66 pages, et puis quoi encore?

Je déballe le colis expédié par Amazon, le prends en photo, l’expédie sur ma page Facebook. Mon courrier, les journaux étalés sur la table du salon de thé, la main droite qui tient l’opuscule, bel effet, vous avez-vu les amis ? De la composition, du style. Un écrivain arrive chez moi entre le Financial Times et le colis que j’attendais de Londres. J’avoue, j’ai commencé par lire l’article sur la crise monétaire en Argentine. Je regarde ma montre, encore vingt minutes avant le prochain rendez-vous, j’ai juste le temps qu’il faut pour.

Le titre m’intrigue. J’ai sous les yeux un livre mince, amaigri ; je sais que la tendance est au court, taille fine, on allège la littérature, les coûts de production, les formats, les nouveaux modèles d’affaire, l’impression à la demande, tout est calculé, pesé, millimétré, entre soixante-dix euro-centimes ou trois euros de coût unitaire, l’agent éditorial propose, discute avec l’auteur, négocie les volumes, les ventes, les retours, les marges, le choc économique, la dure réalité, mais quand même, jusqu’où ira-t-on : le livre à deux pages ? Je vérifie : 52 pages numérotées, 60 pages avec les feuillets des gardes, du titre, du copyright, l’ISBN, la page de citations sur laquelle je pile : le moi est une pourriture et une impasse dit Luchini ; Houellebecq complète la mise en situation avec une réflexion sur l’érotisme. Je relis le titre, je suis un peu déçu. L’effet aurait été inélégant, facile, attendu : il n’y aura donc pas de mise en abyme de l’objet physique, un 17,6 x 13,1cm, couverture glacée, blanc crème, sobre : « Eric Neirynck, 66 pages, Zeugme éditions », et du titre en rouge. Il a de la gueule ce petit format, et ce n’est pas de la mise en boite d’une littérature-objet dont je vais parler, mais qui sait, nous y viendrons peut-être aux livres sous cellophane dont l’étiquette décrira exactement le contenu. La quatrième de couverture m’informe également que 66 pages est son deuxième livre. J’observe la tranche, rien, blanche, façon prospectus de voyage ou guide spirituel de poche distribué dans le métro par des jeunes garçons et des jeunes filles qui chantent des psaumes. Un souvenir, ce groupe à Montréal, dans la station de métro « Côte-des-Neiges », je restai quelques minutes à les observer, surtout l’adolescente aux tresses blondes, habillée comme une Amish, ou une Mormone, des pentecôtistes m’étais-je dit, je pris un exemplaire de leur prose, souris à la fille, m’en allai en la saluant de la main, elle me rendit son sourire. Le début d’une histoire. Pour résoudre l’énigme des pages manquantes, il me faudra lire 66 pages et plonger dans l’histoire d’un autre.

Une préface. Ce livre n’est pas un travail, ni une œuvre. C’est juste un moment, des moments de vie. 

Je referme 66 pages qui n’est pas une autobiographie, l’affaire est entendue ; je laisserai à d’autres commentateurs férus de théorie de la littérature le soin de décider si oui ou non cette longue nouvelle (novella) appartient au genre de l’autofiction, catégorie floue, qui finit par ne plus rien vouloir dire ; reste un texte, et ipso facto une distance est créée entre l’auteur et sa créature, cette distance dans laquelle l’auteur va jouer avec des formes, du style, du sous-texte, car même si le personnage de ce texte se prénomme Eric, c’est une fiction bien commode pour se laisser aller à quelques fantasmes, à régler des comptes imaginaires, à se mettre en coupe réglée entre boisson, désespoir et renouveau envisagé dans la cure. Le récit suit la progression de la cure du premier au sixième rendez-vous, pour une étrange psychanalyse où transfert et contre-transfert n’arrivent pas à s’équilibrer, où les mots de l’analysant prennent vie sur le papier, où l’analyste quitte sa position pour une autre. Mais l’enfer est au rendez-vous, passage à l’acte, silence.

Pourquoi 66 pages ? Parce que ce texte est un enfer en réduction. Le titre 666 pages aurait sans doute été d’un mauvais effet, et peut-être l’auteur a-t-il préféré la forme courte au roman polyphonique, roman monde, à l’américaine, qu’il prépare j’en suis certain dans sa tête. En attendant cette œuvre future, le besoin urgent d’écrire, de libérer quelques démons, de développer une sensualité, un érotisme, de mettre sa propre écriture en abyme avec une fiction dans la fiction, tout en citant un poème de Bukowski et de précipiter le dénouement avec une chute bien trouvée, c’est une loi du genre, suffisent à me convaincre qu’Eric Neirynck s’amuse avec les mots et la construction du récit, pour son plaisir et le notre, et qu’après Facebook mon amour ! ce moment de vie monte comme un appel que 66 pages ne suffiront pas à contenir.



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