Carnet - Sur l'antisémitisme

Journal

Gina a mille vies. C’est l’heure de carnetiser. J’ai trouvé quatre disques de Jordi Savall en arrivant au Pêle-Mêle, excellente affaire. On n’attend pas d’absents. Pas avant cinq heures, cinq heures et demie. Qui veut du chocolat ? C’est quoi une quenelle, ce truc dont tout le monde parle ? Aya est contente de son stage d’écriture à Paris avec Philippe Djian. Cela se passe chez Gallimard. Cela me rappelle le titre d’un opuscule publié au Canada : « Gallimard et les nazis ». C’était Gaston à l’époque qui dirigeait la maison. Pierre Assouline a écrit sa biographie. Céline, dans la « Trilogie Allemande », parle souvent de Gaston Gallimard, qu’il appelle Achille Brottin. La dernière lettre que Céline écrivit quelques heures avant sa mort lui était adressée. J’ai apporté avec moi le livre de Jean-Claude Grumberg « Pour en finir avec la question juive », une suite de dialogues philosophiques amusants. J’ai beaucoup ri en le lisant. Si nous en avons le temps tout à l’heure, j’aimerais en dire deux mots.

Deux ou trois minutes d’échauffement avant de commencer l’atelier d’écriture, ce jour. Chacun jette quelques mots dans son carnet d’humeur. Rentré chez moi j’ajoute quelques notes pour la bonne compréhension du texte. Les notes de bas de page sont parfois plus importantes que le corps du texte.


Notes

(1) Jean-François Poupart, Gallimard chez les Nazis, Essai Libre, Québec, 2009.
Quatrième de couverture : Gallimard chez les nazis rappelle que tout ce qui a été publié à Paris de façon officielle entre 1940 et 1944 le fut avec l'accord de la censure nazie. Pourtant, des écrivains célèbres ont publié des ouvres majeures durant ces années noires. Il est étonnant de constater le nombre d'intellectuels qui ont choisi d'attendre ou de s'engager consciemment ou inconsciemment dans la collaboration avec l'ennemi. A la Libération certains seront condamnés, d'autres effaceront leurs traces. La thèse principale de cet essai : « pour aucune raison il ne faut sacrifier l'individu au profit d'abstractions idéologiques. » 

(2) Pierre Assouline, Gaston Gallimard : un demi-siècle d’édition française, Folio, 2006

(3) Louis-Ferdinand Céline, D’un château l’autre, Gallimard, 1957:
« Brottin Achille, lui, c’est l’achevé sordide épicier, implacable bas de plafond con… il peut penser que son pèze ! plus de pèze ! encore plus ! le vrai total milliardaire ! et plus de larbins autour !. langues hors et bien déculottés…»

(4) Jean-Claude Grumberg, Pour en finir avec la question juive, Actes Sud, 2013. 
Entre pièce écrite pour un théâtre minimaliste dans une cage d’escalier, et dialogues sarcastiques, savants, ironiques ou déjantés de deux voisins de palier, l’auteur, et son voisin qui lui demande ce que c’est que d’être un juif, « pour sa femme qui aimerait bien savoir », Jean-Claude Grumberg ne se reconnaissant dans aucune des 8612 façons de se dire juif listées par un éminent professeur d’Harvard, a trouvé le temps vingt ans après de répondre à son voisin qui lui avait posé un jour cette vraie question et nous embarque le temps d’une (longue) pause café à un parcours hilarant sur le sujet. Tout y passe : religion, palestiniens, Shoah, Talmud Torah (pour débutants), diaspora, kasher ou fromage, jusqu’à un grand éclat de rire final. Louis de Funès aurait apprécie ce texte de Grumberg. Ma meilleure définition de ce que c’est qu’être juif :

«  - Brest ?
- Brest-Litovsk.
- Où vous dites ?
- Brest-Litovsk.
- Vous êtes breton ?
- Voilà, vous avez tout compris. Je suis, nous sommes, des Bretons de l’Est.
- Et c’est tout ?
- Tout quoi ?
- Les juifs sont des Bretons de l’Est, et c’est tout ?
- Effectivement. C’est un peu plus compliqué que ça, mais si on ne veut pas entrer dans le détail, en gros, c’est ça.
- Pourquoi on parle tout le temps des Bretons de l’Est et jamais de ceux de l’Ouest ? »

J’ai redécouvert le pouvoir d’attraction de cette question juive (a) depuis que les médias et internet nous inondent depuis des semaines avec une quenelle, pardon, une querelle, concernant un humoriste dont j’ai oublié le nom, et qui sous ses façons peut-être joviales et drôles pour public averti, m’a rempli d’effroi après que j’eusse creusé sa question à lui. Prenez les pires discours antisémites du début du vingtième siècle, ça doit se trouver facilement sur le Net, certainement sur des sites amis de notre humoriste, copiez un texte, collez-le dans votre traitement de texte, effectuez une opération de « recherche et remplacement » et remplacez partout le mot « juif » par le mot « sioniste ». Voilà, c’est le discours de l’humoriste. Tous les clichés de l’époque sont repris tels quels : « malfaisants, fourbes, menteurs… une hydre mondiale, un réseau d’influence… » N’en déplaise à ses amis ou sympathisants, le discours de l’humoriste en question est tout sauf original, mais c’est une pratique de ces sectaires antisémites et conspirationnistes. Un de leurs textes de références « Les Protocoles des Sages de Sion » (1903) n’est-il pas un faux avéré, prouvé, démontré ? (b) Et l’auteur de ce pamphlet, Golovinski, n’a rien fait d’autre lui même que plagier sans vergogne, mot pour mot, phrase pour phrase, un pamphlet contre Napoléon III publié à Bruxelles en 1864 par Maurice Joly : « Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu » ; il s’est contenté avec les moyens de son époque de rechercher et remplacer dans le texte le mot « financier » par le mot « juif », et c’est ainsi que les fameux « Protocoles des Sages de Sion » furent écrits.

Alors j’ai décidé de m’y mettre à mon tour, de déballer la question, d’y voir clair, de l’écrire, de le dire, de lutter à mon niveau contre les inepties de l’inculture de masse, les préjugés, la haine et la culture du ressentiment. « Pour en finir avec la question juive » de Grumberg est un antidote par le rire. Pour approfondir la question les bons livres ne manquent pas (c).

Notes de la note 4

(a) Le 13 janvier dernier, j’écrivais :

Very interesting article from the Economist (print edition Jan. 11th-17th). The 'Jewishness' question is probably the most complex of identity questions in modern times, mixing religious, civic, nationalistic and cultural elements in a mosaic of interactions that need careful attention to be properly understood. Attention to history, past and present, to geography, to politics, to geopolitics, to myths and fantasies is required to get a broad scope of this question and relevant judgment. I find this question one of the most political pressing and urgent to be addressed in Europe today, because of the worrying rise of past demons, namely anti-Semitism (under the cover of anti-Zionism most of the time), far right ideology, restoration of Nazism, interactions with Islamism, conspiracy theories... In a nice synchronistic way, this article appears the moment I have myself come to be attracted by this question, as I am currently reading a lot of literature about it.

L’exploration de la question se poursuit.

Née avec un texte célèbre de Karl Marx (“La Question Juive”, 1844), poursuivie par Jean-Paul Sartre (“Réflexions sur la question juive”, 1946), revue avec humour et légèreté par Jean-Claude Grumberg (“Pour en finir avec la question juive”, 2013), la question n’en demeure pas moins très sérieuse, témoin s’il fallait en donner un exemple vivant, cet ouvrage choc de Shlomo Sand, professeur d’Histoire Contemporaine à l’Université de Tel-Aviv, “Comment j’ai cessé d’être juif”, (Flammarion / Café Voltaire, Paris, 2013). Toutes les questions que je me pose sur les liens entre judéité, sionisme, mémoire de la Shoah, identité nationale, religieuse, laïque, citoyenneté israélienne, diaspora... toutes ces questions commencent à trouver des éléments de réponse pertinents, expliqués de manière claire, pédagogique sans être simplificatrice, et avec un point de vue exigeant, personnel et politiquement engagé. Shlomo Sand en effet, veut couper le lien entre une identité juive conçue sur une base “ethnique” (mythique) et / ou religieuse (en surface), et l’appartenance à un pays ‘Israël’, qui lui paraissent verrouillées, injustes (racisme anti-arabe, régime de fait d’apartheid vis-à-vis des territoires colonisés sur les Palestiniens) pour l’ouvrir sur ce qu’il nomme judicieusement “l'israélité”, concept politico-culturel, ouvert sur l’autre.

L’approfondissement de la question va se poursuivre.

(b) Mikhail Lépekhine, un historien de la littérature russe, est celui qui a découvert l’identité de l’auteur  des « Protocoles » grâce à l’ouverture des archives soviétiques à partir de 1992. Les « Protocoles » furent fabriqués à Paris par Matvei Vasilyevich Golovinski, un agent russe de l'Okhrana, la police secrète du tsar, devenu après la Révolution agent au service de Lénine. Cette découverte fut rendue publique en 1999 dans un article de L'Express où Lepékhine et Pierre-André Taguieff (historien des idées et spécialiste français des Protocoles) firent une mise au point sur la genèse du faux document avec le journaliste Éric Conan.

(c) Grumberg tente à plusieurs reprises de convaincre son voisin de palier de lire quelques livres sur la question juive, mais ce dernier n’a pas le temps, et puis il s’en réfère à sa femme qui passe son temps sur Internet… alors c’est un peu la même chose non ? Mais non, et si l’aventure vous tente, Grumberg fournit la liste de ces bons livres en annexe de son livre. Commencez donc par lire Grumberg, le temps d’une (longue) pause-café, pas plus.



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