Les racines du mal (archive: 22 sept. 1996)


Chronique d’humeur commencée dans l’urgence, le texte qui suit est une tentative d’interprétation du roman de Maurice G. Dantec, « Les racines du mal », publié en 1995 à la prestigieuse Série Noire chez Gallimard.

J’achevai la lecture de ce livre un an, jour pour jour, après l’enlèvement des petites Julie et Mélissa (disparues le 24 juin 1995, cfr. « l’affaire Dutroux » en Belgique). Bien que mon désir d’en dire se manifesta sitôt la dernière page tournée, je ne pouvais pas écrire d’emblée, quelque chose m’en empêcha, la peur de me frotter avec ce dont il était question.

Quelques semaines plus tard, la vérité connue de tous, fit le tour du monde.

La mort est douce pour vous maintenant fillettes après votre si long et inhumain calvaire. Ce texte est dédié à votre mémoire.

« Les racines du mal » obtint le Grand Prix de l’Imaginaire 1995 et le prix Rosny Aîné 1996, récompenses attribuées à des ouvrages fantastiques ou de science-fiction. Il serait trop facile pourtant de classer le roman dans l’une ou l’autre catégorie, pas plus que dans le polar auquel il est associé du fait de sa publication à la Série Noire. Dantec n’a pas produit un roman de « genre », une œuvre de délassement. Populaire, dans le plein et beau sens du terme, Dantec brasse les genres, les transforme, délivre son message, car « Les racines du mal » est un de ces livres hanté par la mémoire de la Shoah, « le plus grand crime de l’histoire » ; c’est cela qui constitue l’essentiel de son propos, tout le reste est de l’accessoire, du figuratif. Passer à côté de ce thème central, c’est occulter ce que Dantec a voulu dire, et qui ne relève pas d’une obsession de la commémoration mais bien de l’avertissement, de l’urgence à clamer que l’anéantissement est en cours, que nous en voyons les signes, et qu’il va s’amplifier comme un enfer avéré sur Terre.

Dantec n’a pas écrit un roman d’histoire, et à peine d’anticipation (l’action du roman se termine avc l’avènement du nouveau millénaire) ; s’il parle de la Shoah, c’est dans la perspective du phénomène des tueurs en série, symptôme d’un mal profond de la société qu’il dissèque à travers les points de vue d’un psychotique, d’un policier et d’une intelligence artificielle.

J’ai attendu plus d’une semaine pour donner mes impressions de lecture disais-je. Pourtant, j’en eus immédiatement envie, mais je ne pouvais pas écrire dans l’instant. Quelque chose m’en empêcha, la peur de me frotter avec ce dont il était question.

La peur de la peur.

Une folle angoisse que tout parent sera à même de comprendre, et c’est exactement à la date anniversaire de la disparition de Julie et Mélissa, que j’achevai la lecture du roman qui m’entraîna dans un noir tourbillon, la peur sans nom de perdre mon enfant.

Si j’évoque les petites Julie et Mélissa, c’est parce qu’il est question de tueurs en série dans le roman de Dantec ; c’est même le fil conducteur qui justifie la publication du roman à la prestigieuse « Série Noire », et son étiquette de polar, particulièrement dur, violent, paroxystique. Cela vous tombe dessus pendant la lecture, une violence effroyable que vous ressentez dans la chair, commises par ces abominations humaines qui ont pour nom tueurs en série ; cette peur qui vous étreint lorsque vous vous prenez à penser à tous ces mystérieux cas non résolus de disparitions, d’enfants, d’adolescents, de jeunes femmes ; cette peur qui vous fait frissoner, lorsque vous imaginez ces massacres de famille dans des maisons isolées, ces horreurs qui se dévoilent parfois par la presse, les journaux télévisés, et que l’on retrouve sous une forme édulcorée au cinéma - effet de mode du « Silence des Agneaux » – qu’on hésite même à dire entre amis, lorsqu’on parle de cas qui vous touchent, comme dans l’affaire des fillettes disparues.

Avant de l’apprendre comme tout le monde, c’était une des conclusions que j’avais tirées du roman: Julie et Melissa, victimes d’un tueur en série. Cela me semblait logique. Tant que nous ne savions pas, nous pouvions imaginer tout, sauf le pire, par exemple qu’il eu mieux valu pour elles d’être captives dans un harem à demi-romantique quelque part dans le désert, ou même, d’être livrées aux mains de vieux maniaques dégoûtants dans des réseaux de prostitution enfantine. Cela aurait mieux valu que l’impossibilité d’imaginer pour un parent l’atroce réalité. Que voulez-vous penser, si vous vous dites que leur disparition ne cache rien d’autre que de pauvres petits corps découpés en morceaux et jetés aux poubelles ? Comment pouvez-vous penser une chose pareille qui est au-delà de toute pensée, qui est au-delà de tout dire, de ce qu’humainement vous imaginez même de pire, mais dans quoi l’espoir ténu existe quand même ? Parce que dans le cas d'un corps abandonné comme une ordure, il n’y aura jamais rien à trouver, et vous resterez prisonnier de l’absence jusqu’à la fin de vos jours. Les parents qui vivent ces situations savent au fond d’eux-mêmes que le pire est toujours sûr, mais ils sont dans l’incapacité absolue de se le figurer, car la moindre pensée de l’enfer est insupportable. Alors ils imaginent que leurs enfants sont toujours en vie quelque part, même si ils ou elles y souffrent, ils préfèrent penser cela que de se retrouver face à la noirceur la plus complète. Je sais en tant que père, qu’une telle pensée me conduirait directement au suicide. L’espoir est là, vraiment comme le garde-fou de la mort, et c’est à ce point risible et triste qu’il vaut peut-être mieux essayer de se frotter un petit peu, un tout petit peu, à l’angoisse brute qui n’a pas plus forte incarnation pour un parent, je le répète, que d’imaginer « cela » pour ses enfants.

Maurice G. Dantec agit en investigateur, en psycho-sociologue qui mène son enquête, quasi policière, sur un « phénomène de société », comme on dit pudiquement, et qui pousse ses raisonnements jusqu’à leur point de rupture. Il a des formules que j’épinglerais bien pour les mettre en exergue de manuels universitaires, comme celle où il dit que les tueurs en série sont l’expression la plus achevée, la plus pure, de la société des loisirs. Dantec est un grand moraliste, ou un anti-moraliste, mais pas dans le sens où il défend ceux qui vont à l’encontre de la morale, mais plutôt dans un sens nietzschéen, comme d’une position où il montre tout ce qui attaque la morale, laquelle n’en a plus pour longtemps, et qu’à l’idée du Bien comme moteur de la morale succèdera peut-être un jour - Dantec dirait ‘succèdera un jour’ - une morale fondée sur l’idée du Mal comme valeur suprême. Ce qui nous amène au nazisme et à la Shoah. Il suffit de lire l’intrigue, les références sont explicites, jusqu’à l’absurde, jusqu’à la nausée, des chambres à gaz et des fours crématoires qui retrouvent une nouvelle incarnation, itinérante, petite industrie de la mort portative, montée en kit que chacun peut utiliser pour faire disparaître les corps. Pour Dantec, cette antimorale a existé, continue à exister, et va continuer à se développer de plus en plus.

Les camps de concentration sont en réalité devant nous. Pour Dantec on fonce dedans à pleine vitesse, toute la civilisation va se faire bouffer dans La Mort de Masse Inc.

Effroyable, logique.

Dantec, un sombre prophète qui nous hante.


(3 juillet 1996

Le lendemain de la découverte des petits cadavres de Julie et Melissa. Tous les journaux en parlent, cela fait même fait la “une” des Vingt Heures sur TF1 et Antenne 2, c’est dire si l’événement est traumatisant. Je me suis juste trompé, de peu, ce n’était pas un tueur en série, mais un vulgaire trafiquant d’enfants, pervers bien sur, il le faut dans ce métier, et là où le scandale arrive, on le sait, c’est par la faim qui vous dévore et vous mine comme un chien jeté aux oubliettes. La mort est douce pour vous maintenant fillettes après ce si long et inhumain calvaire.

Silence.

Deux fillettes au bord du chemin
Elles passaient par là un jour
Ni le soleil ni le vent ne rencontrèrent
Il n'y eut plus que le silence
Et plus tard la terre lourde
Mais l'esprit demeure et se fraye un chemin
Jusque dans nos coeurs endurcis
La mémoire du monde est votre domaine
Et maintenant la ronde des mots peut commencer
Vous ne serez jamais oubliées
Ecrire est ce qui importe
Face à ce qui n'a plus de mots
Il faut toujours en forger de nouveaux
Et vaincre l'obscurité
Juste pour témoigner.

Un père qui n'a que de pauvres mots à vous donner.)

22. septembre 1996

...

Un mois plus tard, le 20 octobre 1996 était organisée à Bruxelles une marche blanche, qui rassembla 615000 personnes (d’après les estimations communiquées par la Sûreté de l’Etat), pour dénoncer l’état de dysfonctionnement de la justice et de la police en Belgique.

J’avais eu à l'époque l’intention d’écrire un essai détaillé, il en est resté l’introduction que vous venez de lire. J’en avais établi le plan d’ensemble, que voici :

Introduction
·     explication du titre, rapport à l’actualité
·     motivation personnelle pour entreprendre une telle étude
·     hypothèse développée dans l’essai : nazisme... Shoah... tueurs en série
·     le roman en bref  (dévoile certains aspects de l’intrigue)
·     place du roman dans la lecture de genres typés : polar, science-fiction

Lecture analytique
·     le dernier homme
·     machine contre machine
·     docteur schizo
·     le livre des ténèbres

J’avais mis aussi de côté quelques ouvrages à consulter, en voici la liste :

ARENDT Hannah - Le système totalitaire
ARENDT Hannah - Eichmann à Jérusalem
BURRIN Philippe et HADDAD Gérard - Shoah
DELEUZE Félix et GUATTARI Robert - L’Anti-Oedipe
LEVI Primo - Si c’est un homme
NIVAT Georges - Mémoire de l’inhumain

...


Ce jour, 5 janvier 2014, je décide de publier ce brouillon rédigé il y a dix-huit ans. Il y a des pages qui se ferment. Maurice G. Dantec avait vu juste, c'est peut-être cela qui l'a rendu fou. Ce monde est bien cerné par un immense champ de mort, et cette année de la commémoration du centenaire de 1914 tombe comme il faut.

Ce livre fait toujours aussi mal. Lisez-le.


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