Nuits de Shanghaï (archive: avril 1997)

Nuits de Shanghaï


Christo Datso

Première publication dans le fanzine Tempus Fugit n°1, Avril 1997
édité par Alexandre S. Garcia.

Rédaction terminée le 1er déc. 1996. 
Merci à Jean-Claude Dunyach qui me fit le plaisir de relire le texte et me fit part de ses commentaires amicaux.






Je rencontrai Jim pour la première fois à la fin de la saison des pluies.

J’habitais l’ancienne résidence du Gouverneur de la Concession Française, au milieu des bambous. La jungle prenait lentement possession de Shanghaï.
Un fragment de civilisation oisive et décadente y était préservé pour mon plaisir de philosophe, épris de solipsisme. Une mer de tapis recouvrait les parquets, vagues aussi abstraites que les nuages de montagnes de ma collection de peintures chinoises. Des meubles laqués et des stèles dédiées aux mandarins de jadis s’y abîmaient, dans d’interminables naufrages de la mémoire. Et la bibliothèque, le plus précieux de mes joyaux, recouvrait entièrement les murs de la vaste salle de bal, transformée en débauche de savoirs anciens et de lettres mortes. 
J’y passais de longues heures à rêver et à fumer des poèmes. Lors des nuits de pleine lune, une lumière blanche inondait l’espace, et je voyais les fantômes des couples enfuis, virevolter sur les ailes du temps.

Un de ces soirs-là, dans la bibliothèque, une langueur envahissant ma tête, je vis le jeune garçon. Il apparut devant moi en toute simplicité, les cheveux blonds plantés drus au sommet de son visage rond et l'air de quelqu'un qui débarquait naturellement chez lui après avoir enjambé le balcon de la véranda.
« Salut, ne fais pas attention à moi, je me faufile partout, juste pour voir... »
Plus rien ne m’étonnait avec les anges. Je connaissais pas mal d’enfants doués, et celui-là était particulièrement prédisposé. Ses yeux, deux taches noires, attiraient à eux toute la lumière et magnétisaient le regard.
« Les autres m’appellent Jim ». Un doigt dans le nez il tournait la tête et inspectait les murs du grand salon. Il siffla d’admiration.
« Es-tu ce jeune garçon débrouillard dont j’ai entendu parler, celui qui se glisse entre les portes des maisons et dans la vie des autres ?
- Je viens quand on a besoin de moi.
- Peut-être, mais tu pourrais frapper aux portes d’abord. Tu me déranges, jeune Jim !
- Quelle perte de temps ! Lire encore, pour quoi faire ?
- Je n’ai plus rien à faire.
- Quand j’étais gosse, mère me parlait tout le temps des montagnes où le regard s’abîme dans la contemplation du vide, comme sur tes peintures... Tu ne tiens plus à la vie ? »
Ce garçon était très en avance sur son âge. C’est une caractéristique des anges.
« Que veux-tu ? 
- Quand j’étais gosse, je rêvais de gros cubes jaunes qui tournoyaient dans l’espace sous l’influence de ma volonté. Dis, tu n’as jamais rêvé en jaune, ou en orange ? » Il s’était laissé tomber sur un pouf bras et jambes écartés. Sa tignasse évoquait pour moi les champs de blé qui n’existaient plus que sur les bandes et les plaques d’enregistrement. Je lui répondis, inspiré par ses propos. « J’ai rêvé comme toi, il y a très longtemps, et j’avais de la chance alors...
- Raconte !
- C’était avant la fin de l’ancien monde. J’avais cinq ou six ans, et mes parents s’aimaient beaucoup. C’est à cause de cela que je rêvais du monde jaune évidemment. Tu es le maître des cubes, et tu en as besoin pour attirer l’attention de tes parents...
- Ce que tu dis ne me concerne pas.
- Attends Jim, je te parle du monde d’avant; c’était une époque fatiguée de la vie, les êtres se désagrégeaient dès que tu les touchais au coeur. Ils étaient plein de fumée. Certains dégageaient une fumée noire qui sentait mauvais, un mélange d’essence et d’alcool. D’autres étaient remplis d’une bonne fumée, mais ça ne faisait aucune différence pour la suite.
- Tu as donc vécu tout cela ? Les tempêtes de feu, le désert...
- Qu’importe ! J’ai beaucoup pensé au monde en jaune de mon enfance. J’aurais voulu y emmener mes parents. Finalement, lorsque cela a éclaté, je m’étais échappé seul, les autres ne pouvaient pas m’accompagner, c’était trop difficile de changer et de redevenir un enfant. C’est pour cela que tous les adultes sont morts. Ils avaient fait leur temps.
- Quand je rêvais du monde jaune, j’étais toujours seul aussi. Le jour où j’ai ramassé des maquettes d’avions qui traînaient dans une villa abandonnée, mes rêves ont changés. Ils étaient remplis de combats et d’avions en flamme, mais j’étais toujours seul. Puis j’ai rencontré la petite Marion dont les parents ont été tués par des tigres. Elle est devenue ma protégée et ne me quitte presque plus, mais j’ai  du mal à me rappeler mes rêves. C’est pareil pour toi ? » Jim se récurait maintenant les oreilles avec la pointe d’un stylo à plume. Il y eut une accalmie dans la pluie. Une bourrasque de vent chaud fit brutalement irruption dans la salle de bal, et deux ou trois feuilles s’envolèrent du volume de La Jeune Parque que je tenais négligemment.
Jim fixa du regard les feuilles qui s’échappaient. Elles s’immobilisèrent net dans leur envolée vers le jardin, puis se plièrent et prirent la forme d’avions rudimentaires. Obéissant à un mystérieux signal, elles bondirent et se poursuivirent l’une l’autre en montant jusqu’au plafond. Le regard de Jim noircissant un peu plus, un des « avions » prit feu et s’abattit en torche. Les autres se posèrent tranquillement dans sa paume tendue.
« Tu me gardes d’autres talents pour me surprendre plus tard, ou bien tu n’as plus rien à me montrer ? », demandai-je ironique et admiratif. Il me cligna de l’oeil pour toute réponse. Une forme de glace était rompue entre nous après cela.

Un peu plus tard, j’allumai ma traditionnelle pipe d’opium sans laquelle je ne pouvais plus m’endormir. Jim était vautré sur les coussins parmi les peluches qu’il avait tirées d’un bahut noir. Il regardait une vieille vidéo. Ange ou pas, Jim était bien un gosse. Je réalisais à quel point j’étais trop longtemps resté seul, trop longtemps sans personne à qui parler.
L’opium commençait à exercer ses effets.
Trop longtemps à me complaire de cadavres de civilisation... De livres, d’innombrables joies minuscules sagement rangées sur les espaces entremêlés de la bibliothèque. De tranches usées de livres, d’où les titres s’écoulaient en petites rigoles d’encre sur mon visage décomposé. De pages sans début ni fin, sans histoire à raconter, car l’histoire n’existait plus que dans des songes à la vapeur qui m’enfumaient les yeux et me faisaient perdre de vue mon prochain.
La vieille horloge du salon sonna la demie de minuit.

Tout d’un coup, un astronaute se matérialisa devant moi, pas plus haut que la main, les traits de son visage longiligne crispés. Il sautait sur les ronds de fumée que j’exhalais, et demandais d’une voix angoissée : « Hal ! Do you hear me ? Do you hear me Hal ? » Je le laissai venir sur mon épaule où il s’assit et se prit la tête entre les mains. Jim me regarda un bref instant, un malin sourire aux lèvres.
« Encore un de tes tours ? » lui dis-je. Il se contenta de poser un doigt sur la bouche et m’intima au silence. L’astronaute se leva, plongea tête la première dans le fourneau de la pipe qui fumait encore un peu, et disparut.
« Allons. Encore une bouffée pour ce soir, la dernière », et je tirai sur la pipe pour la raviver de plus belle.
Jim me conseilla de ne pas abuser de la drogue. Il avait pour moi l’attention d’un grand frère. En face de lui je n’avais guère plus de cinq ans d’âge mental. J’étais le dernier de mon espèce. Mais je n’étais plus d’humeur à l’écouter. Je savais très bien que j’abusais du pouvoir du pavot; les moments où il me procurait des visions s’amenuisaient. Finirais-je comme une loque ?
« Tant pis ! Que meurent les neurones, mon cher Jim ! »
Il se redressa sur les coussins et tendit l’oreille. « J’entends la petite Marion ! Elle est toute proche. Elle m’appelle... » Sortant sur la véranda je scrutai l’obscurité, en vain. Je n’entendais que le bruit régulier de la pluie qui avait repris. Jim, à mes côtés, regardait un point que je ne pouvais distinguer dans la jungle noire. « Oh ! Elle est en grand danger ! » dit-il. Il sauta d’un bond avant de disparaître dans le jardin. Je devinais à travers le rideau de pluie, les lueurs des sampans qui passaient au loin sur le Yangtsé. Je rentrai vite.
Tout cela était forcément un rêve disait la voix de ma conscience vacillante, le délire d’un prisonnier en train de mourir dans sa cage d’acier.

J’ignore combien de temps s’écoula ainsi, entre l’éveil et la torpeur, à ruminer le commentaire infini du monde, le bosquet de bambous qui masquait ma pensée, lorsqu’une main me secoua à l’épaule et chassa ma lourdeur. « Réveille-toi, dernier homme ! Tu as des invités. Je te présente Marion. »
Dégoulinants, les deux enfants se tenaient par la main. La petite Marion ne devait pas avoir plus de six ans, mais qu’est-ce que cela signifiait encore avec ce genre de gosses ? Des traces sanglantes sur les bras, elle se tenait droite et sérieuse, la bouche plissée, réprobatrice. Jim repris : « Marion a eu peur du tigre, elle s’est griffée les bras dans sa fuite. Je lui ai déjà dit que les tigres ne nous font rien, mais c’est plus fort qu’elle. Elle n’oublie pas ce qui est arrivé à ses parents. »

Un peu plus tard, après avoir passé des vêtements neufs, trop grands pour eux, les enfants s’étaient installés dans le vieux salon en cuir, un bol de soupe fumante à la main. C’était Jim qui s’occupait de tout, évidemment. La petite n’avait pas encore dit un mot, concentrée, presque fâchée d’être là. Elle me rappelait une fillette, dans un autre monde, il y a trop longtemps, le même air de sauvage faussement apprivoisée, les yeux noisettes et le visage rond, une gamine qui n’avait pas eu ma chance.
« Marion voudrait que tu reparles de tes rêves » dit Jim, entre deux gorgées de soupe, « que tu racontes le monde jaune ». Il fit passer la dernière rasade avec un renvoi bien sonore. La petite me regardait, les yeux plissés dans l’effort, comme si je me trouvais loin d’elle. Elle est myope, me suis-je dit.
« Non, elle te scrute, c’est tout. C’est sa façon de faire avec les étrangers. D’ailleurs, tu ne sens rien, n’est-ce pas ?
- Je ne peux rien vous cacher les enfants !
- Tu dois quand même parler. Penser et parler, ce n’est pas pareil. C’est ce qu’elle me dit. » Je me laissai faire, je n’avais qu’à me laisser glisser le long d’un fil invisible qui me reliait à mes plus anciens souvenirs, comme une acrobate tombant avec grâce sur le filet. Les restes d’opium qui traînaient dans ma tête me donnèrent l’occasion d’accomplir ce petit voyage dans le temps, de tomber la tête en arrière dans le puits de la mémoire, dans le trou qu’était ma vie, filet d’eau usée qui s’évacue en produisant des gargouillis.
« Cela débutait toujours par une sensation de vol, le plein ciel, à vive allure ! Les bras écartés, albatros trop grand pour se poser, avec les ailes de géant du poète, je filais droit devant. L’espace se fendait comme la cosse d’un fruit sec, d’un coup, et les graines tombaient avec lenteur...
- Continue
- Et les graines s’ouvraient avec une corolle de parachute, devenaient des cubes, de grands cubes jaunes sur lesquels je pouvais me tenir debout. Alors je n’avais qu’à étendre le bras pour les faire bouger n’importe où, dans un ciel jaune lui aussi, et je n’avais qu’à sauter de l’un à l’autre, roi du monde, libre comme jamais, au coeur du soleil...
- Moi aussi j’étais le maître à l’intérieur du soleil, et Marion aussi. Nous avons tous eu le même rêve, mais Marion est petite, alors elle y rêve encore, c’est pour ça qu’elle ne parle pas. Enfin, parfois elle parle, mais personne ne la comprend. Tu es comme nous, tu ne crois pas ? Qu’est-ce qui reste du jour d’avant lorsque le ciel devient fou et que le temps se détraque ?
- Les anges, c’est vous. Je t’ai dit à quel monde j’appartenais. Ma place n’est pas ici; pourtant cela ne veut pas me laisser partir, s’acharne à me garder ici, me mélange à ces tapis et m’incruste dans les stèles qui nous entourent. Cela ne cesse pas de s’écrire dans les vieux livres, dans le fleuve des mots et la polyphonie des anciens dieux.
- Qu’est-ce que Cela, dernier homme ?
- La fumée de l’opium évidemment. »
L’astronaute miniature se matérialisa à nouveau entre nous, à cet instant précis, sans casque, engoncé dans sa tenue rouge de publicité pour pneumatiques. Il grimpa sur la table basse où le chaud fumet de la soupe s’échappait de la casserole. Il posa sa question angoissée : « Hal, do you hear me ? Do you hear me, Hal ? »
- Intrigué, je lançai à Jim : « je croyais que c’était toi qui t’amusais avec lui tout à l’heure.
- Non, nullement. C’est toi qui le fabrique, fumeur de poèmes. Ecoutes-le, comme il se lamente !
- Il est abandonné dans le vide de l’espace. Il délire. Bientôt des visions vont le posséder, il va voir une sorte de gare de triage galactique pour monolithes noirs. Ce n’est que son cerveau qui lui jouera des tours.
- Regarde comme il s’excite, il trépigne.
- Il ferait mieux de rêver aux cubes jaunes lui aussi, ça le calmerait », et d’un claquement de doigts, je le fis disparaître de la table. Je ne comprenais pas comment je l’avais fait. Il fallait accepter que j’eusse été contaminé par les talents conjugués des deux anges qui me mangeaient du regard. Ou alors, n’ayant jamais essayé auparavant, j’ignorais que cela fut possible, et si aisé. Exit l’astronaute !
« La gare de triage existe. J’en viens. » Jim et moi regardâmes Marion stupéfaits. Elle venait de parler ! Comme si de rien n’était, elle vida tranquillement son bol de soupe, avant de reprendre : « mais j’ai toujours peur des tigres dans la jungle. Dis, dernier homme, tu me dessines un tigre ? » Le plus naturellement du monde, je demandai à la petite de quelle gare elle parlait.
« Il n’y en a qu’une ici, du côté de Longhua. Avec des Bouddhas qui veillent sur les monolithes noirs qui ne partiront plus. »

Pendant que je frottais la table, doutant à moitié de ce que j’avais vu et que mon inconscient avait provoqué, je pensai : l’aéroport de Longhua ! J’aurais dû le prévoir. C’est de là qu’il est possible de partir de Shanghaï, avec ou sans train, avec ou sans avion. Mu par une énergie contraire à l’opium, j’avais tout d’un coup les idées claires et c’est d’un ton décidé que j’annonçai aux enfants : « Partir, partir enfin... Je te dessinerai tous les tigres que tu voudras, mais plus tard Marion, car il faut partir pour l’aéroport, immédiatement ! » D’un bond souple de chat, Jim sauta sur la véranda, et, le bras pointé sur les étoiles visibles à travers les nuages qui se déchiraient, il dit : « Tu voudrais habiter là-haut avec tes rêves, mais prends garde, la nuit ne fait que commencer. » A cet instant, l’horloge du salon sonna un coup. « Pour y arriver, il faudra éviter les tigres qui rôdent là-bas. Le pourras-tu ? Marion et moi n’avons rien à craindre. » Un bref silence s’installa. Je tournai la tête vers la jungle noire.
« Ne suis-je pas comme vous maintenant ? N’est-ce pas pour cela que tu es venu ? Pour me l’apprendre, jeune Jim ?
- Il faut un début à tout. Nous sommes nés ainsi, mais toi... Qui sait ce que l’aéroport te réserve ?
- Rappelle-toi tes propres rêves, remplis de combats aériens. Cela te concerne aussi. L’important c’est de voler, de rejoindre les vastes territoires du ciel en compagnie de milliers d’oiseaux venus du monde entier. » Marion avait ramassé un crayon dont elle suçotait la pointe. Une ligne violacée courait sur ses lèvres. Elle me tira par la manche et me montra une feuille de papier qui traînait.
« Plus tard, petite, plus tard. Je te dessinerai les plus beaux paysages que l’on voit de là-haut, les anciens palais que l’on devine dans la jungle, au milieu des ruines circulaires que le temps recouvre sans les effacer vraiment. Je te raconterai l’histoire des cités enfouies aux multiples sillons, les folies de leurs princes et les errances de leurs poètes. C’est l’appel du ciel ! » Mais Marion s’accrochait à mon pantalon, obstinée comme toutes les petites filles. Elle me tendit le crayon. Vite, je griffonnai un tigre approximatif, j’appuyai bien fort sur les bandes noires pour lui donner du corps, et sur les moustaches aussi. Elle sortit satisfaite, le dessin roulé sous le bras.

La jungle, je n’y avais plus mis les pieds depuis le début de la saison des pluies, dressait ses remparts végétaux sitôt franchie la limite de l’ancienne propriété du Gouverneur de Shanghaï. Un immense utérus où les espèces modifiées pullulaient, un réservoir de chimères à génétique variable qui avaient transformé l’antique cité chinoise en un Dragon prêt pour l’envol vers le mont céleste Taishan. Les enfants s’y fondaient avec le naturel de ceux de leur espèce, ils m’ouvraient un couloir qui se refermait immédiatement après notre passage. Ils semblaient ne pas avoir besoin de beaucoup de lumière pour voir; pour ma part, je m’étais équipé d’une lampe de poche qui trouait l’obscurité de peu, ridicule fétiche dont la nuit n’avait cure. Enfin, nous arrivâmes sur un vaste terrain dégagé, sur des pistes de béton craquelé : l’aéroport !
« Voilà, c’est ici, l’échangeur cosmique, la guérite des sentinelles » dit Marion, sous l’aile d’un Boeing écrasé en bout de piste. D’autres carcasses d’avions parsemaient le paysage lunaire, cimetière de mastodontes décomposés sous l’assaut des herbes folles et de la rouille. « Il ne nous reste plus qu’à attendre ... » conclut-elle, et elle s’assit, tranquille, son dessin étalé devant elle. Jim s’accroupit à ses côtés, attentif, patient. La pluie avait cessé et la lune se montrait enfin, pleine d’une promesse d’infini, comme le signal au départ d’une tour de contrôle très lointaine. Je retrouvais sans effort toute une ambiance perdue de mon enfance, dominée par les vrombissements des réacteurs se mêlant aux voix féminines qui annonçaient les vols dans trois ou quatre langues. J’aimais flâner le long de ces allées menées sur des tapis roulants où les passagers en partance croisaient les voyageurs du retour, où les boutiques free-tax offraient à mon regard avide une débauche de signes de luxe et de froide beauté. C’était ma mythologie personnelle, l’album illustré de ces visages de femmes qui portaient les noms des marques : Cacharel, Dior, Courrège. Et là, dans la nuit de Shanghaï, pensif, méditant sur cette litanie d’avions et de parfums, assis avec des gosses qui auraient pu être les miens, je regardai le ciel et souris à la lune.

Jim sortit une pipe d’opium de son blouson d’aviateur. Comme c’est étrange, pensai-je. Il l’allume maintenant ! Que fait-il donc ? Marion regardait son dessin avec la plus grande concentration. Jim me tendit la pipe, sans dire un mot. Il y avait dans son geste une invitation à laisser les puissances célestes nous envahir, à se laisser faire pour mieux invoquer le départ. « Comme tu voudras, ange ou démon, plus rien ne m’étonne, plus rien ne me garde encore sur ces rivages.
- Tu sentiras bientôt le souffle du vent frais, la liberté du vol ! » Je m’emplis les poumons d’une longue et lourde goulée d’opium malais, et sentis le vent se lever dans mon corps. La tête recommençait à me tourner. C’est alors que Marion se leva et pointa le doigt sur une ombre qui glissait derrière les grands avions sous la lune, une ombre souple et furtive, silencieuse comme les ailes du papillon de Tchouang-Tseu. C’était un tigre en maraude. La fillette se mit à trembler mais Jim, rassurant l’entoura de ses bras. « Ne crains rien, c’est juste un gros chat, il ne nous fera rien, il nous sent comme lui, n’aie pas peur Marion. » Le tigre se rapprochait et j’admirais les bandes jaunes et noires de son pelage, leur motif simple, universel, l’alternance de la vie et de la mort. Je tremblais à mon tour pendant que le tigre se dirigeait toujours plus près de nous, dardant ses yeux jaunes sur moi, un feulement dans la gorge. J’entendais une voix lointaine qui me disait : « do you hear me ? do you hear me ? », pendant qu’une main me secouait à l’épaule.

« ... Réveille-toi, hé dis, réveille-toi dernier homme ! Tu as des invités.
Jim et la petite Marion étaient bien là devant moi, dans le décor familier de la bibliothèque, main dans la main. Les pistes de l’aéroport et leurs rêves d’avions partaient en fumée, j’avais la tête lourde.


- Je viens de rêver de vous deux, je crois, les enfants. » J’indiquai la pipe qui traînait sur la table basse. « Il y a l’astronaute qui m’appelait aussi, tu sais Jim, l’astronaute fou. » L’écran de projection du vidéo était éteint. « D’ailleurs, c’est fini depuis longtemps. Quelle heure peut-il bien être ? » Je réalisai alors, sans étonnement, que la petite Marion correspondait parfaitement à la gamine de mon rêve. Elle tenait un rouleau de papier sous le bras. J’eus froid dans le dos tout à coup. Jim me regardait un petit sourire aux lèvres. Marion déplia le papier et j’y vis dessiné un tigre magnifique; celui-là était en couleurs. Tout est dans l’alternance des bandes jaunes et noires, me disais-je, et dans le monde jaune, et les cubes jaunes qui attendent toujours leur maître, pendant que je voyais Marion se dissoudre devant moi. Le tigre bondit hors du dessin. L’horloge sonna une fois. Et d’un seul coup, ce fut la nuit, l’interminable nuit.


Pudong de nuit © pawlikowski avril 2007

Un de mes premiers textes publiés. Se laisse (re)lire. Les connaisseurs apprécieront l'ambiance décadente, fin de siècle et post-apocalyptique, assumée sans complexe. Les temps ont bien changés. Le "post-apo" a vécu, nous y sommes sans doute plongés dans la désolation du quotidien qui n'a plus rien de romantique.

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