Sainte-Sophie (archive: 18 août 1998)

La restauration des mosaïques de la coupole de Sainte-Sophie à Istanbul, l'ancienne Constantinople, est confiée à un jeune historien de l'art américain, d'origine grecque. Il est habité par d'intenses sentiments religieux, proches du mysticisme. Un soir, il rêve que la coupole s'envole dans les airs.

Coupole de Sainte-Sophie à Istanbul, crédit: Jean-Pierre Amiot, photographe

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Le personnage de ce qui était une idée d'une idée d'une idée, pour un concours de nouvelles (Fureur de Lire, 1998) et qui en resta là, fut inspiré par un ami grec, de l'époque où ce fragment fut rédigé, le théologien Raymond Z. Nous avions de longues discussions sur la terrasse de l'une ou l'autre de nos maisons respectives, face au golfe de Salamine. Plus tard, il fut ordonné prêtre, se maria (ce sacrement est autorisé pour les hommes de Dieu dans l'église Orthodoxe), eut quatre enfants, vécu longtemps en Grèce, à Thessalonique. Il finit par retourner aux Etats-Unis dans la région de New-York, où il était né. J'ignore si ce fut avant ou après la mort brutale de sa mère que je connaissais bien, Angélique Z., une femme de caractère, un tempérament de feu, qui parlait un français assez fantaisiste. Nous parlions avec elle dans un sabir d'anglais, grec et français. Elle était historienne d'art, avait rédigé une thèse de doctorat, affichait "Dr. Z." sur la grille à l'entrée de sa maison, jouait un peu du piano, parlait beaucoup, était très fière de ses deux fils, Raymond, l'aîné, le théologien et Nicolas, le cadet déjanté, physicien de génie, qui parcourait l'Europe en vélo. Un soir, des années auparavant, nous avions vu débarquer ce jeune homme farfelu, dans un état d'épuisement avancé, maigre comme une chèvre en période de disette; à nos questions il répondit; oui, je viens à vélo depuis Londres, j'ai traversé toute l'Europe et me voila, à l'entrée du Péloponnèse. Ma mère s'empressa de nourrir le garçon, des cuisses de poulet trainaient encore par là. Nous fûmes tous étonnés. Ils sont fous ces américains pensaient mes oncles, mes tantes. Oui, mais des grecs d'origine, doublement fous donc. Raymond avait une très belle voix qu'il porta à la perfection dans la liturgie orthodoxe. Nous parlâmes des différences subtiles entre l'homoousios (ηομοουσιος) et l'homoiousios (ηομοιουσιος ) selon que l'on accorde au Christ une essence (ousia) identique à celle de Dieu (l'homoousios), ou une essence similaire à Dieu (l'homoiousios). Cette distinction théologique fut à l'origine de l'hérésie du prêtre Arius au début du Quatrième siècle de notre ère. Le Credo finalement adopté par l'empereur Constantin lui-même lors du Concile de Nicée en 325 fut d'identifier le Christ et le Père comme étant de même nature, et donc, divins. Il est possible que cette dispute obscure, mais néanmoins fondamentale pour les théologiens, soit une des causes lointaines du Grand Schisme de l'Eglise chrétienne en 1054, entre Catholiques à l'Ouest (à Rome), et Orthodoxes à l'Est (à Constantinople), même si des considérations que nous dirions aujourd'hui, géopolitiques, expliquent ce divorce ecclésiastique  Mais c'est peut-être ainsi, comme se plaisait à l'expliquer Raymond, que sur une différence d'une lettre dans ce mot, mais quel mot! la Chrétienté se divisa à son tour, répétant la partition de l'Empire Romain, entre Occident et Orient, entre deux capitales rivales. En somme, la coupure fondamentale de l'Europe en deux blocs aux destins très divergents, commence par là. J'ai toujours eu l'intime conviction que la philosophie, ou la théologie, mais qui à ce stade de la conceptualisation, devient une partie de la philosophie, est une des causes ultimes du déchirement des peuples, des nations. 

L'Europe ferait bien de s'en souvenir en cette année de célébration du Centenaire, autre commémoration tragique d'une partition du continent. Puisse la contemplation du mystère de la Trinité réunir les peuples européens dans une même communauté de destin.


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