Stephen Baxter - Les vaisseaux du temps (archive: 8 mai 1999)

Pour faire suite à l'essai sur H.G. Wells... cette chronique d'un roman inspiré par "The Time Machine"

Publication originale dans "Galaxies n°12" - Printemps 1999

Stephen Baxter, Les vaisseaux du temps

Traduit de l'anglais par Bernard Sigaud
Robert Laffont, 98-XI, 500 pages
(The Time Ships, 1995)
        
      Lorsqu'en 1895 le jeune H.G. Wells publie The Time Machine, il est probablement loin d'imaginer malgré son immense talent de visionnaire et d'inventeur de fantasmes, que les historiens de la Science-Fiction près d'un siècle plus tard identifierons cette œuvre à une stèle fondatrice de la modernité du genre. Eut-il débuté comme écrivain avec des romans à thèse ou des utopies, car il devait s'y plier plus tard pour l'estime du monde, le succès aidant grâce à une poignée de romances scientifiques commises en quelques années, le destin de ce que nous appelons la littérature de Science-Fiction en eut été changé, et qui sait si la Grande Histoire n'eut pas suivi un cours altéré ? Non pas qu'il faille créditer l'écriture d'une puissance démiurgique, mais indéniablement, le sillon tracé dans les consciences de millions de lecteurs rêvant de mondes à venir, n'aurait pas abouti aux abondantes moissons d'ouvrages dont nous sommes nourris, habitude ou vice, et dont Wells est, en quelque sorte, l'inspirateur lointain.

       Lorsqu'en 1995 l'écrivain britannique Stephen Baxter publie The Time Ships, il nous bombarde d'un aérolithe lourd et fulgurant, témoignage respectueux vis-à-vis de l'œuvre du Maître écrit dans un style victorien particulièrement réussi, autant que "time opéra" échevelé et roman spéculatif audacieux. Mais qui sait si en 2095 de savants exégètes ne marqueront pas à leur tour le roman de Baxter pour ce qu'il sera peut-être devenu pour eux, la borne d'un genre achevé, dévoré par sa propre histoire et dépassé par ce Futur qui l'aspire depuis les origines ?
        The Time Ships débute à l'endroit précis où le récit de Wells s'achevait : après avoir narré à de trop incrédules amis ses exploits dans le Futur lointain de la Terre occupée par les races divergentes et horriblement complémentaires des Eloïs et des Morlocks, l'Explorateur du Temps décidait de retourner dans le Futur sauver la belle Weena des griffes des Morlocks dégénérés. Partant de là, le roman construit comme une Quête ne pourra manquer d'y revenir, imprimant dans sa propre structure une boucle temporelle, et l'Explorateur qui aura traversé le Temps jusqu'à son origine cosmique au terme d'une série d'aventures dignes des pulps de la grande époque, réécrira un chapitre du livre The Time Machine.
       Quelle n'est pas sa surprise en effet de constater que dans le Futur lointain où il avait initialement laissé Weena, les Morlocks n'ont plus rien de commun avec d'horribles cannibales ! Devenue une race hautement scientifique, ceux-ci ont quitté la Terre et construit une Sphère de Dyson autour du Soleil (1). Dans cet environnement sophistiqué, grâce aux prodiges de la nanotechnologie les objets s'extrudent d'un sol transparent dévoilant le vide de l'espace à chaque pas. Nebogipfel, un chercheur morlock particulièrement curieux s'agrippe à la Machine de l'Explorateur lorsque celui-ci décide de remonter le temps jusqu'à son passé victorien, afin d'y corriger l'erreur qui a abouti à l'annulation de l'univers de Weena. Mais, hélas, notre Explorateur ignore l'extrême malléabilité du Futur ; il n'a pas connaissance des mathématiques du Chaos qui expliquent comment à partir d'infimes variations dans les conditions de départ, des résultats modifiés par une puissance de dix pour chaque période d'un temps dit caractéristique, aboutissent à des séquences radicalement divergentes. Alors la spirale du Temps devient de plus en plus folle : après s'être rencontré lui-même, l'Explorateur accompagné de son jeune double qu'il appelle Moïse, Nebogipfel, et de quelques soldats anglais égarés dans une guerre temporelle avec l'Allemagne, visite une version "dysonnienne" atrocement distopique de Londres en guerre permanente, mise sous Cloche en 1938, rencontre le grand mathématicien Kurt Gödel, s'échappe vers le Paléocène où il est rejoint par la guerre à coup de bombe atomique, fonde une nouvelle séquence de l'histoire d'homo sapiens vieille de cinquante millions d'années, se retrouve à nouveau projeté dans le Futur où d'énigmatiques Constructeurs machiniques construisent les Vaisseaux du Temps qui l'embarqueront pour l'ultime voyage, le Big-Bang ! Rentre-t-on intact d'une épopée cosmique aux allures stapledonniennes ?

       Entre The Time Machine et The Time Ships, il y a plus qu’une correspondance superficielle, même si Baxter a truffé le texte de références précises ; ainsi par exemple, dans la toute première ébauche (Chronic Argonauts) de ce qui allait devenir son roman, Wells nommait son voyageur du nom de Moïse Nebogipfel, double référence biblique (le Prophète, et le mont Nebo d'où ce dernier contemple la Terre Promise). Un contenu typiquement wellsien nourrit la structure complexe du roman de Baxter, avec une méditation sur l’évolution de l’espèce humaine (des morlocks aliénés par une Quête interminable du savoir sous toutes ses formes, jusqu’aux Vaisseaux du Temps eux-mêmes, summum de l’incarnation future), et un substrat scientifique qui "explique" le voyage temporel. Baxter a revisité la science de Wells en y injectant l'hypothèse de Gödel d'un espace-temps à ce point tordu que sa topologie fait des nœuds dans le continuum. Mais comme avec la plupart des récits de ce type, le plaisir que l'on éprouve à voir se nouer et dénouer les pièges du temps n'a pas son pareil avec le frisson des pures aventures, la secousse de l'incrédulité. Grimpez sur la selle de vélo de la Machine le temps d'une longue lecture, vous ne le regretterez pas !


(1) Une Sphère de Dyson est une méga-structure hypothétique destinée à capturer toute l'énergie émise par un astre. L'idée en fut pour la première fois exprimée par l'écrivain anglais Olaf Stapledon en 1937 dans "Star Maker", reprise et popularisée par le physicien Freeman Dyson dans la revue "Science" en 1960.




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