Variations cauchemardesques

I

Pourriture ! Voilà comment ils m’appellent. Je suis une pourriture ! Ils disent. Pourquoi ? Je leur oppose mon silence. D’ailleurs, une pourriture, ça fait vomir. Je les empeste. Vulgarité ! Oui, ‘tain de ‘tain ! Ils en rajoutent. Ah, c’est vrai que j’ai été peste, j’ai été fièvre jaune, j’ai été lèpre, leur nécrose. Famille ! Ils disent qu’ils sont ma famille. Je les hais. « Familles, je vous hais ». Qui disait ça ? Un grand homme. Il avait tout compris. J’observe leurs visages, violets. Il fait froid, moi je suis bien au chaud. Ils m’observent à travers la baie vitrée. Leurs bajoues, leurs poils de nez, leur double ou triple menton, leurs chicots, leurs yeux de porcs. Ils attendent leur tour à l’abattoir. Moi, je suis déjà cuite et recuite dans mon jus de pourrite de bonne femme de mère que leur mansuétude dégoulinante comme un sirop au poivre a fait gerber, a fait mourir d’ennui pendant toute sa crevure d’existence. Mais là ! Me suis bien vengée. T’aurais du voir leurs têtes à la lecture du testament. La pourrite de vieille qu’ils ont dit. Je me marre. J’ai bon. Ici, il fait chaud, il fait humide, je ris avec la vermine.


II

Le vent froid et humide s’écoule, gel sur leurs peaux flasques, s’infiltre entre l’épaisseur de leurs lourds manteaux noirs et leurs costumes, traverse le maillage serré des tissus ; par capillarité les couches successives de leurs atours sont trempées tel le linge à peine essoré, et ni les vareuses ou les tweeds, ni les capucines ou les gabardines ne les protègent ; aussi nus qu’amibes collantes qui s’enfoncent dans la glaise qui les suce, dans leur refus outré d’oubli, leur morve hautaine, haineuse, ils succombent à ma haine plus virulente, plus amère, plus joyeuse, car elle a cédé pensent-ils, elle a fini défenestrée, en pluie acide sur la terre défoncée, la déforestation plus nette qu’un lac de mercure sur la terre ravagée, plus raide qu’une queue de billard enfoncée au cul de l’enfer pensent-ils, mais ils se trompent, c’est moi, du fond  de ma jouissance crasseuse, sac d’os pourris par la lente dévoration des années, qui leur dit : gaussez-vous famille, foule d’anonymes trompés, masques au revers desquels vos visages de gras asticots se décomposent en grimaces goulues, riez, mais rira bien qui rira le dernier !

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Atelier d'écriture "Explorations 3" du 9 janv. 2014. Variations sur le style.

Ecrire deux textes de styles très différents. Contrainte : piocher six mots à placer, trois par texte. Contrainte supplémentaire: écrivez la même histoire. 2 x 20’

Mots pour le texte 1 : pourriture, pourquoi ?, baie vitrée
Mots pour le texte 2 : oubli, déforestation, elle a cédé

Francisco Goya, Time of the Old Women, 1820

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