Thursday, 13 February 2014

Dans la vallée de l'ombre de la mort

Annie déambulait dans les ruelles de Mea Shearim lorsqu’elle croisa ma route le soir de Pessah.
« Viens avec moi chez Ariel » lui dis-je.

Après la fête elle m’accompagna dans ma planque. Le souffle court, elle s’enroula immédiatement dans la couverture, en chien de fusil, au plus près de sa respiration, et ne bougea plus. Aussitôt, Mimi grimpa sur le lit, se lova sur la poitrine d’Annie, qui après quelques minutes tendit une jambe, puis l’autre. Je m’approchai d’elle, sentis son front qui brûlait. Tant bien que mal, j’accrochai un sac poubelle devant la vitre cassée. La blancheur au-dehors était éblouissante.

Elle me quitta le matin après une nuit affreuse ; j’eus envie de pleurer en la voyant écrire une lettre sur la table branlante de la cuisine pendant que je préparais le café. « Je n’ai pas le courage de l’envoyer à Ariel, dit-elle, ces mots sont pour lui, tu les liras quand je serai partie, puis tu brûleras la lettre. » Sur le pas de porte elle effleura mes lèvres, Mimi lui caressait les jambes. Elle se retourna dans notre direction un vague sourire sur le visage, son baluchon à l’épaule, avant de plonger dans un bus au coin de la rue.

Je devais souvent penser à ce soir de Pessah où nous nous étions retrouvées et reperdues.

Quelques semaines plus tard, j’appris par les journaux qu’Annie n’était plus parmi nous.

Je me rendis dans le désert, cherchai une section du Mur de séparation au bord de la route. J’avais conservé sa lettre. Je la relus une dernière fois adossée au béton pendant que deux scorpions dérangés par ma présence se battaient à mort dans le sable.

« Ariel,

Hier soir j’aurais préféré errer dans les ruelles de Mea Shearim sur les pas perdus de nos pères plutôt que de me rendre chez toi ; j’aurais voulu oublier qui j’étais, reprendre des forces, recoller les fragments de ma poitrine ouverte sur une nuit que tu ne pouvais soupçonner. Je me contentai de dire oui à Danielle qui croisa ma route. J’ai toujours eu un faible pour elle tu le sais, ses yeux bleus me faisaient fondre lorsqu’elle m’emmenait les soirs de virée dans les boîtes les plus branchées de Tel-Aviv, nous rendions les mecs fous en nous roulant des pelles sur les rythmes de disco, j’étais sotte, mais c’est toi que j’avais choisi, j’aurais voulu te dire à mon retour de service que j’acceptais de t’épouser. Je n’en fis rien.

Tout le quartier était attiré par la renommée de tes fêtes. Les gens débarquaient chez toi sans arrêt. Tu jouas un peu à celui qui ne s’étonnait de rien en me voyant arriver : « toi ici Annie, tu es en permission ? » Je ne répondis pas à la requête muette que je lisais dans le plis de ta bouche, mais je pouvais entendre les mots que tu prononçais sans doute dans ton cœur : « pourquoi n’as-tu plus donné de tes nouvelles depuis si longtemps, que t’es-t-il arrivé, pourquoi m’as-tu laissé tomber ? » Tu partis saluer d’autres invités. Je bus quelques punchs avant de sentir assez de courage pour me fondre dans le groupe des danseurs.

Un groupe d’enfants est entré, tes neveux, tes nièces, ébouriffés, sautillants. Je ne pus empêcher mes larmes de jaillir, m’éloignai sur la terrasse qui surplombait la vieille ville, grillai une cigarette le temps de me calmer. J’observais les lumières, ces passages, ces tours, le Dôme du Rocher, le Mur, ce décor si familier devenu soudainement étrange à mes yeux. Tu me rejoignis, déposa tes mains sur mes épaules et me demanda : « était ce donc si dur là-bas ? » Que voulais-tu que je réponde, que des pierres contre des fusils et des chars étaient pour nous un combat digne de nos pères ? Je ravalai ces mots, me contentai d’un air blasé, expirai la fumée de cigarette dans ton visage en te disant : « chou, retourne à tes chères études, et laisse les citoyens faire leur travail. »

Je vais repartir « là-bas » comme tu disais, mais cette fois-ci, je vais demander à mes supérieurs d’être affectée aux missions les plus dangereuses.

Ne cherche pas à me revoir.

Annie »

Ma lecture achevée, je glissai la lettre dans une fissure du Mur récitant le verset du Psautier Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort, Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi.


mur de séparation Israël - Palestine

Exercice en atelier d'écriture, 13 février, draft d'une nouvelle
Révision 22 février

Note: l'extrait cité est tiré du Psaume 23

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