Wilder-Mann

C’est un dimanche, en face de Saint-Gilles que je rencontrai Etienne le baladin.

La troupe du Théâtre Nomade venait d’installer ses tréteaux bariolés, les vendeurs de loukoums et d’indulgences se rassemblaient sur le Parvis, les odeurs de frites montaient vers le ciel gris uni, le décor de la représentation du Mystère de la Charité de la Petite Jeanne de France se mettait en place au milieu des cris d’enfant, des boniments, de l’appel à la prière du muezzin, et du gros bourdon qu’un moinillon joyeux lançait à toute volée, là-haut dans le clocher de l’église.

« Misère de l’homme sans Dieu » clama une voix grave. C’était Etienne, ou plutôt une forme curieuse d’homme-cactus dressé sur une balle de blé fraichement coupée, qui se tenait les bras à l’horizontale, oscillant sur son socle mou, tonnant à hue et à dia les paroles du poète.

Les acteurs se mirent en mouvement autour d’Etienne, chacun selon son style et sa nature incarnant une partie du Mystère, chacune et chacun, chouette, ours, cerf, sanglier, licorne, renard des sables ou corbeau, traquant par le mime, l’allure, le pas syncopé, gracile, prêt à l’envol ou par sa masse porté, selon sa nature, à poils ou à plumes ou de végétaux recouverts, le fragment du songe de la Petite Jeanne appelée par Dieu pour sauver la France.

Sans musique, sans parole, avec leurs peaux de damnés des Ecritures, les acteurs-animaux se rassemblaient autour d’Etienne, ou plutôt de l’ours-cactus à tête de gland, lequel ponctuait les scène de sentences bibliques, de prophéties, d’injonctions morales, de caractères bien sentis, seul être doué de parole dans la foule qui commençait lentement à se rassembler devant le portail de Saint-Gilles, venant des quatre coins de l’immense Parvis, étonnée du Mystère qui se jouait là, même si de-ci de-là, j’entendais quelques rires, quelques grognements intrigués, et des quolibets aussi. Les fumets des saucisses grasses, de l’encens des boutiques à reliques et breloques apportées des lointains, de la frite légère et savoureuse, se mélangeaient en un parfum à retourner le cœur des plus forts, et alors que l’attention de la foule se concentrait de plus en plus sur la personne-tronc-phallus d’Etienne, celui-ci, au zénith de la représentation, avec tous les acteurs fétiches en cercle autour de lui, levant les bras vers le ciel morne et sans profondeur, de sa tête de chêne lança un appel ultime à ce Dieu de Charité qui venait de bouleverser le cœur de la Petite Jeanne : « Qu’il marche comme un saint dans la bataille humaine, et que tous ses soldats soient des saints avec lui…. »

D’un coup, les acteurs abandonnèrent leurs peaux de bêtes, et, stériles autant que nus, se jetèrent sur Etienne qu’ils se mirent à dévorer. La troupe du Théâtre Nomade consomma la chair et le sang du poète-phallus, ou de ce qui en tenait lieu, avec force bruits de chairs déchirées, d’os brisés, de ligaments coupés, de tête que l’on fracasse pour en extraire la cervelle de la vérité.

Un lettré de mes amis qui m’avait rejoint sur le Parvis me dit alors qu’à l’acmé de la pièce se révélait le cœur du Mystère : l’anamorphose de la Petite Jeanne de France en son bûcher. Je l’écoutai sans comprendre.

« Oui, tout est dans tout » lui répondis-je, levant les yeux vers ce ciel vide, vers cette peau ultime de nos corps qui n’avait cure du sacrifice de l’homme.


La foule applaudit mollement.



et en cette peau de milady renoir le troisième acte de la pièce jouée au cent papiers se clôt dans l'énigme d'une représentation zoomorphique où les photos de Wilder-Mann et la cosmogonie de Hundertwasser se rencontrent - exercice périlleux d'une fiction qui oscille entre parodie et sérieux dans l'application consommée de la contrainte d'un atelier d'écriture merci milady pour cette soirée merci au cent papiers à schaerbeek et puis aussi merci à toi

car enfin c'est cosmique alors avec quoi viens-tu


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