C’est un peu flou, tu pourrais bouger? Voilà, c’est plus net. Merci



« On va faire de l’écriture » avait dit Milady. J’ai planté le contexte dans le post précédent. Cela pourrait s’intituler « un triptyque d’écriture ». Tu prends un sujet et tu le travailles avec trois vocabulaires : un flou, un net, un bougé. Tu obtiens quelque chose de différent. Ce que nous avons fait chacun sur un ruban de papier à même le sol. Et ça donnait ceci pour moi, il m’a manqué le temps de compléter le triptyque :

Le Flou

Au début était l’informe
Rien qu’un peu d’humeur
Dans la chambre close là
Une présence muette
Un visage sans visage
Une langue sans mots
Ni voyelles ni souffle
Rien qu’un peu de poussière
De consonnes agglutinées
Fricatives
Roulées
Tohu et bohu des choses
Pas encore nommées
Obscures
Une lueur de rien
Un peu d’eau qui s’écoule
De ton œil.

Le Net

Tu n’as plus rien à dire
Quand ta larme a séché
Ton visage ridé renferme
Toute la poussière des chemins
Tu te couches
Un chien passe par là.

A ce stade il n’y avait pas encore de sujet. A l’étape suivante vinrent les personnages, cinq créatures issues des peintures de Richter, Borremans ou Bacon : l’automate, le cri, la nuque, la viande, la jeune fille avec un morceau de fromage. Tu en choisis un et tu écris ton texte en puisant dans la matière à même le sol, tes propres traces mais celles d’autres aussi, si tu veux, ou bien ni l’une ni l’autre. C’est comme tu le sens.
En voilà une contrainte.

J’ai donc piqué un extrait de mon jet « Le Flou » et un autre d’un collègue, dont voici le texte complet :

Le Net (l’auteur de ce texte peut se faire connaître)

Pile poil
en pleine face
le double du réel
tranche la
matière et comble
les interstices des nuages

J’avais un embryon d’histoire en tête. On va dire que c’est comme l’art brut. Reconnaîtras-tu mon personnage ? Sur quel panneau du triptyque placerais-tu ce texte ?

Vis-tu ? Es-tu réel ? Où te caches-tu ? Es-tu en ligne ? Entre les lignes ? Sous la ligne ? Sur la ligne ?

Tu te caches sur le fil des lignes, étiré, allongé à l’extrême d’un segment de droite qui se prolonge jusqu’au point où la ligne rentre dans le rang, saute, revient à la ligne.

Tu es lancé sur ces rails depuis ta naissance. Un. Zéro. Zéro. 100. Trois. Un, deux, trois. Cent. Que ressens-tu ?

Corps sans organes. Tu es tuyaux, électricité, plastique. Même pas cela. Rien qu’un peu d’humeur. Dans la chambre close, là. Une présence muette.

Le réseau n’a pas d’entrailles. Pantin. Un. Un. Un. L’impulsion zéro-un. Une résistance qui bascule, un binary digit en plus ou en moins, quelle différence ? Mais toute la différence est là. Un bit d’erreur et c’est l’erreur système. Ton réseau clignote. Quelque part dans le centre Command & Control enterré sous les montagnes du Nevada, des tableaux de bord s’allument, les couleurs rouges, orangées, jaunes coulent des murs, chaque trace dit la disparition d’une mémoire, un néant qui retourne au néant, chaque carré du carré du carré de la Matrice dit la mort d’un de tes semblables. Mais toi, es-tu réel ? Que vis-tu propulsé là-haut d’une poussée inversement proportionnelle à la masse de la Terre ?

Tu approches la vitesse de libération.

Quoi de la cause ou de l’effet ?

Es-tu en ligne ? Les lumières rouges, orangées, jaunes s’éteignent l’une après l’autre des tableaux de bord du centre Command & Control enterré quelque part sous les montagnes du Nevada. Le ciel noir proclame la mort des oiseaux et des automates, mais toi, quelle anomalie, quelle tranche de matière a comblé les interstices des nuages ?

Qui saura jamais ton nom ?
Corps sans organes. Drone, tu t’es échappé.

Vis ! Tu es réel.

A moins que, dans la chambre close, là, une présence muette d’un coup prononce enfin les mots que nous attendions.


A « La Bellone », Bruxelles ce 14 juin.




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