De Jeanne à Jeannot, une matinée avec Perrine le Querrec



« Master Class » avec Perrine le Querrec, animée par Milady Renoir à « La Bellone, Maison du spectacle » à Bruxelles, ce 14 juin 2014

Note au lecteur : ces notes ne prétendent pas à l’exhaustivité, elles ne constituent pas un compte-rendu fidèle ni complet de la rencontre à laquelle j’ai eu le plaisir de participer. Tout au plus des ratures dans un carnet que je retranscris en y ajoutant fidèle à ma méthode des commentaires personnels, des souvenirs, des évocations d’autres lieux, d’autres livres, d’autres rencontres…

Milady rappelle le contexte de ces « master classes » : faire parler un auteur de ses œuvres et surtout de son travail, ses matières et rituels d’écriture dans un dialogue avec le public ; suite à quoi un atelier d’écriture sur une thématique, une proposition chère à l’auteur met tout le monde à contribution. Une première rencontre de ce type avait eu lieu récemment avec Marie Darrieussecq. Aujourd’hui, c’est au tour de Perrine le Querrec d’être accueillie dans ce lieu magnifique qu’est « La Bellone » à Bruxelles.

Milady est tombée dans le roman de Perrine « Jeanne L’Etang ». Elle a été happée par l’objet physique, le livre, sa quatrième de couverture et au hasard de deux-trois pages feuilletées, la langue de l’auteure (ou préfère-t-on dire ‘l’autrice’ ?), avec laquelle elle a entamé une correspondance « à l’ancienne », et en ligne, modernité oblige, que l’on peut suivre sur Latérite & Trottoir.

Perrine parle de ce qu’elle fait dans la vie, « recherchiste, documentaliste ». Elle parcourt les archives, les bibliothèques, les musées, les fonds privés. Des mètres cubes de silence. Quand elle tombe au cours de ses recherches sur une pépite, elle se met à creuser plus loin, et de proche en proche peut finir par se perdre dans un labyrinthe, c’est « l’effet d’entonnoir » de la recherche – une forme particulière du « syndrome Borgès », psychose interprétative paraphrénique rationnelle, bien connue des neuropsychiatres (1). C’est à l’occasion d’un contrat avec Canal+ sur les maisons closes au XIX è siècle qu’elle est entrée dans des univers qui allaient lui fournir les outils de sa fiction sur Jeanne L’Etang. Un spectacle de Mâkhi Xenakis « Les folles d’enfer de la Salpêtrière » a été un autre point d’entrée du roman qui parle de ces lieux d’enfermement de femmes. A la grande époque, six mille femmes étaient enfermées à la Salpêtrière. L’univers des bordels, les « maisons de grande tolérance » présentait aussi de grandes similitudes avec l’hôpital : un avers rutilant, luxueux, débordant de dorures, de peintures, de cadres, de tapis ; des écrins pour les plaisirs des bourgeois de Paris et des grands du monde, ambassadeurs, chefs d’états étrangers en visite, qui se payaient les pensionnaires de ces lieux, mais leur envers était tout le contraire de leur surface en toc : des filles enfermées toute l’année dans des chambres mansardées humides, reposant leurs corps brisés sur des lits rouillés et des matelas puants, avec un droit de sortie d’un jour par an, un seul jour, et endettées par le système d’esclavage mis au point par les maîtresses de ces prisons. Que voyait-on à la Salpêtrière à la même époque, aux bons soins du Docteur Charcot ? Des « tableaux vivants » de patientes dans des mises en scène vaguement érotiques, des insectes figés dans leurs corps, appropriés par une science médicale et psychiatrique qui sur le modèle des naturalistes, classifiait, typait les désordres de l’esprit et dans le cas de l’hystérie recherchait des causes physiologiques aux troubles de ces femmes. Or, l’hystérie est dans le regard d’autrui, une invention de la société masculine d’oppression des femmes, cautionnée par un pseudo-savoir, une représentation, que Freud viendra questionner et dont il repartira avec une invention révolutionnaire : faire parler ces femmes « hors les murs », redonner une parole à ces corps murés, mutiques et découvrir l’inconscient. Une formidable déchirure dans le tableau.

C’est l’occasion d’évoquer une rencontre – il y a parfois des synchronicités qui intriguent ; ainsi la veille de la Master Class, aux Apéros du Parc Josaphat à Schaerbeek, nous y promenant M. y reconnut une ancienne connaissance, un des invités à ses émissions radiophoniques avec lequel elle s’entendait parfois si bien de connivence, « jusqu’ à pisser de rire » : le professeur emeritus de l’Université de Louvain Jacques Van Rillaer, bien connu des milieux psychothérapeutiques pour ses livres sulfureux, critiques de la psychanalyse (critiques qu’il a étendues aussi au champ des pseudosciences). Quel rapport direz-vous ? Il y en a un aussi entre ce professeur et mon histoire personnelle que je raconterai dans un prochain épisode de « Passage d’un Avatar », mais pour l’heure, il suffira de noter la coïncidence d’une discussion dans laquelle nous nous lançâmes à chaud autour d’un vin blanc frais, sur la spécificité de l’invention freudienne, celle justement, de la clinique privée, « hors les murs » de l’institution psychiatrique, un acte simple et fondateur d’une liberté de parole qui nous semble allez maintenant de soi. N’oublions pas ! Vive la psychanalyse ! Vive Freud ! Liberté ! L’Inconscient ! Le Sujet ! Ce qui nous ramène à Jeanne.

Le désir d’écrire un livre part de ces rencontres fortuites raconte Perrine le Querrec. Si tout s’écrit, le livre résulte d’une volonté particulière, d’une méthode, d’outils.

Perrine fait circuler quelques-uns de ses outils d’écriture ou d’aide à l’écriture, par exemple, ce qu’elle identifie comme la « colonne vertébrale » du roman Jeanne L’Etang, un long ruban de papier, une ligne du temps qui reprend les grands événements de la vie du personnage de Jeanne, à côté des grands faits de l’époque, guerre franco-prussienne, exposition universelle… L’écriture est comme une architecture explique-t-elle, il faut d’abord une vision d’ensemble, des plans, des schémas (2). Un autre exemple, les plans des maisons occupées par Jeanne (le titre auquel elle pensait au début pour son roman : « les trois maisons ». Elle écrit par fragments, le « Carnet Bleu » circule, j’y décode des annotations encadrées et associée à un mot-clé ou un thème… des feuillets volants, des bouts de papier, peut-être qu’en cherchant bien j’aurais pu trouver un ticket de théâtre ou d’exposition sur lequel elle a écrit un mot dans le métro… car parfois un seul mot suffit pour condenser une idée. Perrine le Querrec écrit partout, sur tout ce qui lui tombe sous la main, elle voudrait bien tenir un carnet unique, bien organisé, dans lequel elle puisse se retrouver mais tout part en morceaux, y compris dans l’ordinateur qui est aussi outil de prise de note. Peut-être que les véritables rituels d’écriture sont les moments auxquels l’auteure se consacre dans ces « mètres de cube de silence » lorsqu’elle est isolée du monde, tout entière à sa tâche de documentaliste, et de surcroit, de vivante qui écrit.

Car on l’aura compris, elle écrit beaucoup, au vol, dans des mémoires volatiles de papier et d’électronique, elle écrit pour elle des textes qui resterons sans doute pour toujours hors-pistes mais elle écrit aussi sur le net, L’Entresort, un blog tenu depuis 2009, et pour un cercle restreint de lecteurs finalement avec lequel s’opère le travail lent, incertain qui va de l’écriture à la publication.

Dans son texte coup de poing « Plancher », Perrine Le Querrec ose affronter le plancher en chêne de Jeannot, seize mètres carrés d’art brut qu’on se ramasse en pleine tronche, rue Cabanis dans le 14è à Paris.

Elle évoque également très vite un pamphlet, autre texte coup de poing « Becs & Ongles » sur lequel Ptyx Librairie a laissé un commentaire

--- pause ---.

Perrine le Querrec prépare un essai sur la peinture, des triptyques croisés entre Gerhard Richter, Michaël Borremans, Francis Bacon : « Le Flou, le Net, le Bougé », trois artistes qu’il ne faut plus présenter parait-il, sauf pour moi qui n’y connait pas grand-chose en peinture moderne. J’avoue que seul le nom de Bacon m’est un peu familier, mais c’est pour l’associer à des images qui me rendent malade. C’est avec un rien de perplexité que j’écoute Perrine. Nous recevons une feuille qui contient quelques-unes de ses notes sur le travail de ces artistes et sur les rapports du « Flou », du « Net » et du « Bougé » avec la vie, la matière, et l’écriture.

Il n’en faut pas plus, « on va faire de l’écriture » dit Milady, et nous voilà dans la cour intérieure, couverte par une splendide verrière, de « La Bellone ». Milady y dispose trois rouleaux de papier kraft sur lesquels nous allons jeter nos impressions. A vos pinceaux, à vos plumes! Puis, nous en irons écrire à partir de ces matières vivantes un texte sous contrainte, avec dans la tête la complainte de Jeanne l’Etang et le Plancher de Jeannot.

(suite et fin de l’atelier avec mes texte dans un prochain article)

(1)  Voir le texte princeps « La bibliothèque de Babel » de Jorge Luis Borges et la quête de Julius Corentin Acquefacques (l’œuvre complète redécouverte par Marc-Antoine Mathieu), pour une introduction à ce sujet terrifiant.
(2)  J’ai failli poser une question – lors d’une autre rencontre à La Librairie des Cent Papiers, Milady Renoir avait rendu compte de la nomenclature proposée par Marie Darrieussecq (ce qui nous ramène à la Master Class précédente – tout se tient n’est-ce pas ?) pour distinguer les deux positions extrêmes du rapport à l’écriture, l’une qualifiée « d’obsessionnelle », de jouissance, de pulsion, de recherche d’une satisfaction immédiate dans l’acte d’écrire, de l’écriture pour elle-même, sans finalité ni articulation, d’un substitut du passage à l’acte ; l’autre, qualifiée par elle « d’hystérique » où tout réside dans le plan, la construction, le souci du détail, où l’acte final d’écriture n’est plus que l’exécution ennuyeuse du plan, nous dirions que le plaisir, le désir, sont ici aux premières loges d’une anticipation, d’une préparation de la chose, mais non point dans l’assouvissement de la chose… Alors Perrine : obsessionnelle ou hystérique (à la Darrieussecq) ? A vous de juger.

Perrine le Querrec (photo de l'auteur)

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