Saturday, 7 June 2014

Passage d'un avatar II



Le 1er janvier 1970 j'avais atteint l'âge de 4134 kilomètres, je veux dire de 4134 jours, soit environ 11 ans et quatre mois, j'avais vu « 2001 Odyssée de l'Espace » de Stanley Kubrick au cinéma, et j'avais par conséquent quelques années-lumière d'avance sur le vulgaire; je commencerais bientôt à lire de la science-fiction américaine de l'âge d'or, et la course en avant se poursuivrait toujours plus vite, entre visions d'une science de l'avenir, avec la psychohistoire d'Asimov, et conscience que l'humanité n'aime pas les gens différents de la norme, avec les Slans de Van Vogt; mes deux meilleurs amis m'offriraient pour mon anniversaire un livre sur les Quasars, ces mystérieux objets "quasi-stellaires" des confins de l'univers, livre auquel je ne comprendrais rien car bourré de mathématiques hors de ma portée, mais que la cosmologie était poétique! J'étais persuadé qu'en l'année 1982 les voyages sur Mars seraient monnaie courante, l'homme venait de poser le pied sur la Lune. Du bruit du monde je captais des brutalités commises au Biafra où sévissait une terrible famine et une guerre civile, et une guerre entre l'Inde et le Pakistan à propos du Pakistan Oriental, futur Bangladesh. Il me semble que c'était à ce moment-là, ou pas loin. J'avais le souvenir de l'assassinat de Kennedy à Dallas en 1963 mais je me demandais déjà si ce n'était pas là l'effet d'une reconstruction de mon esprit, quoique... par contre je gardais un souvenir très vif de la Guerre des Six Jours de 1967. Je savais que l'Europe était coupée en deux, qu'il y avait une angoisse de la destruction mutuelle assurée du fait des armes atomiques dont les essais se poursuivaient dans l'atmosphère; que l'Est de l'Europe était occupé par l'Union Soviétique qui représentait clairement l'Empire du Mal. A l'école primaire je n'étais jamais premier de classe, je m'arrangeais pour être numéro deux, c'était plus confortable. Je n'aimais pas les premiers de classe. Il n'y avait que des garçons en classe. Les seules filles de mon âge que je fréquentais étaient des cousines en Grèce une fois l'an. Je me rappelais que j'avais eu une petite amie à l'âge de cinq ans, une voisine, elle s’appelait Véronique et portait les cheveux courts, qui m'avait jeté une grosse pierre à la tête un jour que nous étions sur la plage d'Ostende parce que j’avais glissé ma main dans sa culotte. Depuis lors, je me tenais prudemment à l'écart des filles. Mon père était un héros, j'aimais ma mère, et j'étais encore fils unique. Un jeune frère ne tarderait pas à naître quelques mois plus tard...


Notes : ma mémoire n’est pas mauvaise, la guerre civile du Nigeria, dite aussi guerre du Biafra, du nom de la province sécessionniste, se termina le 15 janvier 1970. Consécutive à la famine et à l’essor du photojournalisme, ce conflit aura pour conséquence directe la création de l’ONG Médecins sans frontières en 1971. Par contre, la troisième guerre indopakistanaise qui abouti à l’indépendance du Pakistan Oriental soutenu par l’Inde, sous le nom de Bangladesh, s’est déroulée en décembre 1971. A l’époque, des magasines comme « Science et Vie » ou « Science et Avenir » promettaient, avec force illustrations de trains spatiaux et détails sur le voyage de deux ans aller-retour, l’idée que Mars était à la portée de l’humanité dans une dizaine d’années. Cela me semblait tout à fait crédible. Il suffisait de s’y mettre avec la même volonté que celle qui avait été consacrée à l’exploration de la Lune. J’avais achevé de constituer ma collection Artis d’images de la conquête spatiale, je connaissais les noms de tous les engins américains ou soviétiques depuis les capsules, les Spoutnik, les Vostok, jusqu’aux Soyouz et autres Mercury, Gemini et Apollo, en passant par les satellites de communication, Early Bird et autres Intelsat et les puissants lanceurs Atlas ou Saturne. Concernant l’épisode du souvenir d’un souvenir, vrai souvenir ou reconstruction ultérieure, l’assassinat de Kennedy à Dallas vu à la télé, je n’arriverai jamais à trancher ; évidemment c’est tout à fait possible que j’ai été témoin de cette retransmission télévisuelle, premier scoop en direct phénoménal de l’âge des médias de masse, j’avais l’âge pour emmagasiner des souvenirs mais… je laissai cette question de côté très vite, car en 1970 je découvrais la psychologie – grâce aux deux amis que j’évoquais plus haut, Eric et son demi-frère Roger, soutenus par le bon Pierre Daco et « ses prodigieuses victoires de la psychologie moderne » suivies des « triomphes de la psychanalyse » aux éditions Marabout, un auteur belge disciple de Jung, ce que je ne compris que bien plus tard, et m’en défendis, reléguant ce pauvre Daco et ses simplifications aux oubliettes honteuses de la vulgarisation – preuve s’il le fallait de la prétention et du snobisme auquel vous conduisent parfois des études universitaires. La question de la mémoire m’apparut comme une des énigmes les plus fondamentales du psychisme et du sens de notre identité, de notre Moi, ce concept central de la psychologie dynamique classique. En 2014 je ne sais toujours pas ce qu’est le Moi de moi, le mien, car le singulier a été tout au long de ma vie largement contaminé par autrui et comme le disent ceux qui me connaissent bien « tu es plusieurs »… ce que nous partageons de commun accord. Le Moi est une belle illusion, longtemps j’ai apprécié l’approche savante d’une « surface compliquée » comme métaphore du Moi, maintenant je ne suis sûr de rien, ce mot a perdu de son intérêt… la mémoire par contre, la « mémé-moire » c’est autre chose, c’est une machine à explorer le temps qui exerce toujours sa fascination. Il faudra que je parle aussi de l’importance de ces machines imaginaires sur la formation de mon imagination. L’épisode de Véronique, la petite fille aux cheveux courts et à la culotte bien plus courte encore qui excita mes nerfs de gamin de cinq ans, ne fut pas le produit d’une imagination de pubère boutonneux, une reconstruction fantasmatique. Elle a bien existé, je retrouverai un jour la photo où l’on nous voit tous les deux assis sur une dune à la mer, nos mamans debout derrière nous, j’ai le souvenir de cette photo comme si je la voyais ici même. Le lâcher de pierre sur ma tête et la blessure qui s’ensuivit furent bien réels aussi ; des années plus tard je promenais encore mes doigts au sommet de mon crâne à la recherche du trou qu’elle y avait faite. M’être fait troué le crâne par une fille… il faudra que j’en parle à mon psychanalyste… Pierre Daco où es-tu ?



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