"Mescal", dit le Consul. II

4 août

Writing under the agony of the sun

  A l'ombre du pin et de l'olivier, les arbres nos amis les plus fidèles, chaque année je les retrouve et m'installe à leurs côtes; nous changeons, ils grandissent et moi je diminue; ils craignent le feu: par deux fois déjà en quarante ans celui-ci s'est approché de la maison, je n'en fus pas témoin, seuls quelques bosquets de mauvaises ronces au bord du chemin furent consumés, et des arbres plus loin; la mauvaise haleine du monde m'inquiète parfois, pour le reste, les arbres se porteraient mieux sans les hommes.

   J'ai les genoux passés à l'essoreuse, les mollets gonflés, le gros orteil sensible mais je n'y verrai pas comme le Consul la cavalerie des révolutionnaires charger les conquistadores alourdis des malles d'or du Yucatán, ce genre de visions n'est pas pour moi.

 Musique des grillons. Quand j'étais petit, ici même, je croyais que les arbres chantaient. Je m'assoupissais écrasé par la chaleur dans les longues heures du midi, écoutant leurs concerts, la tête pleine d'images de vaillants hoplites courant sur la plaine de Marathon sus aux Mèdes, du fracas des trirèmes perses éperonnées dans la nasse de Salamine, la maison domine la baie, je les voyais surgir des îlots derrière lesquels ils se cachaient, les navires des grecs, rapides, intelligents, de la retraite des Dix Mille à travers les montagnes enneigées d'Anatolie; et plus tard, ce sont d'autres armées qui sont arrivées dans ma tête d'enfant, au fil des étés et de la lecture des manuels d'histoire: romains, byzantins, croisés. Cinémascope.


  Death by misadventure

"You never know what is enough
Unless you know what is more than enough"

William Blake, Proverbe of Hell

  A l'époque il n'y avait pour ainsi dire personne sur cette colline pelée sans nom.
Quarante années et plus: ni eau courante (il n'y en a toujours pas, nous approvisionnons les citernes avec des camions qui pourraient aussi transporter du kérosène pour les avions de la base militaire en face), ni électricité (mais le site est raccordé au réseau depuis trente ans), ni route macadamisée, on peut encore passer par un sentier de chèvre abrupt qui dévale presque à pic du bas de ma rue jusqu'à la route départementale, ni voitures, nous prenions le bus depuis la gare routière du Thission au pied de l'Acropole, voyage qui me rendait à chaque fois malade, jusqu'à la place centrale de Megara, une heure à une heure et demie de cahotements dans la chaleur et les odeurs, bus bondé, paysans, ouvriers des chantiers navals d'Eleusis, marins, soldats en permission, ils rejoignaient leurs baraquements près de Pahi, à cette époque là le service militaire durait deux à trois ans et trois à quatre dans la marine, c'était la belle époque de la Dictature des Colonels, discussions enflammées entre oncles, partisans ou adversaires du régime, mon père neutre opinait du bonnet, mais je devinais parfois de quels côtés il penchait: oui, la privation de liberté d'opinion était quelque chose de terrible; oui, mais il fallait faire quelque chose pour arrimer la Grèce à l'Occident, il savait ce que signifiait la soviétisation des sociétés et des consciences, mais au moins chacun en Grece gardait sa dignité sous la Junte; et les autres, les intellectuels de gauche réfugiés à Paris ou ailleurs, il n'en avait cure, il n'aimait pas Mikis Theodorakis, pas plus que Melina Mercouri, il regrettait le départ en exil du Roi Constantin, car dans le fond c'était un royaliste, j'ai raconté un jour sur ce blog l'origine de cet attachement, dans sa jeunesse, Boris, le Roi des Bulgares lui avait sauvé la vie, et les discussions se poursuivaient des soirées entières, ma famille avait la passion de la politique, et tout le monde s'aimait, il ne serait venu à l'idée de quiconque de se battre pour des questions d'opinions -- en cela, les temps ont changés, avec l'électricité, et les routes macadamisées, les voitures et la fée internet, quelque chose s'est détraqué dans le climat moral, dans les consciences, tournez la tête sur les réseaux sociaux ou les forums de discussion, qu'y voyez-vous mais des bonnes consciences qui s'invectivent, qui en viendraient aux mains, aux fusils, à la mitrailleuse lourde, qui s'y croient; or la Grèce de 1967 se souvenait très bien de la guerre civile, il nous faut donc une guerre civile pour retrouver après les déchirements, les massacres, notre capacité d'aimer les autres en dépit de nos différences d'opinion, et encore, car comme l'écrit Amos Oź à la fin de ce petit livre "Comment guérir un fanatique", ce n'est pas d'amour dont nous avons besoin, mais d'un solide sens des réalités qui ne s'apprend que dans l'expérience, je dirais le feu de l'action qui met tout le monde d'accord.
 Alors il fallait prendre encore un bus ou un taxi depuis Megara jusqu'à la colline pelée, sans nom, jusqu'à ce que mon oncle Andreas la baptise "Panorama", un lieu qui ne figure pas dans le Routard ni aucun autre guide, et grossi en quatre décennies de récits: le pope ivre, le cycliste américain, l'Américaine, la discothèque incendiée transformée en monastère occulte par des intégristes orthodoxes fous, l'adolescent qui racontait des histoires du ciel, des comètes et de la Voie Lactée, mais tu ne peux plus faire l'expérience du ciel comme à l'époque, ma fille n'a jamais vu à quoi pouvait ressembler le tapis d'étoiles les nuits d'ici, l'électricité à fait fuir la magie du monde, les astres se sont cachés derrière les enseignes publicitaires, lentement la banlieue s'étend le long des routes, et tu as omis le récit de la montagne percée, abrasée, pour y faire passer l'autoroute -- ici il y avait des morts, les virages secs de la route nationale avaient valu à ce coin le surnom de "la mauvaise échelle", la "kakia skala" (κακιά σκάλα).
 Tu te dis que des vies sauvées valaient bien que l'on défigure le paysage? Non, tu regrettes l'époque où tu partais escalader la montagne en face de ta maison sans avoir ta promenade coupée par une autoroute.


"Mescal", dit le Consul, presque sans y penser. Qu'avait-il dit? N'importe. Rien de moins qu'un mescal ferait l'affaire. Mais pas bien sérieux, il faut pas, se persuadait-il. "No, Senor Cervantes", chuchota-t-il, "mescal, poquito."

(Début du Chapitre X)


The Malcolm Lowry Project: under the Volcano

http://www.otago.ac.nz/englishlinguistics/english/lowry/content/parent_frameset.html

281.1 Mescal .... What had he said? ... No, Señor Cervantes ... mescal, poquito.

Earlier [216] the Consul had said to Laruelle that if ever he were to start to drink mescal again, that would be the end; his choice now signals the beginning of that end. As Hill says [135], he orders mescal: "quite by accident, it seems. Well, now it's done, he might as well take it. Probably just what he needs –" (just as Don Birnam, in Charles Jackson's The Lost Weekend reasons [11]: "Oh well, I suppose I might as well drink it, now that I’ve ordered it"). The Consul evades responsibility by asking for mescal poquito, a little one; Yvonne had agreed [273] to his having a "poquitín", and the onus is now on Cervantes to keep it small.  Hill continues: "he tells the bartender ‘poquito’ – just a little one. Needless to say, the drink will be regulation size .... But the concept of the ‘little’ drink is cherished by those for whom every drink is too big."


Le jardin abandonne de l'hôtel Casino de la Selva

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