Friday, 15 August 2014

Lucy de Luc Besson, ou "la Singularité Pop"


Je n’ai pas l’habitude de lire les critiques quand j’ai envie de voir un film. Si vous êtes dans ce cas, n’allez pas plus loin, allez voir « Lucy » de Luc Besson (2014), et revenez ensuite éventuellement confronter votre lecture à la mienne.

Quel est le pitch ? Que se passe-t-il quand les virtualités du cerveau humain sont libérées jusqu’à leur plus haut potentiel ? Lucy (incarnée par la toujours pimpante et pulpeuse blonde Scarlett Johansson), suite à des circonstances fortuites se retrouve dans cette situation, et demande l’aide d’un scientifique, le Professeur Norman (incarné par un Morgan Freeman palot et à bout de souffle) qui enseigne une théorie sur la libération progressive du potentiel cérébral avec componction à un auditoire mixte d’étudiants et d’hommes d’affaire. Ils vont se rencontrer et le pauvre Norman ne pourra pas faire grand-chose pour sauver Lucy. 

Luc Besson est un cinéaste atypique dans le monde des réalisateurs français du fait de son intérêt ancien pour la science-fiction. Son premier opus mémorable n’était-il pas ce film d’art et d’essai, tourné en noir et blanc, d’un monde post-apocalyptique rendu muet, « Le Dernier Combat » (1983) qui l’avait d’emblée placé très haut dans l’estime des cinéphiles ? Depuis, il a tourné beaucoup de films à gros budgets, avec parfois de bonnes idées, souvent des échecs commerciaux, pour ne pas dire de grands ratages. Pour le public il restera avant tout le réalisateur du « Grand Bleu » (1988) , auquel je pourrais ajouter « Nikita » (1990), mon préféré. Qui se souvient encore de « Subway »  (1985) avec une Isabelle Adjani néo-punck, ou du « Cinquième élément », une de ses dernières œuvres de science-fiction (1997qui n’avait pas convaincu en dépit de quelques belles trouvailles poétiques ?
Je n’ai pas le sentiment que « Lucy » va marquer la critique, je crois qu’il y aura beaucoup de spectateurs sceptiques ou déçusmême si le film semble cartonner  au moment de sa sortie.

Ce qui m’a surtout intéressé, par-delà le contenu agréable à regarder et les références cinématographiques nombreuses, est le « discours » du film, la culture ou l’idéologie très particulière qui le traverse de la première à la dernière image.

Luc Besson a en effet truffé son film de citations, parfois littérales, à d’autres films ou à des œuvres de bande dessinée. Je citerai en vrac, et plus ou moins dans l’ordre de leur apparition: « 2001 Odyssée de l’espace » (Stanley Kubrick, 1968), « Powaqqatsi » (Godfrey Reggio, 1988 immortalisé grâce à la musique de Philip Glass), « Pulp Fiction » (Quentin Tarantino, 1994)« Mon oncle d’Amérique » pour les séquences didactiques du film où j’aurais bien vu ce vieux Henri Laborit expliquer les dernières avancées en matière de neurosciences (Alain Resnais, 1980), « Matrix » (Wachowsky Brothers, 1999), « Kill Bill, vol. I » (Quentin Tarantino, 2003), « L’Incal » (série de bande dessinée avec AlessandroJodorowsky au scénario et Moebius au dessin, entre 1981 et 1989), et encore « 2001 Odyssée de l’espace ». Il y en a certainement d’autres qui m’ont échappés. Le mélange de références à des sous-genres du cinéma populaire ou de l’univers des super-héros (super-héroïne), dans un récit bien rythmé avec quelques morceaux de bravoure, procure cette sensation agréable de déjà vu, d’un film qui ne se prend pas au sérieux et qui ne prétend à rien d’autre que le divertissement, réussi. Et les « idées » viennent de surcroit.

La croyance que nous utilisons notre cerveau bien au-dessous de son potentiel, pour environ dix pour cent de ses capacités,n’est pas une vérité scientifique (1) ; c’est un de ces thèmes récurrents de la culture new-age que d’aucuns font remonter au début du vingtième siècle dans une plaquette du philosophe et psychologue américain William James (2)il s’agit d’une « idée reçue », d’un « cliché », d’un « même » qui contamine le ciel des idées, dont « Lucy » va encore propulser quelques filaments dans l’infosphère. C’est le postulat du film de Besson, auquel ce dernier n’adhère  pas (3), du moins sans nuanceet pour ne pas réaliser un film « à message », Besson a joué des codes visuels et du montage serré du film d’action ; son propos en est allégé, mais ce qui nous est raconté n’en demeure pas moins cette montée ultra-rapide (en 24 heures) de la médiocrité au génie absolu et à la démiurgie, d’une jeune femme, victime d’une nouvelle drogue synthétisée en Asie (ah, le « péril jaune » fait toujours recette), et qui ne peut se conclure lorsque la barrière des 100% d’utilisation de la capacité du cerveau humain est touchée, que par la disparitionénigmatique de la protagoniste.

Besson aurait pu faire de « Lucy » un film tragique, dans le fil de ce petit chef d’œuvre intimiste qu’est le roman « Des fleurs pour Algernon » (Daniel Keyes, 1966), où un idiot se transforme brièvement en génie après avoir été opéré du cerveau, avant de replonger dans son état initial; il a choisi la veine du film métaphysique, tendance « pop » - outre les citations très explicites, « 2001 Odyssée de l’espace » en constitue la trame fondamentale qui est celle d’un passage de l’infra humain au post humain, car son discours se situe quelque part dans le nuage des théories fumeuses populariséespar Ray Kurtzweil, directeur de la R&D chez Google sur le futurismele transhumanismela Singularité : en particulier, Besson me semble-t-il réalise avec « Lucy » une interprétation particulière, voire déviante, de l’idée de la Singularité, concept du développement d’une intelligence artificielle résultant de l’augmentation exponentielle des capacités des ordinateurs, et d’un progrès consécutif auquel l’humain ne comprendra plus rien. Cette idée avait été avancée par l’écrivain de science-fiction américain Vernor Vinge (4), par analogie avec la limitation de notre intelligence à comprendre la physique de la « singularité gravitationnelle » des trous noirs. En quoi Besson propose-t-il une lecture originale de la « Singularité » ? Du fait que l’émergence de cette Intelligence Supérieure résultera de l’injection d’une intelligence humaine, surmultipliée, explosive à l’image du Big Bang cosmique sur lequel nous entraine une des dernières séquences du film, dans les réseaux d’ordinateurs et de l’électronique, disparaissant au profit d’un possible avatar virtuel qui contaminera à jamais le monde. C’est de la fusion du cerveau humain et de l’ordinateur que résultera peut-être ce changement radical, ce basculement dans la Singularité que le Professeur Norman explique au début du film, lorsqu’à la question d’un étudiant il répond que le temps n’est plus celui de l’Evolution mais de la Révolution.

La clé philosophique du film est dans ce passage où Lucy qui s’approche de la barrière des 100% d’utilisation totale de son cerveau (elle a auparavant cette jolie expression « je suis en train de coloniser mon cerveau », dit-elle à un Normal ahuri), explique à un groupe de savants réunis à Paris autour de Norman, que « l’homme n’est pas la mesure des choses » (voilà qui a l’avantage de la clarté, nous ne sommes plus dans la « sagesse philosophique » et la « poursuite du Bonheur » chère à Socrate), mais que le Temps est la mesure de toutes choses (on croirait entendre Héraclite). A partir de là, il n’y a plus de limite possible à la manipulation de la matière, des énergies, du temps lui-même, pour une Intelligence qui s’est pleinement immergée dans le Flux créateur.

Fort bien. Voilà donc le but ultime assigné à l’intelligence humaine. Dieu.

Pourtant, d’aucuns ne pourront s’empêcher de regretter que Besson ne raconte pas un film différent avec ce postulat.

A aucun moment l’hypothèse n’est envisagée que l’accroissement spectaculaire de nos capacités cérébrales puisse servir à nous rendre meilleurs, plus justes, plus attentionnés au malheur de nos semblables. A quoi sert ce progrès infini vers toujours plus de connaissances et d’intelligence si l’homme est toujours dominé par ses passions, la soif du gain et du pouvoir, si la bonté, la sagesse, la paix entre les hommes et une planète en bon état ne sont pas les résultats miraculeux auxquels nous pourrions nous attendrepour juste récompense d’un don aussi absolu ? C’est que « la connaissance mène au chaos » dit paradoxalement le professeur lorsqu’il se rend compte du caractère effrayant de la puissance illimitée sur la matière du cerveau de Lucy, à quoi celle-ci répond que c’est l’ignorance qui mène au chaos. Lucy aurait pu incarner dans un autre film une figure de « Christ-femme » ; Besson a choisi de l’incarner au final dans une clé USB (rappel du monolithe noir de « 2001 ») ; comme les transhumanistes et les entrepreneurs naïfs de la SilliconValley, il partage dans le fond, contrairement à la vision édénique d’un futur paradis sur Terre grâce aux progrès des technosciences, une vision résolument pessimiste de l’homme, incapable de dépasser de lui-même le stade de son animalité, de ses instincts grossiers, de son besoin de domination.

Car s’il est bien une dimension évacuée dans « Lucy », c’est celle de la conscience morale.

L’idéologie du « nuage transhumaniste » ou de la « Singularité Pop » des industriels californiens et de l’élite économique globalisée dont Besson est plus ou moins consciemment le porte-parole dans « Lucy », n’est qu’un vulgaire succédané de la Philosophie des Lumières, de l’Utilitarisme et du Scientisme, une croyance (quasi religieuse) dans les pouvoirs de la Raison, dégénérée dans l’ultra-libéralisme des rapports humains ensauvagés. Sade contre Kant et toute l’histoire du Libéralisme est dite. Hors de la Machine, point de Salut ! clament-ils. Il n’est pas jusqu’à la cause contingente de cette émergence qui ne doive à-contrario valider la croyance que les êtres humains sont fondamentalement mauvais, car après tout « Lucy » est juste une pauvre camée qui s’est trouvée par hasard au mauvais moment, au mauvais endroit.  Rien dansl’intention des cyniques pourvoyeurs chinois (taïwanais) de la drogue, ne pouvait faire penser à ce qui allait suivre, rien, si ce n’est le petit grain de sable du récit. Le message moral de « Lucy » en est d’autant plus déprimant, la Singularité n’adviendra pas sous l’effet d’une nécessité, d’un plan. Les sciences du vivant avancent par tâtonnements, l’histoire de notre cerveau est celle d’un développement contingent, d’un bricolage.

Mais la croyance dans notre pouvoir illimité est bien réelle, il suffit de tourner les pages des magazines pour s’en convaincre : avec un peu de drogue, d’implants bioniques, de réalité augmentée ou de coaching, tout le monde peut y arriver.

Lucy est partout.






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