Trois lieux, deux instantanés, un développement (micro-journal parisien)

23 août à Paris

« Si certains lieux ont une âme » dit M., « les âmes ont-elles un lieu ? »

De la Gare du Nord au Quai Branly, du Champ de Mars au Pont d’Iéna et au Pont des Arts.
Objectif: se frotter aux lignes et aux arrêts de bus parisiens. Après quelques détours nous trouvons un arrêt de la ligne 42 à Magenta-Maubeuge. Beau parcours: Opéra, Madeleine, Concorde, Tour Eiffel.
Façade végétale du Musée des civilisations premières. Je repère l'expo Tiki Pop, l'Amérique rêve son paradis polynésien.
La Tour Eiffel en majesté.
Chaillot tout de blanc vêtu, romain, de rigueur géométrique.
Moment de détente sur la terrasse de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine.
Nous reprenons un bus, ligne 72, du Pont de Bir-Hakeim au Pont des Arts.

Café Marly, au Louvre
Le mec au téléphone pendant tout le repas se fiche pas mal de sa femme et de ses deux gamins. L’allure sportive, jeans, baskets, il a sifflé une bouteille de St-Amour en avalant son burger « special Marly » ; il a causé d’affaires importantes dans son portable, doit être CIO ou COO ou CFO ou CEO, ou Tchao Connard.

Au moment où j’écris ça il dépose son téléphone, raccroche. Il dit à sa femme qu’ils invitent les Trucmuche à dîner. Sourire complice.

Le gars travaille à sa promotion. Il va peut-être changer de boîte. Le chasseur de têtes lui a promis 25% d’augmentation nette, ça vaut le coup d’essayer se dit-il, d’autant plus que cet abruti de Mercier lui casse les burnes au bureau avec ses exigences débiles, son exigence de conformité vis-à-vis des Régulateurs, il n’a que ce mot à la bouche, un sésame, « les Régulateurs », il faut bosser pour la « compliance ». Au cul Mercier !

Le gars tripote son téléphone, se gratte la tempe : ses gosses l’emmerdent ; à cause d’eux sa femme à hésité l’accompagner à New-York, il a dû décliner l’offre, il sait qu’on ne lui proposera plus ce genre d’opportunité dans sa boite, raison de plus pour se casser de là. Il rebondit sur le repas, sa femme et lui rigolent, ils pourront se moquer grassement avec les Trucmuche de ce balourd de Michaud qu’ont dit dépressif. La fiote, oui ! Le burn-out au cul ! Cet intello de Michaud ferait mieux de brûler ses kilos en trop à la salle de sport, « comme tout le monde ! » Au lieu de cela, il lit Voltaire. Quel con ! Il a remarqué chez les top-managers qui l’ont invités chez eux un nouveau trend, le chic du chic c’est d’avoir zéro-bouquins chez soi. Les seuls bons livres sont la littérature de management, à faire lire aux subalternes. Raison de plus.

Sa bourgeoise se lève pour accompagner le petit aux gogues. Elle se taperait bien un de ces garçons stylés à la barbe naissante. C’est vachement tendance à Paris, ses copines l’ont mise au parfum de la mode des quickies minutes. Et en avant ma cocotte !

Des touristes crétins se font prendre en photo statues devant la pyramide. Une inondation de mauvais statuts Facebook va suivre.

La bourgeoise est revenue. Pour le quickie, ce sera next time poulette !

(Au Louvre, salles des sculptures françaises: cours Marly, cour Puget)

Place du Tertre, Montmartre
La petite fille sérieuse tient la pose pendant que le vieil artiste lui tire le portrait. « Regarde en haut à droite » il lui a dit. « Et ne bouge pas ». C’est si triste.
Le vieux a des béquilles.
Il tire ensuite le portrait de la mère de la fillette, une belle jeune femme levantine, voilée, avec des restes de petite vérole sur le visage.

Une violoneuse nous enquiquine. Elle a pas compris que l’été c’est fini, et Vivaldi se retourne dans l’au-delà, agacé par ce massacre de notes.

Un grand-père costumé pour un 14 juillet tient sa petite fille par la main, et une mallette dans l’autre. La foule est dense. Ils iront peut-être diner au Poulbot, parce qu’il lui a parlé des titis de Paris, et ils ont disparus, alors le grand-père se souvient des jours d’avant sur la Butte.
« C’est un peu la foire de Libramont ici », j’entends, et me dit qu’il y a belle lurette que veaux, vaches et cochons ont désertés la Butte.
« Aujourd’hui il faut sauver les Chrétiens d’Orient », c’est ce qu’on peut lire sur des banderoles.
« Love » suinte des murs austères du Sacré-Cœur sur les rythmes rasta-reggae de la fête de l'amour pendant que les touristes bienheureux assis sur les marches de la basilique contemplent Paris en tétant des bières tièdes que d’industrieux pakistanais vendent à la criée. On se fait un test minute: "à quel personnage de la Bible ressemblez-vous?". Phénomène de société. Pour M. et moi: "Marie-Madeleine". Faudra que je révise les Evangiles. Luc 7, 36-50. Une jeune fille enthousiaste de l'Association Anuncio nous donne un petit sac en plastique: "Dieu est amour" qui contient: une citation "Poursuis la justice, la piété, la foi, la charité, la constance, la douceur" (1 Timothée 6, 11), un pin, une carte de visite "Réveille le super-missionnaire qui est en toi!", une Bible en bref (38 pages).

Le vieux a terminé les portraits. 40€ la transaction. Pas cher pour une œuvre signée.

L’artiste nous fait un brin de causette. Il s’appelle Paul, a vécu trois ans à Montréal, est d’origine hongroise, se passionne pour les pyramides, raconte qu’il y en a trois en Roumanie du côté de Cluj, il les a vues, et des milliers en Chine, mais masquées, on les voit du ciel, il a vu ça sur Internet. C’est clair, ça dérange les autorités chinoises qui voudraient faire remonter leur civilisation aux Hans. « Mais avant eux » dit-il, « il y avait autre chose, et c’était peut-être l’œuvre des Blancs ».
Je me demande si le gars est bourré, mais non.
Il tire des portraits depuis quarante-trois ans, et n’a qu’une maigre pension d’artiste. Alors il faut bosser ! « Portrait ? Caricature ? »

Le manège de la place du Tertre.

(Nous descendons la Butte par la rue de Ravignan, rue des Abbesses, rue Lepic, un de mes quartiers préférés à Paris, des enfants et deux touristes japonaises s'amusent à se faire voleter cheveux et vêtements sur une bouche d'aération du métro devant le Moulin Rouge, nous rentrons par le Métro Blanche). 



Mais quel est le secret ? Au milieu du Carrousel trône inversée une brillante gemme.

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