Journal Pragois I – Pravda zvítězí!


« La lumière de la pleine lune tombe sur le pied de mon lit, lourde, ronde et plate comme une grosse pierre. Quand le disque commence à rétrécir et l’une de ses moitiés à se rentrer comme un visage vieillissant montre des rides et maigrit d’un côté d’abord, c’est alors que vers cette heure-là de la nuit, un trouble douloureux s’empare de moi. »

Gustav Meyrink, Le Golem, 1914

O ténébreuse invocation.
O misères, ô châteaux en Bohème !
Que ne livrez-vous vos remugles
Aux bouches avides des sueurs
Aux seigneur des mouches
Et ses torrents de lames
Fines et pointues.

Maniaque, j’arrête ici ma plume
Du contraste entre hier et ce présent
D’une encre à inonder la Lune.

*
Mitteleuropa, le cœur du continent : de Prague à Vienne et Budapest, voilà ce qu’évoque d’abord Prague, un point sur une carte, un des sommets du triangle de trois capitales, le noyau d’une culture multinationale, européenne, de langue allemande, et d’une époque à la charnière de deux siècles, sous la double monarchie ; une bulle précieuse d’art et de lumière, une part importante d’un patrimoine immatériel. Le mien, le votre.

Czech Airlines
We wish you a pleasant flight.

In the plane, read Edward Luce’s long account of ‘American Scottish’ people living in Illinois State, where they mostly concentrate, in and around Chicago (in the FT’s Weekend edition). Very good article, vivid, colourful, portraying some strong personalities and their communities. Thinking as a parallel to Mitteleuropa culture, on a different scale and significance, but still, their respective survival, their strengths, what defines them: a mix between locality, people strong enough to shape the opinions of their communities, creating their history, and universality, going global, fit for purpose and fit for influencing people outside their borders of language, customs, religions, art, lifestyles… What is a culture but the equivalent of an ecological niche in the realm of competing ideas, intangibles and tangibles, arts and crafts, and habits, and cooking recipes, poetry, art of war and art of love, a Worldview, a Zeitgeist and even more? Every culture, even micro-culture such as those American-Scots from Illinois, competes for resources, shapes forms, is a shape changer, a transformer of brute emotions into transcendence.

Mitteleuropa is a large gem, a beautiful shining bubble of the Culture.


Marianske Lazny (Marienbad), Karlovi Vary (Carlsbad), Praha (Prague). L’avion descend.

*

Nous débarquons à l’Hotel Monastery, couvent de Strahov, entre la colline de Petryn et Hradcany, le Château. Superbe panorama sur la vieille ville, ses flèches, la Moldau (Vltava). Déjeuner léger en terrasse.

Dans mon guide (Encyclopédie du Voyage, Gallimard), je tombe sur cette mention avec laquelle se conclut l’histoire de Prague : Pravda zvítězí! (la vérité vaincra : dernières paroles de Jan Hus sur le bûcher reprises par les étudiants en 1989). C’est une ville éminemment politique dont l’histoire récente est jalonnée par ces quelques dates : 1948, « le Coup de Prague », le coup d’état communiste, le début de la Guerre Froide et la fameuse expression de Churchill « un rideau de fer est tombé sur la moitié de l’Europe » ; 1952, les grands procès staliniens, Slansky et d’autres conjurés pendus suite à des accusations fantaisistes d’espionnage (Costa Gravas en a fait un de ses premiers films : « L’aveu », Doznání, 1970 d’après le roman d’Arhur London), c’est le chant du cygne du stalinisme qui sévit avec férocité au même moment partout, dans une dernière grande vague de purges sanglantes; 1968, « le Printemps de Prague » et la brutale normalisation, l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, les chars soviétiques dans les rues de Prague, les étudiants avec des fleurs face aux canons, « les années de plomb » ; 1989 enfin, « la révolution de velours », la dissolution pacifique du communisme, l’arrivée au pouvoir des dissidents, la philosophie des droits de l’homme, Vaclav Havel, écrivain, homme de théâtre, propulsé Président de la nouvelle république : en somme, Prague, c’est une concentration des époques de la seconde moitié du vingtième siècle.

Pravda zvítězí!

L’absinthe, boisson courante à Prague, mais nettoyée de « la molécule qui rend fou », me dit M. « Il y a tout un rituel ». La fée verte.

Splendeurs du Baroque : l’église Saint-Nicolas dans Mala Strana. Après la bataille de la Montagne Blanche (1620), Prague devient une des places-fortes de la Contre-Réforme et l’enjeu d’une bataille autant idéologique qu’artistique. C’est qu’il s’agit de reconquérir les cœurs par l’effusion, l’exubérance de formes poussées à l’extrême, la transe de la pierre : des putti rutilants d’or tombent en grappes des chaires de vérité, des Pères de l’Eglise en meringue glacée font des manières de Vierge du Saint-Empire au pied de colonnes de marbre rose, les doigts extatiques, tous issus de l’Eglise d’Orient d’avant le Grand Schisme (1054). La Contre-Réforme se veut le dépositaire du christianisme des origines. Ce qui se met en jeu dans cette mise en scène opulente c’est le Pouvoir de l’Eglise Catholique Romaine, et la subjugation des esprits. Le baroque ou l’art de l’hystérie, la passion du maniérisme, des signes, la jouissance mystique. Un théâtre de la Foi.

Je poste une photo sur un réseau social. Mon ami Pierre y dépose ce commentaire. « les Atlantes de Braun au Clam-Gallas, les Maures de Brokof au pont St-Charles ou à St Jacques le monument funéraire du Comte Wratislav de Mitrovis... le Temps, la Derelitta, etc. La suite dans tout guide touristique... Mais, Prague fascinante, une philosophie esthétique de la promenade. »

Maison de la Municipalité, non loin de la Place Venceslas, un peu de repos au café Obecni Dum, superbe kaverna art déco. Cela fait du bien après la cohue du Pont Charles et de Stare Mesto (la vieille ville). Patisseries.

Flânerie autour de la Place Venceslas dans Nove Mesto (la nouvelle ville). Nombreuses galeries marchandes. L’une d’elles, la « Lucerna », magnifique témoin encore préservé des années cinquante, avec son kino (cinéma), ses magasins désuets, ici les prix chutent, les clients sont plus rares, et tchèques, sur les menus des restaurants, on peut lire affichés à l’ancienne (d’avant le capitalisme), les poids des viandes. Nous allons manger « tchèque » dans une mini-brasserie cachée au fond d’une autre galerie, Novometsky pivovar, deux cuves en cuivres y distillent une bière locale, la déco sent bon la campagne de Bohème, caves voûtées, longues tables d’hôte : dans nos assiettes, des cochonnailles, des quenelles, du chou, c’est lourd, c’est copieux, c’est bon. Un merlot de Moravie pour faire passer tout ça, qui brûle l’estomac. « Ils ne savent toujours pas faire du vin ». Le serveur est charmant. M. raconte sa vie de bohème dans la Prague du début des années 90, juste après la révolution de velours.

La République Tchèque semble être un pays sans histoire depuis qu’elle est entrée dans le capitalisme (1990), le divorce d’avec la Slovaquie (1993), l’entrée dans l’OTAN (1994) et l’Union Européenne (2004). Pourquoi parler aux infos d’un pays où il ne se passe rien de dramatique ? Je me demande combien de tchèques gardent un souvenir précis des années d’avant le capitalisme, il faut remonter à la génération des quadras et des quinquas et des plus vieux, ceux là sont capables de comparer le coût-bénéfice des deux systèmes. Sur la place Venceslas, des vieux jouent de la musique. C’est beau et triste. A Prague j’ai la nostalgie du communisme que je n’ai pas connu, et que j’ai détesté pendant toute ma jeunesse. On ne peut pas être nostalgique d’une idée morte, mais l’est-elle vraiment ? Le capitalisme sans limite est-il la seule version de l’histoire, de l’espérance, qui nous reste ? Je sais que ce n’est plus possible. Il faut peut-être rouvrir le dossier de ces années-là, dans l’apaisement.

Devant le Grand Hôtel Europa, fermé pour travaux, jusque quand, aucune mention, un musicien affublé d’une tête de cheval joue la Sonate au Clair de Lune sur un mauvais orgue électronique portatif en poussant des hennissements chaque fois qu’un touriste lui fait l’aumône d’une pièce de 50 couronnes. Sur un carton il a écrit « for my ring ». Je me demande : « my wedding ring ? ». Le musicien qui fait la manche parce que trop pauvre pour offrir une bague de mariage à sa fiancée. Ou bien, le pianiste désespéré qui jouait chaque après-midi dans l’atrium art déco du Grand Hôtel Europa, pour une clientèle riche et désoeuvrée qui se souvenait des beaux jours de la Mitteleuropa.

J’écris dans mon carnet de route à la limite d’une écriture directement illisible.

Le soir nous retournons à la Maison Municipale pour un concert, l’orchestre symphonique de Karlovy Vari (Carlsbad) interprète le concerto pour violon de Max Bruch, le concerto pour piano de Grieg et la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak.

« Il n’y a que des tchèques pour bien jouer la musique d’un tchèque ».



dans Mala Strana

Café Obenci Dum, Maison Municipale

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