Journal Pragois IV – Prague au cœur / Au cœur de Prague

La vraie politique est simplement le service du prochain

Vaclav Havel, dramaturge, dissident, président de la République Tchèque


Suite (et pas encore fin) du carnet de voyage à Prague : jours 2 et 3 en accéléré, avec quelques arrêts sur image.


Sur le parvis du Château, nous faisons la rencontre d’Anton Smetana -- que j’ai eu l’occasion de présenter lors d’un billet précédent (Das Schloss).

A vrai dire, j’ai peut-être forcé l’interprétation de sa protestation courageuse ; car certes, tous les jours, et pour la 1868ème fois ce dimanche matin-là, Monsieur Anton Smetana se présente au Château pour protester contre le système judiciaire : en somme, pour demander justice. Mais de quoi ?

Monsieur Smetana se promène à longueur d’années avec un panneau d’homme-sandwich, au dos duquel on peut notamment voir une photo de Vaclav Havel, qui, j’ai cru le comprendre, est un de ses héros. Et comment Vaclav Havel ne pourrait-il pas être le héros des protestataires, lui qui d’écrivain, d’auteur de théâtre, de philosophe des droits de l’homme, est devenu après l’écrasement du Printemps de Prague en 1968, une des figures de proue de la Dissidence dans les pays de l’Europe de l’Est, le porte-parole des opprimés, des victimes du stalinisme et de l’arbitraire bureaucratique ? Vaclav Havel a fait régulièrement de la prison, son plus long internement de 1979 à 1983. Après la révolution de 1989, il est devenu, à trois reprises, Président élu démocratiquement, de la jeune République, une première fois lorsqu’elle s’appelait encore Tchécoslovaquie ;  ensuite, après le « divorce de velours », la séparation de la Tchéquie et de la Slovaquie en deux nations indépendantes, de la République Tchèque, en 1993 et lors d’une réélection en 1998. Il a quitté le pouvoir en 2003 pour se consacrer à nouveau à l’écriture, et aux affaires européennes. Il a soutenu jusqu’à la fin de la sa vie, en décembre 2011, le jeune Parti Vert de Tchéquie.

Un philosophe président qui retourne à l’écriture et qui soutient l’écologie politique, comment ne pas être admiratif ? Un autre modèle de président.

Si Anton Smetana est un admirateur de Vaclav Havel, c’est qu’il proteste de la dérive consumériste, affairiste dans laquelle le pays s’est lancé, comme tous les autres qui ont succombés au capitalisme. Il est possible que je me trompe du tout au tout, et que Monsieur Smetana en ait auprès d’autres puissances, ou pour des raisons qui lui sont propres. Après tout, qui suis-je pour juger celui qui s’est fait jugé et qui juge à son tour un système ? Et de quel système parle-t-on d’ailleurs ?

Sur cet abime de questions, nous laissons Monsieur Smetana à ses obsessions, et nous nous enfonçons avec les touristes pour un parcours épuisant du Château, qui prend vite l’allure d’une opération de démystification de masse. Un seul élément de cette géographie m’attire ici, une ruelle d’un autre âge, une atmosphère, des légendes, des écrivains. Pour moi, Prague ne serait pas sans le Château, qui ne serait pas sans la ruelle des alchimistes, la ‘Ruelle d’Or’, qui ne serait pas sans le Golem, qui ne serait pas sans Kafka, qui ne serait pas sans la dissidence ; mais Prague est d’abord la vieille ville des légendes juives, du Rabbi Loew et du Golem, sa créature magique.

Enorme déception à l’approche de la Ruelle d’Or. Le passage en est fermé par un portillon. Il faut « badger », et donc payer, pour y entrer. Une rue de Prague fermée aux Pragois ? se demande-t-on, mais il faut vite se rendre à l’évidence, cela ne date pas d’hier, la Ruelle d’Or n’est plus habitée depuis les années 1950, l’Etat en a pris le contrôle et l’a transformée en piège à touristes. Quelques maisons valent le détour, certes, la maison de la médium – cartomancienne, par exemple, ou celle du critique de cinéma, ma préférée. Ce sont des maisons de poupée, on tient à peine à deux personnes de front dans leurs étroits passages. Mais la maison de Kafka, où est-elle ? Qu’est-elle devenue ? Kafka cherchait une maison tranquille pour y écrire à son aise après le bureau (il travaillait, et plutôt bien, dans une compagnie d’assurances) ; sa sœur Ottla et lui avaient trouvé la maisonnette au numéro 22 de la Ruelle d’Or qui venait de se libérer de ses précédents locataires. Il ne pouvait mieux tomber. Il quittait le bureau dans l’après-midi, emportait un dîner et s’enfermait jusque tard dans la nuit, ou jusqu’au matin suivant, dans une pièce minuscule pour y écrire. Il repartait dormir quelques heures dans son appartement officiel, ou bien se rendait directement à son travail depuis la ‘maison d’écriture’ sise au 22 Ruelle d’Or, dans le Château. Kafka y résida quelques mois entre 1916 et 1917, le temps d’y écrire un recueil de nouvelles « Le médecin de campagne » (Die Lantzart). Cette maison est devenue une boutique à souvenirs, à peine une librairie digne de ce nom où l’on peut trouver quelques livres de l’écrivain en plusieurs langues.

Le lendemain, visite du Musée Franz Kafka, sur la rive gauche de la Moldau (le côté Mala Strana). C’est qu’il y a enfin à Prague un musée consacré à l’écrivain ! Il est vrai que l’auteur du Procès et de la Métamorphose, fut longtemps mis à l’index par le régime communiste. Les récits absurdes et pessimistes de l’écrivain juif de langue allemande le plus célèbre du vingtième siècle, ne faisaient pas bonne figure sous les canons de l’art soviétique, du réalisme socialiste dénonçant la complaisance narcissique des artistes petits-bourgeois. Il aura fallu attendre ces dernières années pour qu’un musée lui soit consacré, il mérite une visite approfondie.

Nous prenons un verre en terrasse avec vue sur la Moldau. Que Prague est belle !

Retour sur la « rive droite » par le pont Manesov et visite du « quartier juif » qui n’a plus gardé que son nom, le ghetto avait déjà quasiment disparu à l’époque de la jeunesse de Kafka au tournant du vingtième siècle, sous les coups de boutoir des promoteurs immobiliers et d’une politique d’assainissement. Ce quartier très bien situé juste à côté du cœur historique de Prague, avec une longue façade fluviale ne pouvait qu’attirer les urbanistes qui rêvaient de constructions élégantes et saines et d’avenues larges et bien aérées. Les seuls vestiges du quartier juif sont constitués de quelques synagogues et du fameux cimetière. La synagogue Pinkas est un mémorial consacré à l’extermination de 80000 juifs de Prague, sur un peu plus de cent mille, pendant l’occupation nazie. Les murs de la synagogue sont remplis des noms de tous les disparus, tous peints soigneusement à la main. Une liste qui donne le vertige. A l’étage, une galerie avec des dessins d’enfants de la déportation. Ma kippa sur la tête, je parcours quelques fragments de la liste, je cherche des Kafka, des Mahler, des Löwenthal… Il y en a trop. Je sors.

Au vieux cimetière, l’atmosphère n’est guère propice à la philosophie. Les pierres tombales effondrées les unes sur les autres, les inscriptions quasi effacées, des morts qui pour la plupart ne sont plus honorés, sauf dans une prière collective, car chose curieuse me dis-je, ce cimetière est mort, alors qu’un cimetière doit être vivant ! On n’enterre plus personne ici. Ce cimetière est devenu lui aussi un piège à touristes, et c’est bien une des choses les plus tristes qu’il m’ait été donné de voir à Prague. C’est aussi en quelque sorte une trace de la « Disparition », du « Néant ». La Shoah est une absence que des vivants tentent de représenter. Culte de la mémoire, culte des morts « anéantis », deux fois morts peut-être. Je ne sais quoi en penser.

Heureusement qu’il y a un nouveau cimetière juif ailleurs à Prague. Un cimetière « vivant ». La tombe de Kafka s’y trouve. Mais c’est plus loin dans la ville, en dehors des circuits touristiques. Je prends note dans un coin de ma tête : « visiter le nouveau cimetière juif de Prague lors d’un prochain voyage ». Entre autres.

Sur la Grand-Place de la Vieille Ville (la Stare Mesto), passage obligé par l’horloge astronomique. Je me sens écrasé et écoeuré par le tourisme de masse. Une nouveauté : nombreuses touristes chinoises (ou coréennes ou japonaises) qui se baladent avec leur smartphone accroché au bout d’une perche. Plus facile de prendre des selfies. Cette mode va-t-elle bientôt déferler sur l’Europe ? Autre tendance : les véhicules deux roues électriques monoplaces « Sedgewick » sur lesquels on se tient debout, il y en a plein. Me semblent très pratiques. J’aimerais bien essayer. M. n’est pas de cet avis.

Nous repassons par la Place Venceslas, la splendide façade du « Grand Hôtel Europa »… Le pianiste à tête de cheval est un peu plus loin.

Le magasin Bata. Une success story tchèque, la multinationale de la chaussure. « Bata », souvenirs d’enfance à Bruxelles.  De qualité et populaire. Beau magasin sur la place. « C’est bien d’aider à faire tourner l’économie tchèque » je dis à M.

Fin de journée comme il se doit au Café Slavia, un des « must » de Prague. Tout est conservé tel quel depuis les années cinquante. Vaclav Havel y écrivait ses pièces de théâtre, c’était le rendez-vous des artistes engagés, de la dissidence, c’est toujours un lieu culte de la vie étudiante ; il y a certes de nombreux cafés littéraires dans cette ville, mais le Slavia est celui qui caractérise le plus l’époque moderne ; c’est un peu le « Flore » et « Les Deux Magots » mis ensemble, en mieux, en beaucoup plus authentique et nettement moins cher que les équivalents de Saint-Germain des Prés. Nous sommes en dehors des circuits du tourisme de masse. For the happy few only. Portraits en noirs et blanc par grappes. Pianiste mélancolique. Garçons de café. Tu pourrais passer du temps ici à écrire, à inventer un monde. La Moldau. D’ici tu vois bien l’autre rive, le pied de la colline de Petryn. C’est pour demain.

Le tram 22 nous ramène gentiment à l’hôtel dans le Monastère de Strahov.


Vaclav Havel à l'époque de la Dissidence

Maison de l'amateur de cinéma, Ruelle d'Or au Château

Fragment du Mémorial de la Synagogue Pinkas

Kippa

L'auteur au Café Slavia

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