Journal pragois V – Clementinum

« Sur les hauteurs de Prague, dans la cathédrale gothique de Saint-Vit, on peut voir, suspendu entre les colonnes du chœur, un grand relief sculpté sur bois représentant la fuite du roi de l’Hiver. Accompagné de ses troupes, de ses chevaux, de ses voitures, il file sur le pont Charles, déjà une vieillesse immémoriale à l’époque, abandonnant sans gloire à son vainqueur son trône hivernal et sa couronne problématique. Enfant, je contemplais avec avidité cette sculpture, non point tant pour l’événement historique qu’elle immortalisait sous un jour théâtral que pour le décor vivant formé par la colline surmontée du château, l’ensemble des maisons, la rivière et le pont, les toits, les pignons, les coupoles et les tours. La vaste ville, dont l’enfant avait traversé l’imbroglio baroque des rues, passant des palais des grand seigneurs bohémiens aux maisons bourgeoises décorées de leurs inscriptions et motifs multicolores, pour monter place du Château et à la cathédrale, la ville, donc, se pressait là sur une surface réduite de bois veiné que l’âge avait bruni. Je pouvais – en dehors de la fuite dramatique sur le pont – l’appréhender en tant qu’unité, comme si elle était une personne, je pouvais aussi y a jouter en rêve ce que la sculpture ne montrait pas. Les rêves des jeunes garçons sont créateurs. Ils édifiaient ma ville, et l’édifiaient selon les règles de l’art. »

Johannes Urzidil, Le Triptyque de Prague, 1960


Suite et fin du carnet de voyage. Jour 4
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Ce matin, en descendant vers Mala Strana, j’entre chez un bouquiniste, non loin du Château. La librairie est bien achalandée, la libraire charmante parle français, elle a un petit rayon de livres en français et en anglais, et un bien plus large choix en allemand. Je cherche peut-être des pièces de Vaclav Havel en traduction, mais je ne trouve rien. Je lui demande si elle n’a pas d’anciennes éditions de Kafka. « Oh non Monsieur, quand j’en ai une elle part tout de suite. J’ai eu un jour une édition signée de la biographie de Kafka par Max Brod, je la vendais vingt mille couronnes. Elle n’est pas restée deux heures en vitrine. » Max Brod est l’ami préféré d’entre les amis, le fidèle d’entre les fidèles, le biographe et l’exécuteur testamentaire de Kafka. On lui doit cette infidélité par rapport aux dernières volontés de Kafka, que seule les plus grandes amitiés autorisent, puisqu’il n’a pas obéi à l’injonction de brûler tous les manuscrits des œuvres qui n’avaient pas été publiées du vivant de Kafka, et en fait : l’essentiel de l’œuvre, les romans, tous inachevés : L’Amérique, Le Procès, Le Château, des nouvelles, des œuvres diverses, le Journal. Alors oui, je comprends… Si Max Brod est rare, une édition ancienne de Kafka est encore plus rare. Je furète à tout hasard. Assez vite je tombe sur un bel ouvrage relié, qui me semble être une des premières éditions de « La nuit de Walpurgis » de Gustav Meyrinck, second roman fantastique inspiré par Prague, de l’auteur du « Golem », que j’évoquais rapidement dans le dernier billet à propos de la Ruelle d’Or, surnommée aussi Ruelle des Alchimistes. L’édition date de 1917 à Leipzig, en pleine Première Guerre Mondiale, elle est en allemand, que je me promets d’apprendre un jour à lire ; c’est un vieux désir de jeunesse, avant de devenir très familier avec l’anglais, l’allemand était la langue étrangère qui m’attirait le plus dans mon adolescence, l’influence de la littérature… Kafka en premier, les romantiques allemands, Robert Musil, Thomas Mann, Hermann Broch… Je me souviens aussi de ma toute première petite amie, c’était une allemande… et la suivante… une autrichienne. Tout est dit. Ce livre que je tiens entre mes mains m’attire surtout parce qu’il est imprimé en caractères gothiques. Voilà un livre qui tiendra une belle place dans ma bibliothèque, me dis-je. Huit cent couronnes, une paille.

Promenade sur l’île de Kampa, enserrée entre la Moldau et le « chenal du Diable », un méchant canal qui empuantissait l’air à une certaine époque, à laquelle on accède par un escalier qui descend depuis le Pont Charles. La place est remplie d’étudiants des Beaux-Arts qui font des croquis. J’en profite pour faire pareil à la diable. Plus loin, un musée d’Art Moderne où l’on peut remarquer trois troncs d’arbre évidés qui me font penser à des totems amérindiens. A cet endroit du fleuve, la Moldau (je persiste à l’écrire sous son nom allemand et non pas tchèque, la Vltava), est barrée par un ouvrage d’art dont émerge une fine structure ; le long de cette ligne dénivelée, une protection contre les crues. Prague est coutumière des grandes inondations. La dernière remonte à 2012. Arrivés à cet endroit, les bateaux mouche font demi-tour. L’autre partie du fleuve, vers l’amont et le Pont Legii qui prolonge la perspective du Théâtre National et du Café Slavia, est occupée par les pédalos.

Sur Vitezna, dans le prolongement du Pont Legii, sur la « rive gauche » de Prague, j’observe quelques façades lépreuses qui font tache dans ce paysage urbain jusqu’à présent parfaitement rénové. Ces immeubles se sont dégradés depuis l’époque du communisme, peut-être avant. Un des points positifs de la libéralisation économique dans le cas de Prague a été sans discussion la restauration du patrimoine et l’embellissement de la ville. Nous nous sommes dits à plusieurs reprises que Prague avait eu beaucoup de chance au cours du vingtième siècle. De ne pas avoir détruite par les nazis ; il n’y a pas eu de révolte du ghetto ou d’insurrection générale comme à Varsovie, ni par les soviétiques ; il n’y a pas eu de bataille de Prague comme celle qui a démolit Budapest pendant l’hiver 1945, de ne pas avoir été bombardée par les anglo-saxons ; il n’y avait pas de concentrations de troupe allemande ou d’industrie stratégique pour le Reich, ni après la guerre, de ne pas avoir connu le sort de certaines villes de l’Ouest qui n’en furent pas moins proprement saccagée par leurs propres politiciens et entrepreneurs véreux (je songe à Bruxelles évidemment et à ce terme d’architecture qui en fait hélas une si affreuse publicité : « la bruxellisation », soit la destruction délibérée en temps de paix du patrimoine architectural au profit de constructions laides, sans âme). Non, Prague a échappé à tout cela. Ce qui en fait son prix.

Au pied de la colline de Petryn, un groupe d’hommes à des degrés divers de destruction, marchent vers leur chute. Ce sont les victimes du communisme, c’est l’œuvre commémorative d’un jeune artiste tchèque. Le téléphérique nous emmène au sommet de la colline. Café au pied d’une imitation de la tour Eiffel.

Retour dans la vieille ville, visite de la Bibliothèque Baroque dans le Clementinum, ce complexe de collèges fondés par les Jésuites, d’églises et de bâtiments administratifs qui constitue après le Château, le second grand espace enclos dans la ville. Les rayonnages sont vides. Vingt mille volumes sont partis en Allemagne pour y être scannés par Google Germany dans le cadre du projet des librairies virtuelles. Une autre étape de la sauvegarde du patrimoine, qui passe par l’informatique. Les livres seront de retour fin 2015. La plupart des ouvrages du Clementinum sont rédigés en latin, et traitent de sujets théologiques ou scientifiques. A part quelques rares manuscrits plus anciens, ils ont tous été imprimés par la presse locale des Jésuites à partir du seizième siècle. Voilà qui est intéressant. Cet ordre des Jésuites était donc aussi un éditeur, un imprimeur et un bibliothécaire. Logique, puisque sa vocation principale était l’enseignement. Remercions les jésuites. Visite de la tour astronomique du Clementinum. Le Méridien de Prague. Symphonie de toits rouges.

Le dernier roman d’Umberto Eco « Le cimetière de Prague », me revient en mémoire. Je ne l’ai pas lu, cela me semblait une resucée du « Pendule de Foucault », une autre histoire d’occulte et de conspiration, dans ce cas, le complot antisémite avec la fabrication du « Protocole des Sages de Sion ».

Un fait frappant à Prague : tous les cinq cent mètres dans la vieille ville, et la nouvelle ville (rive droite), il y a un salon de massage thaïlandais. C’est un business en plein boum. Des types qui n’en mènent pas large louent leurs corps, pour servir de porte-enseigne publicitaire grotesque vantant le trafic des corps que l’on exploite, par d’autres corps exploités, avec côté cour, les massages, et côté jardin… c’est moi qui extrapole.

De retour à l’hôtel nous bavardons avec l’employé de la réception. Avant la révolution dit-il, le monastère de Strahov, abandonné depuis longtemps par les Frères Prémontrés, servait d’entrepôt militaire. L’hôtel a ouvert il y a quelques années. Avons-nous été contents de notre séjour? Oui, très contents. Dans l'église de l'Assomption qui est ouverte, rapide coup d'oeil sur la nef et les statues dorées. Saint-Nicolas visitée le premier jour tient le haut du pavé dans l'exubérance baroque. Je prends un feuillet à lire dans l'avion sur Charles de Habsbourg-Lorraine, le dernier empereur tragique de la Double-Monarchie. Il tenta une paix séparée avec l'Entente en 1917 pour finir trahi par les siens, dépossédé de tout. Il a fini sa vie malade, dans le plus grand dénuement, exilé avec sa famille vers l'île de Madère. Ce roi très chrétien s'est éteint en 1922, "le regard tourné vers le Très Saint Sacrement de l'Autel" (dit la brochure d'une association catholique autrichienne, qui invite à prier le bienheureux Empereur Charles). Prague est devenue la capitale de la première république de Tchécoslovaquie sur les ruines de l'Autriche-Hongrie, en octobre 1918. Vingt ans plus tard, elle disparaîtra, réduite à la vassalité, devenue protectorat de Bohème-Moravie. Mais ceci est une autre histoire.

Le taxi arrive. L’aéroport. Au revoir Prague. Quatre jours, c’est peu pour une ville aussi riche. Nous reviendrons.


Eglise de l'Assomption, Monastère de Strahov, Prague
La Bibliothèque du Clementinum
Depuis la tour du méridien de Prague au Clementinum
 
Charles de Habsbourg-Lorraine, le dernier empereur

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