Tuesday, 23 September 2014

Le feu, un conte d'Ebenézer Jones

         … Dans une autre vie, il écrivait des poèmes…

         Quelle idée ridicule !, se dit Ebenézer Jones le soir de Noël, alors qu’il s’était endormi devant le bon feu de cheminée ronflant que sa nouvelle bonne avait allumé, juste avant de rejoindre sa congrégation ; il s’était finalement résolu à engager Mrs Pratchett, dont il avait soigneusement vérifié les références, plusieurs mois après le départ de Leslie, et cette coquine lui avait envoyé une carte postale depuis San Francisco avec ses bons vœux pour Noël. Confortablement installé devant la cheminée, un plaid sur les genoux, son livre en main, avait-il fini par s’assoupir à force de contempler le feu, fasciné par sa puissance élémentaire, sauvage, dont il essayait en vain de percer les arcanes ; ce feu qui l’avait hypnotisé, où il avait crû voir danser des figures qui tendaient vers lui leurs fils incandescents. Le feu ! L’antre des songes, pensa-t-il, et puis il s’était mis à rêver du Christ marchant dans les déserts rouges de l’Ouest, baptisant les indiens, avec une foule grossissante de fidèles et de curieux qui le suivaient, à pied, à cheval, en chariot, de longs convois de migrants, de gueux, d’enfants, attirés par la promesse d’une terre, d’une rédemption, d’un salut, d’un baptême avec la poussière ocre des déserts, l’espoir de pouvoir toucher un jour la robe blanche du Christ, d’être nettoyés de leurs impuretés, guéris, ravis, en route vers le paradis – car la bonne nouvelle s’était une fois de plus répandue à la face du monde, il était de retour, le Crucifié était réapparu dans les confins du Nouveau Monde, et son peuple le suivait ; il subjuguait les bêtes sauvages et les Indiens. Ebenézer Jones rêva qu’il était l’un d’entre eux, hirsute, sale, ses vêtements en lambeaux, pieds nus à s’en couper aux ronces et aux plantes arides jusqu’au sang, mais un sourire béat sur le visage, et dans son rêve il s’était rapproché du Christ, il avait distinctement entendu le fils de l’homme prononcer ces paroles qui s’adressaient à lui, il le sentait, bien que le Christ ne se soit pas retourné vers lui, qu’il ait poursuivi de son ample pas sa route le bras tendu vers l’horizon, mais il avait prononcé ces mots sur lesquels il s’était réveillé.

         … Dans une autre vie, il écrivait des poèmes…

         Oui, c’était parfaitement ridicule, et cela plus que le rêve du Christ ressuscité en Amérique, qui lui semblait d’une précision trop réelle pour être celle des rêves ; l’idée qu’il put, lui, Ebenézer Jones, homme d’exactitude, sans imagination, d’une intelligence pratique, écrire des poèmes, fut-ce dans une autre vie, cela dépassait les limites de la raison, cela pour tout dire, l’étouffait comme s’il se fut trouvé opprimé par une camisole de force dans un asile d’aliénés, à éructer des propos dans une langue fracassée – il avait lu à ce sujet une étude curieuse sur la désintégration de la pensée qui accompagnait les formes avancées de la démence, c’était ce nouveau membre du Centaur Club, Wilbur C. Marshall, qui la lui avait conseillée, pas plus tard qu’hier, avec insistance : « vos mathématiques ne sont pas assez complètes, lui avait-il dit, sans l’analyse des phénomènes psychiques. »
         Peut-être que je deviens fou, pensa-t-il en remuant les braises avec le tisonnier, ou bien est-ce le surmenage, j’ai trop travaillé, un comble pour un rentier ! – à mettre de l’ordre dans les comptes de Smith et Barney, les associés du Centaur Club, à rendre service au professeur Olivarès qui voulait m’engager comme assistant, à conseiller Johnson, Kearney & Battery sur un complexe calcul d’une prime de risque en couverture des Lloyds de Londres, et même, à mettre mon nez dans une affaire criminelle sur l’insistance de Mrs Pratchett, j’aurais mieux fait de me boucher les oreilles, mais le mal était fait, ma curiosité avait été piquée au vif et cela a aussi bousculé mes habitudes de vieux garçon… mais soit ! Ecrire des poèmes ? Un ancêtre peut-être aurait put le faire, mais moi ? Non, vraiment non.
         Il se leva pour rajouter une bûche dans la cheminée. Dans la rue, des groupes allaient de porte en porte en chantant. La ville était couverte d’une bonne épaisseur de neige fraîche, les familles se rassemblaient autour de leurs foyers, les derniers cadeaux étaient déposés au pied des sapins, chacun se montrait bienveillant envers ses voisins, les chiens battaient de la queue auprès de leurs maîtres, le museau levé pour une caresse, confiants dans la bonté de l’homme, des mères montraient à leurs enfants des scènes de la Nativité dans des livres d’images.

         Le carillon de la porte d’entrée se mit à sonner. Qui cela peut-il bien être, je n’attends personne. Probablement quelques enfants venus ânonner des cantiques des Noël. Il ramassa un peu de monnaies et s’en fut ouvrir.
         « Ah, c’est vous Wilbur ! Quel bon vent vous amène un soir de Noël ? Devrais-je déjà vous rendre votre livre sur les aliénistes que vous m’avez gracieusement prêté au Club ? Où est-il d’ailleurs ? J’en ai lu l’analyse du langage des paraphréniques, très instructive. Je vous remercie de vos conseils.
- Nullement ! Veuillez en effet pardonner mon intrusion en votre domicile cette sainte soirée de Noël Monsieur Jones, répondit le jeune homme bien habillé qui tenait son chapeau entre ses mains. Je me suis souvenu que vous vivez seul ; peut-être accepteriez-vous un peu de compagnie. Il se fait que je suis dans la même situation que vous, en ce moment ma sœur est partie avec son mari rejoindre des amis dans le Sud, et vous avouerai-je Monsieur, que le cœur me manquait à l’idée de passer la soirée de Noël dans le silence de mon étude »
         Passés dans le salon, Ebenézer Jones proposa un verre de cognac et un cigare à son invité. « Ce n’est pas de refus, dit Wilbur C. Marshall, mais je me contenterai du cognac, voyez-vous j’ai décidé d’arrêter de fumer.
- Ah ! Très bien, comme il vous plaira. »
         Les deux hommes sirotèrent leur cognac en regardant les flammes ondoyer dans l’âtre. Les plus grosses bûches se mirent à craquer, des étincelles emplirent la cheminée. « Cela me rappelle une anecdote dans l’Hindoustan. Voulez-vous l’entendre ? », demanda le jeune homme qui s’était engoncé dans un vaste fauteuil de cuir rouge, les jambes tendues vers le feu, son verre de cognac où le liquide dansait sur une mer de braise, les yeux tournés vers les mystère primordial du feu. Ebenézer Jones opina de la tête. La voix de Wilbur C. Marshall s’éleva dans le salon comme celle d’un prêtre officiant dans l’assemblée des fidèles.

         « C’était il y a très longtemps. La Compagnie des Indes m’avait envoyé occuper un poste de vice-consul dans la ville de Peshawar aux confins des zones tribales, là où les meilleurs soldats de Sa Majesté, formés dans les écoles de l’Empire pour un coût total de dix mille livres, tombaient comme des mouches sous les balles de plomb à cinq pences l’unité, tirées par des chevriers en guenille analphabètes, qui refusaient obstinément la civilisation au profit de je ne sais quel mode d’existence archaïque.
- Il me semble en effet que Rudyard Kipling a écrit quelque chose comme cela », l’interrompit Ebenézer Jones que la mention des guerres perdues dans l’Hindoustan avait rendu très attentif. Ne tenant pas compte de sa remarque son interlocuteur poursuivit son récit d’une voix monocorde, le buste penché vers la cheminée à s’en roussir les favoris blonds des tempes.
         « Nous étions parvenus à rallier les chefs de quelques tribus influentes, à la nouvelle politique de partage du pouvoir, au prix de nombreuses concessions sur les prérogatives autant symboliques que sonnantes et trébuchantes de ces barbares, mais soit, un semblant de pacification commença à régner dans le pays, les ultimes bandes de brigands mourraient de faim dans les cavernes ou se faisaient exterminer jusqu’au dernier d’entre eux piégés dans d’habiles traquenards. La Compagnie était contente des services que je rendais à la liberté de circulation du commerce et mon crédit ne cessait d’augmenter, le Vice-Roi lui-même en sa résidence d’été de Simla avait entendu parler de mes exploits. Tout allait donc pour le mieux, jusqu’à ce qu’une rumeur ne commença à souffler dans le bazar, sur les marchés, et jusqu’aux oreilles de nos serviteurs, d’un nouveau chef de bande inconnu qui se faisait craindre et respecter dans le nord. Je voulus en avoir le cœur net et résolu de monter une expédition de reconnaissance, ce qui fut mis sur pied non sans mal car mes supérieurs dans l’administration de la Compagnie me conjuraient de ne pas m’exposer directement au danger. Que voulez-vous ? J’ai toujours eu l’âme d’un aventurier voire même un peu mauvais garçon à courir la Lune pour un frisson, quelque chose de romantique et suranné en moi qui s’épanouissait à l’ombre des vers de Swinburne ou des chants mélancoliques du barde Ossian.
         Nous chevauchâmes trois jours durant en direction de la passe de Khyber où tant de braves sont tombés ; de temps à autres nos guides conversaient en tadjik ou en pachtoune avec des montagnards qui leur traçaient des signes sur le front et s’en allaient lancer d’une voix rauque des cris du haut d’éperons rocheux, d’autres cris leur répondaient alors, et nous progressions ainsi à l’abri d’une rangée de sentinelles dans un dédale de ravins étroits, de passages à demi-éboulés, de torrents glacés, hérissés de pointes de granit dur. Le voyage n’en finissait pas, ma petite troupe s’était murée dans un silence farouche, je gardais confiance dans mes guides mais commençait à me demander quand notre équipée prendrait fin, et quel était ce chef redoutable que nous allions rencontrer au bout de la route. L’aube s’était levée pour la quatrième fois dans ce paysage désolé, lorsque mon ordonnance, le fidèle sergent Nasir, un sikh du 12è régiment du Whakram, vint me dire à l’oreille d’un air de conspirateur : « prenez garde Monsieur, vos guides vont vous trahir, car « celle-qui-doit-être obéie » ne tolère pas d’autre allégeance de la part de ses sujets.
- Que me dis-tu là ? « Celle-qui-doit-être obéie », mais qui est-ce ?
- Le chef que vous allez rencontrer, une femme redoutable, on dit qu’elle est la réincarnation de Dhurga-Kâli. »
         Une femme ? Voilà qui ajoutait du piment à l’aventure. J’avais en tête des récits des Mille et Une Nuits, les voyages de Marco Polo, ceux d’Allan Quatermain, des images de royaumes perdus dans les sables du Gobi, de civilisations englouties par l’usure du temps et les affres de la mémoire ; une femme donc, probablement une circassienne qui n’avait pas froid aux yeux. J’étais impatient de la rencontrer.
         « Ne t’inquiète pas pour nous mon brave Nasir, ces brigands quels qu’ils soient vont s’incliner devant l’autorité naturelle d’un représentant de la Couronne.
- Dieu vous entende, Sahib. »
         Nous avancions dans un passage si étroit, en file indienne, que nous avions dû laissé nos chevaux et le matériel au campement sous bonne garde. Il faisait froid. Tout d’un coup, un hululement se fit entendre, l’écho se répercutait sans fin dans le canyon, et j’aurais cru percevoir deux syllabes portées par le vent qui sifflaient : ‘Wil-bur… Wil-bur…’ Nous n’étions plus qu’à deux, Nasir et moi, le reste de la troupe s’était évanoui dans les défilés. »
         Arrivé à ce point de son récit, Wilbur C. Marshal se retourna vers Ebenézer Jones qui l’écoutait le cigare éteint à la bouche, se leva, en profita pour se resservir d’une bonne rasade cognac et dit :
« Le reste de mon aventure nous entraînerait trop loin Monsieur Jones, apprenez seulement qu’une grande flamme apparut nous barrant la route. Et ce feu était une femme…
         Je fus transporté dans un palais, y vécut des semaines ou des mois, je ne sais, en compagnie de la femme la plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de rencontrer, failli y mourir d’amour, me battit en duel, fut torturé, aimé à mon tour, y perdit la raison et jusqu’au souvenir de mon nom, de l’Empire et de tout le reste !
         Apprenez aussi que je réussis à m’évader grâce à Nasir -- ah mon cher Monsieur, les amitiés fidèles sont bien plus précieuses que la passion amoureuse !, rejoignit la civilisation, démissionnai de mon poste à la Compagnie, et m’en fut mettre un océan entre mon ancienne vie et ici, où je débarquai il y a peu, et où vous avez eu la bonté de m’accueillir en cette veillée de Noël. »
         Ebenéser Jones se servit une nouvelle rasade de cognac qu’il avala d’une traite.
         « Bien, bien… comment dire ? Monsieur Marshall, votre récit était très intéressant.
- N’en dites pas plus, voilà une bonne opinion que vous devez vous faire de moi à présent, à vous être laissé écouter les divagations d’un fou, d’ailleurs il se fait tard, j’ai trop abusé de votre générosité. »

         Wilbur C. Marshall se leva d’un bond, mit son couvre-chef  et salua le maître des lieux d’une forte poignée de mains.
         « Merci pour le cognac. Ne vous inquiétez pas pour le livre, rendez-le quand vous voudrez, ou bien ne le rendez pas. Et Joyeux Noël ! », dit-il en se dirigeant vers la porte.
         Ebenézer Jones jeta un coup d’œil au-dehors. La rue était vide. La neige s’était remise à tomber. C’était l’heure de la Messe de Minuit.
         De retour dans son salon, il se couvrit les épaules du plaid, regarda le fauteuil vide où s’était tenu le jeune homme, hocha la tête, frissonna un peu. Il laisserait le feu s’éteindre dans la cheminée. Une lumière rouge-orangée accompagnait le déclin de ses pensées. Il était temps de se coucher.

         …. Dans un autre vie, oui, peut-être, dans une autre vie écrirait-il des poèmes.


 
Come to me

Note: le lecteur aura remarqué l'allusion aux aventures du célèbre pulp "She" (She who must be obeyed) du romancier britannique Sir Henry Rider Haggard, publié en 1887, incarné au cinéma par Ursula Andress (photo), roman honteusement plagié - non sans charme il est vrai, et supérieur à l'original si j'en crois mes souvenirs anciens de lectures, par Pierre Benoit en 1920 sous le titre "L'Atlantide" (dans un contexte différent...). Lorsqu'il s'agit de littérature populaire et de plaisir de lecture, le plagiat est une forme d'hommage au grand mythe, c'est-à-dire au final, à Homère, père du roman d'aventures, mais aussi au Mahabharata, aux Sagas Islandaises, aux Mille et Une Nuits, au Roman du Graal... Le grand JL Borges lui-même je crois ne me contredirait pas. Longue vie aux mythes éternels.

Et la saga post-moderne et romantique d'Ebenézer Jones se poursuivra dans d'autres épisodes.

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