Les mouettes, un conte d’Ebenézer Jones

         Par une belle soirée d’été Monsieur Ebenézer Jones se promenait sur la jetée à l’extrême pointe sud de l’industrieuse cité. Les mouettes volaient si bas qu’elles pouvaient effleurer son chapeau, qu’il portait très haut, à la mode de son grand-père. C’était pour lui une question d’élégance autant que d’étiquette. Un chapeau et un port de tête bien faits résumaient mieux que de longs traités rédigés par d’obscurs philosophes allemands une conception de l’existence ; ainsi en était-il des chapeaux comme du reste de l’art de fumer la pipe, du choix d’une paire de souliers adaptés pour chaque activité d’une vie rangée de rentier, ou du repassage des chemises blanches, une science exacte, dont il n’était pas peu fier d’affirmer en public qu’il le pratiquait lui-même, y consacrant deux heures chaque semaine, le mercredi avant-midi, depuis que Mademoiselle Leslie avait abandonné son service pour courir en direction des plaines de l’Ouest avec son coquin d’amoureux. L’absence d’une bonne qu’il tardait à remplacer, lui faisait découvrir des petites joies qu’il hésitait à échanger contre l’oisiveté : après tout, se disait-il, toute chose a une finalité, et le repassage est une tâche trop précise pour être laissée à des ignorants des cours de la Bourse des valeurs. Car, en y réfléchissant bien, au cours de ses promenades quotidiennes sur les quais, Monsieur Ebenézer Jones avait résolu quelques problèmes par la seule puissance du raisonnement et de l’observation appliquée à toutes les situations. Il avait notamment trouvé une solution paramétrique aux équations différentielles de Claude Olivarès, l’illustre savant de la toute neuve et vibrante science des fluides appliquée au commerce. L’art d’effacer les plis de ses chemises par un dosage mesuré de vapeur d’eau et l’application d’une pression du fer correctement calibré selon la nature des surfaces et des plis à repasser, le col, les épaules et les poignets requéraient un tour de main différent de celui exigé pour le dos et les pans de la chemise, mais le plus délicat de l’opération passait dans le contournement des boutons, et cet art qu’il était en train de perfectionner chaque semaine, de peaufiner, lui fournissait une nouvelle matière à méditer les secrets de la nature et de la réduire dans les mathématiques pour en tirer une substance intellectuelle utile aux placements, à la prise de risque, et à la spéculation sur les cours des matières premières.

         Les cris des mouettes trop insistant finirent par déranger le cours de sa réflexion. Tenant son haut-de forme à bout de bras, il le fit tournoyer au-dessus de sa tête en lançant des menaces destinées aux volatiles. « Allez-vous en !, leur disait-il, laissez-moi tranquille. Que diable, ai-je donc une tête de cabillaud ou de hareng ? Le poisson coule d’abondance des barques des pêcheurs. Allez-vous en ! » Sur ces entrefaites, Ebenézer Jones s’était rapproché du bout de la jetée. Il se calma à la vue des vagues qui battaient les piliers de bois, leur obstinée répétition comme l’évidence des forces de la Nature qui le hantaient, dont il scrutait les manifestations partout, et qui là, dans la tranquille assurance de leur devenir que nulle contre-force humaine ne pouvait contenir, lui proclamaient, semblant se moquer avec douceur de ses ambitions – mais son désir d’apprendre était comme une soif à jamais étanchée, lui lançaient à la face les preuves du mouvement éternel, masses ondoyantes de la mer travaillées par les marées, les courants du large, les plis et les replis du vent, ce grand effaceur, ce grand repasseur du lin de la mer rarement plate, et alors qu’il se penchait de plus en plus vers l’avant, attiré par l’énergie sombre des flots, Ebenézer Jones remarqua le mégot de cigarette qui finissait de se consumer à ses pieds. « Prenez garde l’ami. Je n’ai pas envie de crier : Un homme à la mer ! », entendit-il dans son dos.

         C’était un homme jeune par son allure nerveuse mais le visage déjà crevassé qui venait de s’adresser à lui avec un fort accent de l’East River, habillé de vêtements gris mal coupés, une casquette vissée sur le crâne ; le compère se tenait assis sur la jetée, les jambes se balançant au-dessus des vagues, et il était en train de faire craquer une allumette. « Au fait Monsieur, si vous voulez en griller une avec moi ici, ce n’est pas de refus. C’est pas tous les jours que j’ai l’occasion de causer avec un gentleman. Cigarette ? », dit-il en proposant un paquet à Ebenézer Jones qui s’était lentement remis de son engourdissement face aux vagues de la mer.

         « Oui, je veux bien, et il s’étonnait d’accepter l’offre d’un inconnu. Ebenézer Jones s’assit à côté de l’homme de la jetée et il alluma une cigarette de la même flamme vacillante qui tremblotait, protégée du vent par les paumes en creux de l’homme.
- Au fait Monsieur, moi c’est Wilbur C. Marshall, ouvrier », dit-il ; et sans attendre de contrepartie il aspira et expira une longue bouffée en direction de la mer. Il reprit : « c’est le moment que je préfère. Ici nous avons l’impression d’être au bout du monde, n’est-ce pas Monsieur ? La ville est dans notre dos, loin, on ne voit plus les bateaux, c’est la pointe extrême de l’île et le plus souvent on y est seul. C’est ça que vous aimez aussi Monsieur ? »

         Les mouettes étaient remontées haut dans le ciel. On entendait encore leurs faibles cris. Ils grillèrent leur cigarette en silence, puis, celui qui se faisait appeler Wilbur C. Marshall reprit la parole d’une voix pleine d’assurance.

         « La vie est une source d’enseignement continue, rien de ce qui se passe ne peut vraiment nous étonner si nous sommes très attentifs aux détails, et en même temps, si nous conservons une certaine tranquillité d’esprit, nous pouvons percevoir les grands ensembles, comme ces nuages qui passent là-haut en ce moment, comme ces mouettes qui suivent leur caprice, comme ces vagues qui vont battre et rebattre les piliers de la jetée, à toute heure du jour et de la nuit, et qui continuent à le faire même quand nous ne serons pas là pour les observer. »

         Ebenézer Jones s’était retourné vers son interlocuteur ; il épousseta son haut-de forme, s’en recouvrit le chef, puis il se mit à tripoter la chaîne de sa montre de gousset, en se raclant le gosier. « Je ne vais pas vous entreprendre plus longtemps de ces matières reprit Wilbur C. Marshall, il va bientôt faire nuit, nous bavardons et le temps passe, voyez comme la clarté du jour fuit, qui sait ce qui peut surgir des profondeurs la nuit tombée sur ce bout de monde, si près des eaux noires ? »

         Pendant qu’il parlait, l’homme au visage crevassé se leva et sembla devenir gigantesque, sa silhouette découpée sur l’obscurité grandissante, le menton dur pointé vers le ciel. « Allons, levez-vous Monsieur » reprit-il en tendant la main vers Ebenézer Jones qui fut soulevé sans effort, du même mouvement, la main tendue, le poignet agrippé, le corps tiré, et lui, propulsé à la verticale, face à cet homme qui le dominait d’une bonne tête. C’est alors qu’il se rendit compte qu’il n’avait pas dit un mot depuis son arrivée au bord de la jetée, et pourtant il éprouva le sentiment d’un dialogue qui se serait déroulé par devers lui, en-dedans de lui, extériorité, intériorité, d’un trait de feu, une parole qui aurait traversé un abime de temps et d’espace, et qui l’aurait fait penser par la bouche de cet inconnu. C’était comme s’il s’était écouté lui-même, à parler lors des réunion du vendredi soir au Centaur Club, en compagnie de ces messieurs les courtiers d’affaires, les agents d’assurance, les armateurs, les professeurs de philosophie morale et les aventuriers de retour du Klondyke ou des terres asséchées de Basse-Californie, à discuter du prix du boisseau de blé, des contrats sur le futur, des chemins de fer, ou du dernier roman à la mode, sauf que ses interlocuteurs, du vendredi, et ceux qui avaient pris place comme des ombre levées d’anciens royaumes, ici-même, au bord de la jetée, s’étaient fondus dans les traits qu’il ne distinguait plus à présent de cet inconnu qui s’était présenté comme ouvrier de son état, et étaient-ce bien des paroles d’un prolétaire ce qu’il avait entendu, n’était-ce pas plutôt lui-même qui avait poursuivi des ses invectives les mouettes querelleuses ?

         Un craquement. L’inconnu fut brièvement éclairé par la flamme d’une allumette. Ebenézer Jones recula d’un pas.

         « Non ! Non, ce n’est pas possible !, cria-t-il d’une voix de fausset. Rendez-moi ! Rendez-moi mon visage ! », eut-il le temps de dire avant de trébucher et de tomber dans les flots bouillonnants.

         « Un homme à la mer ! »     


         Le lendemain matin, Ebenézer Jones se réveilla avec un affreux mal de crâne. Qu’avait-il donc consommé la veille au Centaur Club ? Il aurait été bien incapable de s’en souvenir.


"Rain" a poem by Ebenezer Jones


Note: Ebenezer Jones est un poète anglais mineur (1820-1860), et aussi un personnage de fiction créé par les MdC. 
Voir aussi les textes suivants:
avec lesquels "Les mouettes" n'entretient, à-priori, aucun rapport. 
Les voies de la fiction sont bien mystérieuses.

Les MdC ignoraient tout de ce poète éponyme jusqu'à ce jour. Jorge Luis Borges est certainement passé par là. Lire "L'autre", in Le Livre de Sable. Que je viens de lire aujourd'hui, plusieurs semaines après la rédaction de ce texte. Mais ce n'est pas une surprise. Tout se tient dès lors qu'étant jeune homme je tombai dans Borges suite à une lecture du texte "Les Ruines circulaires", in Fictions, lors du cours de philosophie professé par Pierre Verstraeten, en introduction à la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel. Je n'ai jamais compris pourquoi. Merci Pierre Verstraeten.

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