Canadian Diary Day One

4 octobre 2014

Dans l’avion, notes du « Petit Moleskine » relues, transcrites et corrigées - à Montréal le 8 octobre au « Kawa Café », avenue du Mont-Royal.

            Un article récent publié dans The Economist du 20 septembre, « Piketti Airways », analyse la reproduction des inégalités de classe dans la répartition des sièges d’avion. Aux premières loges, les business seats pour voyageurs fortunés ou soutenus financièrement par leur compagnie, des fauteuils – lits encastrés dans de larges coquilles individuelles, avec un personnel de cabine dédié, aux petits soins ; aux suivantes, les plus nombreuses, des espaces de plus en plus étroits pour les voyageurs en classe économique, une guerre des marges de compétitivité se gagnant sur le rétrécissement de l’espace vital de la classe laborieuse. La concurrence entre constructeurs sur la capacité d’embarquement, l’ajout d’une rangée supplémentaire de sièges pouvant faire la différence dans le business case des compagnies aériennes qui sélectionnent l’un ou l’autre de ces avioneurs géants que sont Airbus et Boeing – et dans cet Airbus A330 qui vient de décoller, pour une rangée en classe d’affaires, il y en a quatre en classe économique, est une nouvelle version de la « guerre du matériel » transposée dans le contexte de l’économie du ciel, ou pour reprendre l’expression chère à Viviane Forrester, un exemple de plus de « l’horreur économique » contemporaine (Flammarion, 1996). L’horreur, ou la raison ? On peut en débattre.

            Une lecture va m’accompagner pendant ce voyage : « Le Royaume » d’Emmanuel Carrère (P.O.L., 2014).

            Contraste entre ma plongée dans l’univers des premiers chrétiens, et les messages que j’entends : « le système de divertissement de bord est mis en route », « la boutique free-tax est ouverte ».

            Le commandant nous informe que nous pouvons déjà régler nos montres sur l’heure de notre destination. « Il est 5h06’ à Montréal. » Je suis d’abord surpris : quoi, dès le départ faire le saut sur le fuseau horaire de l’arrivée ? Et puis, tout comme Zénon d’Elée réfléchissant au paradoxe d’Achille et de la Tortue, je me dis que nous sommes dans un voyage à la fois mobile et immobile ; mobile parce que chaque minute qui passe nous fait grignoter du temps d’horloge, nous allons mettre huit heures de vol pour remonter six fuseaux horaires et nous arriverons donc à peine deux heures après être partis ; immobile parce que si nous acceptons le saut immédiat de six heures dans le passé, nous somme déjà arrivés et tout ce temps de voyage est une illusion, un peu comme si nous formions une queue devant l’office d’immigration et qu’il faille attendre six heures avant de faire le premier pas. Je me demande si d’accepter ce paradoxe n’est pas une manière de régler mon cerveau sur ce qui l’attend : est-ce que les effets du décalage horaire sur les délicats réglages des horloges biologiques s’en trouveront amoindris, effacés ? J’en doute, mais la fiction peut s’avérer utile; psychologiquement, je me dis que je serai moins fatigué à l’arrivée en annulant d’un coup six heures de veille.

            Nous survolons le Canal Albert, et voici l’Escaut, les basses-terres de Hollande, l’embouchure de la Mer du Nord qui vaudra bien dans quelques heures celle de la Gaspésie et du St-Laurent. L’Escaut est plus étroit que son majestueux cousin d’Amérique du Nord, mais vu du ciel, ce V qui s’ouvre dans la mer est impressionnant. Nous passons au-dessus de ce que je crois être un terminal du port d’Anvers, vaste échancrure hexagonale dentelée de môles, de quais pour les porte-containers, les céréaliers, les méthaniers…

            Le commandant s’excuse de devoir faire un reset du système  de divertissement de bord. Y aurait-il un bug dans le logiciel ? Je repense à l’exploitation d’une faille de sécurité informatique récemment annoncée, le « ShellShock », qui touche le programme bash  (Bourne Again Shell) du système d’exploitation Unix. Peut-être que tapi dans le fond du système de divertissement réside un obscur bash oublié ?

            (A côté du bash, l’autre interpréteur de commandes le plus répandu dans le monde Unix, est le korn. Je me souviens des geeks qui se lançaient des anathèmes, les uns ne jurant que par la distribution de Berkeley, les autres par celle d’AT&T des Bell Labs (« the original Unix »), par le bash ou le korn, par Sun Solaris contre IBM AIX. Linux est arrivé, le petit Unix, et a mis tout le monde d’accord).

            Je reviens à Paul.

            S’il est 5h06 du matin.

            Paul et Philip K. Dick.
            Glossolalie.
            Hésychasme ἡσυχασμός.

            Me suis résolu à regarder un film grâce au « système de divertissement de bord ». Godzilla. Mon dieu, quel navet. Mais ça fait passer le temps.

            Il est 9h25 à Montréal.

            Nous sommes tous des Romains du 1er siècle.
           
            Si l’histoire du monde a été changée par une secte, les premiers chrétiens, et par un homme, Paul, alors aujourd’hui, vingt siècles après ces événements, que va-t-il arriver qui ne soit déjà écrit ? Les temps derniers de l’humanité que Paul et ses sectateurs proclamaient ne sont-ils pas prêts à éclore à chaque fois que le monde doute, n’a plus d’autre point d’appui que le moi de chaque individu ? Par conséquent, l’histoire véritable est celle des croyances, et des sectes en particulier qui ont ce pouvoir révolutionnaire d’ébranler les fondations de la société. Illustration de l’émergence prévisible et improbable du nouveau, les sectes religieuses sont aux sociétés ce que les virus sont à l’évolution des espèces, des agents de mutations. Il faut peut-être envisager comme vraies, c’est-à-dire douées d’efficience, les croyances actuelles qui fleurissent et sentent bon la pourriture des théories de la conspiration, des extra-terrestres et de « ces choses qu’on nous cache ».

            Entre 2030 et 2060 le monde sera mûr pour une nouvelle émergence.

            Emmanuel Carrère est à sa manière, comme d’autres : Philip K. Dick, Maurice G. Dantec, Cormac McCarthy, Jodorowsky, Moebius, un Jean-Baptiste annonciateur de celui qu’il précède et pour lequel il doit diminuer afin que le suivant puisse croître.

            Nous survolons la zone de fracture de Charlie Gills dans l’Atlantique Nord, à une demi-heure des côtes de Labrador et Terre-Neuve.

            J’en suis là de ces réflexions new age, je reprend ma lecture et tombe en arrêt p. 227 devant le passage suivant que je retranscris :

            « Et c’est toujours comme ça que ça se passe. Il est possible qu’à l’heure où j’écris s’agite dans une cité de banlieue ou un township un type obscur qui, en bien ou en mal, changera la face du monde. Possible aussi que pour une raison quelconque sa trajectoire croise celle d’un personnage éminent, considéré par tout ce qui compte comme un des hommes les plus éclairés de son temps. On peut parier sans risque que le second passera totalement à côté du premier, qu’il ne le verra même pas. »

            Gloire à Emmanuel Carrère de nous donner à lire les débuts du Nouveau Testament, ce passage où il décrit Paul dictant à Timothée sa première lettre, la Première Epître aux Thessaloniciens, vers l’an 50 A.D., (Anno Domini), que je trouve magnifique, p. 236 :

            « La scène se passe à Corinthe, dans l’atelier de Priscille et Aquila. C’est une échoppe comme on en voit encore dans les quartiers pauvres des villes méditerranéennes, avec une pièce ouvrant sur la rue, où on travaille et reçoit les clients, et une autre aveugle à l’arrière, où toute la famille dort. Chauve, barbu, le front plissé de rides, Paul est penché sur son métier à tisser. Clair-obscur. Rai de lumière sous le seuil. Le jeune Timothée, encore poussiéreux du voyage, finit de raconter sa mission à Thessalonique. Paul décide d’écrire aux Thessaloniciens.
Ecrire n’est pas alors une activité tout à fait anodine. Il a fallu acheter une planchette à laquelle sont accrochés des godets d’encre, un stylet, un grattoir, et un rouleau de papyrus – le moins cher, certainement, de la gamme de neuf variétés que dénombre Pline le Jeune dans une de ses propres lettres. Timothée, la planchette sur les genoux, s’est assis en tailleur aux pieds de Paul – si c’est le Caravage qui les a peints, ces pieds sont sales. L’apôtre a lâché sa navette. Il lève le regard vers le ciel, il se met à dicter.
            Le Nouveau Testament commence là. »

            Un peu plus loin, Emmanuel Carrère invente une liste littéraire des plus originales : les tableaux fantôme des grands peintres inspirés des Actes des Apôtres et des Epîtres de Paul. A se tordre de rire. Pourquoi se demande-t-il ces histoires de Paul ont-elles si peu inspirées l’imagerie religieuse ? (Si l’on excepte la scène primitive de l’apôtre foudroyé sur le chemin de Damas). Paul serait-il le mal aimé du Nouveau Testament, alors que s’il existe, c’est par lui, grâce à lui ? Il faudrait se pencher dans la littérature des Pères de l’Eglise pour amorcer une réponse, dans l’histoire compliquée de l’établissement du Canon des Ecritures Saintes. La littérature religieuse des premiers siècles est bourrée d’évangiles apocryphes, antérieurs, contemporains ou postérieurs à ceux que la tradition a finalement sélectionnée et figée en 367 A.D. (c’est Athanase d’Alexandrie qui utilise le premier le terme « canonique » pour désigner les 27 livres du Nouveau Testament). A côté du canon s’était en effet développé un corpus littéraire avec des « genres » spécialisés : évangiles, apocalypses, épîtres, récits gnostiques de Qumrân… un ensemble de textes aussi divers et ondoyants que ceux qui inondent aujourd’hui les devantures des boutiques… (J’exagère), les témoins d’une « épopée chrétienne ». Qu’est-ce qui fait autorité ? Pourquoi ce texte-là, plutôt qu’un autre ? Un peu comme si les critiques littéraires et les goûts du public décidaient du sort d’un livre… sacré ! Mais c’est ce qui a dû se passer… Pour se convaincre de l’importance de cette branche de l’histoire des religions et de la littérature, il suffit de comparer les trois gros volumes que la Bibliothèque de la Pléiade a consacrés aux ‘Apocryphes’ et aux ‘Ecrits Gnostiques’ avec le volume somme toute bien mince du Nouveau Testament.

            Le corps des écrits pauliniens, les lettres qu’il rédigeait aux églises primitives, et la vie de Paul racontée par Luc, l’évangéliste, dans les Actes des Apôtres, constitue la partie la plus ancienne du Nouveau Testament, c’est le cœur du Canon. Comme on l’a vu, la première lettre date de 50 « après Jésus-Christ », soit dix-sept ans après la mort et la résurrection du Christ.

            La volonté unificatrice et centralisatrice de l’Eglise Catholique des premiers siècles (i.e. Universelle), sur le modèle de l’Empire Romain, allait voler en éclat avec la Réforme au XVIème siècle (Luther, Calvin), qui a – paradoxalement – par le renversement du principe hiérarchique de l’Eglise, de l’argument d’autorité sacerdotale, libéré une énergie créatrice dans l’interprétation des textes, et a redonné vie à la créativité textuelle aux marges des églises protestantes et évangéliques. Il faudrait écrire une histoire de ces « nouveaux apocryphes », écrits principalement en Amérique du Nord au XIXème et XXème siècle dans le sillage des prêcheurs itinérants. Je pense évidemment au Livre des Mormons, un des « faux » les plus géniaux de l’histoire des religions (mais tous ces textes ne sont-ils pas des faux par définition ?), mais il y en a beaucoup d’autres, et j’ai le sentiment curieux que ce n’est pas fini. Philip K. Dick dont Emmanuel Carrère s’est beaucoup occupé (il en a rédigé une biographie « Je suis vivant et vous êtes morts »), me semble être un des derniers auteurs de cette tradition, avec sa monumentale Exégèse (en cours de traduction française). Je suis prêt à parier qu’à l’horizon 2030 – 2050 nous verrons resurgir une masse d’évangiles, d’apocalypses, de livres inspirés par des Anges…

            Nous autres, qui lisons, qui écrivons, ne sommes-nous pas aussi à notre manière, poètes, essayistes, blogueurs, idiots, savants, inspirés, expirants, copistes, énergumènes, catéchumènes, mal-aimés, bougons, croyants, athées, « entre les deux », les créateurs d’une future épopée religieuse ?

            Poussière d’îles. Les côtes de Terre-Neuve. On aperçoit quelques routes, des villages. Etonnante présence humaine sur ces confettis jetés au bord de l’océan ; j’en vois des dizaines de ces cailloux plats qu’un rien de mauvaise humeur océanique pourrait recouvrir.

-----
Plus tard

Arrivé à destination au cœur du Vieux-Québec.

Nuages sur la Belle Province; les réflexes de la conduite automatique reviennent vite au sortir de l'aéroport; sur l'autoroute transcanadienne, monotonie de la ligne droite entre Montréal et Québec, temps pluvieux, les arbres parés de belles couleurs. 

Un bout de Terre-Neuve, 4 octobre
Mise en abîme, Montréal 8 octobre



Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

Cœur ouvert XI