Sunday, 30 November 2014

Une journée en Oulipie avec Robert Rapilly

Master Class Oulipo avec Robert Rapilly
Organisé par le Réseau Kalame, animation: Amélie Charcosset
A la Fleur en Papier Doré, Bruxelles, 25 octobre 2014

« Monsieur, avec cette seule ligne, on peut écrire tous les livres du monde. »
(Le jeune Robert Rapilly, six ans, découvrant l’alphabet à l’école)

« Roncevaux, Roncevaux, Roncevaux, Roncevaux ! »
(Ver parodique de « La Légende des Siècles » de Victor Hugo, par le père du jeune Robert, au Lycée de Coutances en Normandie)

L’Oulipo fondé en septembre 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais. Ecrire de la poésie sous forme d’un jeu de société, en appliquant des contraintes formelles. Inventer des règles de jeu littéraire.

Expérience des surréalistes avec le groupe COBRA. Les dérives. Festival oulipien de Pirou-ésie à … Pirou (village Normand) et Bruxelles-Babel.

La contrainte et le sens. « La disparition », fameux roman de Georges Pérec écrit sans la lettre « e », mais aussi, ce qu’on remarque moins, sans « eux » aussi, et c’est là où le sens éclate : l’histoire familiale de Pérec qui perd ses parents à l’âge de sept ans (père tué lors de la retraite de Mai 1940, mère déportée). Sans « e » et sans « eux »… Plus qu’un jeu, apparemment vide de sens.

Le livre de Robert Rapilly « El Ferrocarril de Sante Five » : l’histoire de la ligne de chemin de fer construit entre Sante Fe et Tucaman en Argentine par les manufactures industrielles de Five, une banlieue de Lille.

« Le plagiat est nécessaire, le progrès l’implique » (Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont)

Exemples de dérives inventées, ou améliorées, par Robert Rapilly : le sonnet fractal (une réduction du sonnet) ; le gestomètre. Avec cette dernière forme, Robert s’interroge sur le travail du technicien, de l’artisan, il invente une poésie de ce qui est « infra-ordinaire » (Pérec). C’est une anatomie de la vie quotidienne, une interrogation du banal. Le gestomètre, une séquence de vie décomposée en phrases commençant par un verbe à l’infinitif, sans affect (comme la recette de cuisine). Le but de l’exercice est aussi mémoriel : sauver les gestes, les savoir-faire des métiers qui disparaissent.

« J’ai été plagié par anticipation ».

« Ni rature, ni repentir, ni remords » (Jacques Jouet)

Robert Rapilly crée le laboratoire de procrastination potentielle. La contrainte oulipienne fait-elle disparaître la procrastination ?

On fait circuler entre les participants à l’atelier le livret de Rapilly pour « Sonorité jaune » d’après Kandinsky et ensuite « Etre venu damer Icare » sur le modèle de « Cent mille milliards de poèmes » de Raymond Queneau (voir photos).

Exercice d’écriture avec des enfants en âge préscolaire à Lille. Dessiner un portrait-robot en 3 segments horizontaux (front, yeux, bouche) avec la consigne : ce que je pense, ce que je vois, ce que je dis. Découper les figures et les textes en bandelettes. Mélanger.

(J’imagine un nouvel atelier pour l’Ou-« X »-po, où « X » peut-être n’importe quoi. Exemples connus : « LI » pour littérature = Oulipo, « LIPO » pour littérature policière= Oulipopo, « BA » pour bande dessinée= Oubapo, « PEINT » pour peinture = Oupeinpo, etc… ; « l’Ou-ROPLA-Po », pour RolePlaying, soit l’ouvroir de  jeux de rôles potentiel ; en d’autres termes des « Donjons à contraintes »).

La contrainte permet de sortir des formes d’écriture habituelles. C’est la forge des formes.

Propositions d’écriture.

1. Sur un poème de Robert Desnos

L’exercice se passe pendant le lunch ; chaque table écrit son poème d’après le texte de Desnos où les blancs du texte sont remplacés par des aliments (si possible).

Texte original (R. Desnos)

Une fourmi de dix-huit mètres
   avec un chapeau sur la tête,
   ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une fourmi traînant un char
   plein de pingouins et de canards
      ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une fourmi parlant français
    parlant latin et javanais
    ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Eh ! Pourquoi pas ?

Texte en quatuor (à ma table)
(en souligné, les blancs remplis par le groupe)

Une mitraillette frites camembert à la sauce aux piments vers du Mexique de Bolo
   avec une Chambole Massigny sur feuille de vigne
   ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Une mitraillette frites camembert à la sauce aux piments vers du Mexique traînant une locomotive
   pleine de larmes de végétariens et de fils d’Ange saupoudrés de cannelle
   ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Un grand-père qui prépare une tarte aux fraises parlant ouroborien en octosyllabes d’opérette
   parlant mexicain avec une pointe de camembert sauce frite et saupoudrant de larmes une mitraillette    
   ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Eh ! Pourquoi pas ?

2. Quatrine tétracéphale en métrique libre
(il s’agit en fait d’une gidouille, forme inventée au XIIème siècle par Daniel Arnault, célèbre troubadour)

(je ne me souviens plus de la consigne, voici le résultat de la dérive opérée par mon groupe en combinant les trois quatrines tétracéphaliques que nous avons rédigées – voir photos pour les textes originaux)

Sur un quai, un train, mon dieu ce retard !
L’air triste du Prince des petits riens
Toute forme de loin paraît humaine.

Elle me tétanisa d’un seul regard
La mandragore se mit à voir
L’honneur des Puissants, dont le clown se moque.

Tout n’était plus que fumée chez Diogène
L’amour tarifé, rue des Alexiens
Mais de qui me renvoies-tu l’image ô miroir ?

3. Le Séléné
Poème de deux strophes alternant rime féminine et masculine, sur l’air de « Au clair de la Lune, mon ami Pierrot »

Consigne : écrire en pentasyllabe un séléné qui plagie la quatrine tétracéphale précédente.

Mon texte

Sur le pas d’la porte
Rue des Alexiens
Mon amie t’es morte
T’es plus bonne à rien

Mes quatrains s’amorcent
Je n’ai plus que faux
Tes souvenirs m’emportent
Au bout de mes mots.

(variante : Au bout des mes maux)

Voilà, c’est fini.

Merci à Robert Rapilly, l’équipe du réseau Kalame et à la Fleur en Papier Doré (rue des Alexiens) pour cette journée ébouriffante.
Notes prises au vol, non retravaillées, ainsi que quelques exemples de propositions produites en atelier d'écriture, retranscription ce 30 novembre '14

J'ajoutais ceci:

Je sors d'un atelier d'écriture consacré à l'Oulipo, et me rends compte qu'aujourd'hui c'est l'anniversaire de la mort de Raymond Queneau (un 25 octobre), mais je pense qu'il n'y avait aucun lien programmatique entre ces deux événements, encore que... tout est coïncidence... quand on y prête attention. 





Robert Rapilly à la Fleur en Papier Doré (Bruxelles)





Queneau, sacré Raymond!



1 comment:

  1. Bonjour Christo, ce billet ravive un souvenir très joyeux.
    La suite des événements oulipiens s'annonce bien dense en décembre :
    - réécritures de Marcel Bénabou chez Zazie Mode d'Emploi à Lille http://zazipo.net/
    - Paris et l'exposition à l'Arsenal http://www.bnf.fr/documents/cp_oulipo_expo.pdf
    - encore à Paris la fabuleuse pièce de Martin Granger & Olivier Salon http://formedepoire.net/
    Amitié ; Robert

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