Tuesday, 30 December 2014

400!

   Depuis Hérodote et Hollywood, un des lieux communs de l’histoire est le sacrifice des 300 spartiates réunis autour de Léonidas aux Thermopyles. Mais qui se souvient de l’anabase des 400 mégariens morts de froid lors de la retraite des Dix Mille narrée par Xénophon ? Rappelons les faits : nous sommes en -400, le satrape Tissapherne promet le passage d’un défilé dans les montagnes d’Arménie aux troupes grecques épuisées conduites par le général Cléandre. C’est un piège. Les sauvages Cardouques, Taoques et Colques qui peuplent les montagnes, s’attrapent avec un peu d’or et de cire d’abeille, ce que le rusé Tissapherne à la langue de vipère a compris. L’occasion est offerte de ce débarrasser de ces mercenaires encombrants, qui tout grecs fussent-ils n’en sont pas moins des hommes affaiblis par une longue retraite. Mao Zedong dira plus tard, paraphrasant Xénophon dans le Petit Livre Rouge : « le peuple est comme une colonne de fourmis (rouges). Sectionnée, la colonne se reconstitue en petites cellules (communistes). Gloire au Parti et à son Chef. » J’ignore quelle traduction du grec Mao Zedong a utilisée. Xénophon écrivait dans le Livre IV de l’Anabase : « au passage du col de Trapézus, les gredins de montagnards isolèrent la section des mégariens du Colonel Mennon en faisant débouler d’énormes rochers. Ils firent pleuvoir des traits par milliers sur la colonne des vaillants hoplites rouges. Protégée par ses énormes boucliers de bronze, la troupe d’un commun effort maintint son unité. Voilà qui démontre la supériorité des Grecs sur les Barbares. » Xénophon ajoute que tous ces pauvres mégariens se partagèrent l’unique couverture de leur chef, « chacun en prit un morceau, à sa mesure, pour se tenir chaud. » Mais c’est le froid qui eut pour finir raison des courageux 400 et non la perfidie des hommes.

   A côté de cet épisode apocryphe de l’Anabase, la légende des 400 a traversé la période byzantine. On la retrouve dans une note des Chroniques d’Eusèbe le Porphyrogénète, et puis c’est un silence de quinze siècles.

   L’écrivain argentin Adolfo Bioy Casarès en aurait parlé un soir de beuverie dans une bodega mal famée de Buenos Aires, avec un gaucho qui s’entraînait (mal) à lancer le couteau. L’anecdote fut reprise avec un brin d’ironie par son ami Borgès dans une note de bas de page des Histoires Véridiques du Rio Grande Do Sul. Et puis c’est tout.

   Jusqu’à ce que, me promenant du côté de la rade de Salamine un après-midi pluvieux de décembre, je n’entre dans un restaurant de tôles ondulées ouvert par miracle au milieu du village fantôme, et ne demande la carte au serveur étonné. Au dos du menu, un dépliant publicitaire de couleurs criardes vantait les talents de Bambis Psèftos, le patron de l’établissement, « réputé à travers l’Attique, le Golfe Saronique et toute l’Asie Mineure, pour la qualité de ses souvlakis au fromage et ses histoires colportées depuis la nuit des temps. » Sirotant un jus noir tiède qui avait pour nom ‘café’, j’eus droit à mon tour à l’épopée de la couverture mitée du Colonel Mennon, lointain ancêtre mégarien de l’illustre conteur. Inutile de préciser pour mon lecteur non hellénophone, que ‘Psèftos’ veut dire ‘menteur’. Cela va sans dire.

   Gloire aux 400 !

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   Ce billet était le 400ème publié sur le blog des Métamorphoses de C.



Les MdC vous souhaitent un menu varié et une bonne année 2015

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