Global World, de l'action collective au suicide collectif, ou la rationalité folle dans le dilemme du prisonnier (I)

"A quelles conditions et au prix de quelles contraintes l'action collective, c'est-à-dire l'action organisée, des hommes est-elle possible ?"

Michel Crozier & Erhard Friedberg, L'acteur et le système, Seuil 1977.
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   Dans l'incipit de cet essai scientifique qui a presque quarante ans, Michel Crozier, un des grands sociologues français de l'après-guerre  ('Le phénomène bureaucratique' 1963, 'La société bloquée' 1971 ...), concepteur de l'analyse stratégique et de la sociologie des organisations, posait la question fondamentale du 'vivre ensemble humain' qui nous parait en 2015 toujours plus complexe ou compliquée à réaliser. Comment fait-on pour s'organiser en collectivité entre liberté des acteurs et contraintes des systèmes? Pourquoi nos bonnes intentions débouchent toujours sur des effets pervers, des conséquences non-désirées? Comment faire évoluer nos institutions qui sont tout sauf naturelles, mais des constructions sociales complexes, et imparfaites? J'ai lu ce livre en 1980, je l'avais marqué dans ma mémoire d'un sceau: "livre important". En dépit, ou à cause, de sa sécheresse théorique, de sa rigueur conceptuelle, je me rappelle avoir été éclairé par une espèce de lumière platonicienne au fil de ma lecture. Peut-être me suis-je dit le livre déposé: "le lieu de l'action, du changement, est à l'intérieur de nos organisations". C'est peut-être, une des raisons pour lesquelles je me suis toujours défini comme réformateur ou réformiste, plutôt que révolutionnaire. Par conviction intellectuelle et morale, je pensais que le chemin plus long et compliqué mais plus fructueux des réformes, des changements graduels, des transformations depuis l'intérieur de nos 'maisons sociales', de nos façons d'organiser le 'vivre ensemble', étaient préférables aux changements plus brutaux des révolutions, imposés depuis l'extérieur des organisations, générateurs de chaos et d'une somme d'effets indésirables bien supérieure. Aujourd'hui je suis plus nuancé, je pense que certains changements plus rapides, certains chocs, parfois brutaux, mais brefs, sont nécessaires pour faire bouger l'action collective dans certaines directions. Mais quoi qu'il en soit, nos stratégies ont toujours un caractère essentiellement opportuniste dit Crozier; c'est pourquoi elles conservent une part irréductible de liberté. Face aux machines totalitaires, qu'il s'agisse des mirages de la rationalité techno-scientifique, de la planification économique centralisée, du règne des managers, de la libération du potentiel créatif de chacun sous la supervision bienveillante des coachs et des sophistes; qu'il s'agisse des cauchemars de la rationalité religieuse absolue, au nom d'une communauté de croyants universelle, ou d'autres délires collectifs du même acabit, vous l'aurez compris, ce qu'il s'agit de préserver aujourd'hui n'est pas l'absolu de la Liberté (qui est nihiliste), mais le contingent, l'arbitraire, le côté imparfait, de nos libertés multiples et compliquées, humaines, si humaines. Alors, oui, "l'acteur" d'un côté, "le système" de l'autre: les deux faces d'une réalité qu'il est important de décoder avec les bonnes lunettes. "Quel est de tous les problèmes posés par l'action collective, demande Crozier, le plus fondamental?" C'est celui de la coopération des acteurs, qui avec leurs ressources et capacités particulières, limitées, créent, inventent, instituent des formes en vue de l'accomplissement d'objectifs communs, malgré leurs orientations divergentes. Mais l'affrontement, le conflit, signent-ils alors l'échec de nos stratégies adaptatives? Pas forcément. Je rappellerai ici le mot juste de Clausewitz: "la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens". Ce qui implique une intelligence, une organisation, des objectifs, uns stratégie, et des moyens concertés d'action collective en vue d'atteindre ces buts-là, qui restent toujours politiques, subordonnés à une construction sociale. La guerre est sans doute un mot trop fort. Mais le conflit n'est pas le mal. Reconnaître la réalité d'une confrontation et s'y préparer n'est pas le mal. Le mal absolu est l'oubli de la politique au nom de la guerre - ou de son opposé radical, l'a-topie de la Paix perpétuelle, l'angélisme, comme seule finalité, qui finit alors par dégénérer en guerre totale, dont la guerre civile et les conflits religieux fournissent les exemples les plus cruels.
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   Ce début d'essai (à la fois lecture et commentaire d'événements récents, éclairages d'une réalité qui dépasse l'intelligence d'un seul acteur et qui renvoie à l'intelligibilité d'un système entier), se poursuit à travers un brouillon que je publierai si j'estime qu'il en vaut la peine, ce qui n'est pas gagné. J'y ferai peut-être des liens entre le dilemme du prisonnier, une réflexion sur les modèles socio-techniques des organisations et "la science du changement" et la stratégie d'acteurs internationaux dont nous pouvons observer les effets et les ravages de jour en jour, de la "terreur comme spectacle et du spectacle de la terreur" (pour paraphraser Debord), jusqu'au lavage de cerveaux d'un grand nombre de nos contemporains.



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