Lettre au loin IV

   aujourd’hui je voudrais être sourd     corps caparaçonné     mon casque ma lance mon labarum     une armée en Terre Sainte     je voudrais retrouver au krak des chevaliers     mon honneur perdu     ma gloire passée

   j’ai cru en l’or     la puissance     l’ordre     la souffrance     j’ai oublié la simplicité de mes pères     trahi la confiance de mes pairs     j’ai adoré Baal et Ozymandias     j’ai renié les apôtres mes frères     mon honneur je l’ai perdu     la gloire trépassée    au krak des chevaliers

   c’était aux confins     du Liban et de l’Anti-Liban     de Palmyre la rose et de Pétra la rousse     au pays du soleil du sel et de l’olivier     les vignes du Seigneur sont abandonnées     j’ai trahi les miens au krak des chevaliers    

     j’ai cru qu’il ne fallait plus croire     en rien qu’au plaisir     à moins qu’à l’ivresse lourde des sens     à la détestation de sa famille de sa patrie de soi         parce que nos pères étaient morts     dans des ravins labourés par la charrue du ciel

     j’ai cherché le repos en Zion     j’ai cherché les réponses en Albion     j’ai lu les livres en grec et en latin    les yeux grands ouverts je vous écrivais, tous les bruits du monde dans ma tête, et cette journée qui ne s’éteignait pas, qui ne voulait pas mourir   

    sur les rocs coupants mon corps pantin nu     aux soins du sec et des ophidiens sera livré      mon sang aura la couleur de l’or     s’écoulera sur la pente rude    au champ d’honneur tombera    au pied du krak des chevaliers  

     mes os blanchiront dans le ravin sans nom      où le combattant d’une autre cause m’attend     mon ennemi me comprend mieux que mes amis     si le monde n’était que de chevaliers rempli

     la grandeur est tombée, assassinée sous les quolibets     les sifflets    les huées de la grande marée des faibles     je suis le petit soldat de plomb qui rêve     un imposteur en pantoufles    le faux a remplacé mon casque ma lance mon labarum en toc    

    nous préférons le rire et le pleurer ensemble    nos rires sont des poignards qui frappent dans le dos     nos larmes des lacets pour nous étrangler     mais le combat dans un ravin desséché    le corps-à-corps     nous l’avons oublié

     le combat est une échelle qui monte au ciel     Jacob et l’Ange     toute la nuit s’il le faut je combattrai cet ennemi qui est moi et plus que moi     cette multitude masquée


je sais dit l’Ange, tu es sauvé.

-----

Lettre au Loin (I)   1er avril 2012
Lettre au Loin (II)  29 mars 2013 (la même)
Lettre au Loin (III) 20 janvier 2014

Gustave Doré, Lutte de Jacob avec l'Ange (1855)


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

De Clichy à Laeken