Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (I – II)

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (I – II)

Séminaire de Richard Miller
Au Centre Jean Gol, à Bruxelles

   Le lecteur trouvera ci-dessous mes notes prises au vol, pendant la deuxième séance du séminaire de philosophie politique de Richard Miller, ce 21 février. Lors de la séance inaugurale du 7 février, à laquelle je n’ai pas assisté, l’orateur avait posé les fondements de la problématique de « l’intelligence du Mal », autour de deux auteurs exemplaires : Martin Heidegger et Carl Schmitt, et de leur rapport au nazisme, dont ils furent l’un et l’autre des activistes engagés.
  Au cours de ce voyage qui n’est pas sans risque, comme l’écrit Richard Miller, il s’agira de penser le pourquoi et le comment du discours prônant l’antisémitisme et l’opposition aux libertés, tenu par deux grands philosophes du XXème siècle. A raison d’un séminaire toutes les deux semaines jusqu’au mois de mai, Richard Miller expérimente un dialogue public, c’est-à-dire hors enceinte universitaire. Au discours des spécialistes, Richard Miller va proposer une parole ouverte sur des pistes de recherche issues de sa propre réflexion, et des questions qu’il lance à l’auditoire sous la forme de « filets de pêche ». 

II. Séance du 21 février, notes personnelles

i.  introduction

  Pourquoi est-ce important de mener cette réflexion avec Heidegger et Schmitt ? Parce que leur pensée continue à se développer. Mais pour penser l’Intelligence du Mal, il faut disposer de tous les textes.

   Après la séance inaugurale, Richard Miller (RM), a essuyé deux critiques. La première concernait le fait que, seuls des articles de presse avaient été utilisés pour soutenir son propos dans la critique du passé nazi de Heidegger et Schmitt ; à quoi il répond avec le texte d’Hans Küng, un des plus grands théologiens du XXème siècle, extrait de « Judaïsme », (voir photos à la fin de l'article):

   La deuxième critique portait sur l’anachronisme du terme d’antisémitisme appliqué à Voltaire, où il aurait fallu dire : antijudaïsme. En effet, ce mot, antisémitisme, date de 1860, il est né dans le contexte du nationalisme, en reprenant aussi la critique antireligieuse des siècles précédents. Pour Voltaire, il ne fait aucun doute qu’il y a une grande proximité des arguments antireligieux et du racisme, qui est récurrent, chaque fois qu’il parle des Juifs, et souvent d’une manière particulièrement ignoble.

C'est à regrets que je parle des Juifs : cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre.
- in Dictionnaire Philosophique, 1769.

ii. de l’antisémitisme

   La question généalogique débouche sur une brève histoire de l’antisémitisme. Richard Miller s’appuie sur le travail monumental de Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe (1961, 1985), pour proposer les trois étapes de la haine persistante des juifs qui traverse les siècles :

1 Conversion
   La première grande vague antijuive apparaît au IVème siècle, elle est liée à l’établissement du Christianisme comme Religion d’Etat sous l’empereur Constantin. La fusion de la « raison d’état » (comme dira Richelieu), et de l’idéologie aux mains d’une minorité agissante, produit une « politique de mort » contre tout ce qui lui est opposé ou différent.
   Ce qui est demandé, exigé, des Juifs est de se convertir au christianisme.

2 Expulsion
   L’Inquisition met en doute la sincérité des convertis lorsque ceux-ci adoptent le christianisme pour échapper à des brimades, des humiliations, à l’exclusion sociale. La conversion est un échec. En 1239, le Pape Grégoire IX promulgue la destruction du Talmud, des autodafés ont lieu, c’est la première étape d’une expulsion du Juif hors du corps social.
   En 1543, Luther publie un texte ultra-violent, où il reprend les rumeurs utilisées aux époques antérieures, en y ajoutant celui de la « pestilence » - argument que l’on retrouve note Richard Miller aux époques pré-génocidaires (massacres des arméniens, des tutsis : dans les discours, l’autre est vecteur de maladies, s’il n’est directement assimilé à un pou, à de la vermine) ; mais surtout, Luther en tant que théoricien de la prédestination l’utilise comme argument massue contre les juifs : en l’absence de libre-arbitre, la conversion ne sert à rien ; le Juif est de par nature mauvais et rien ne peut l’amener à changer ; en somme, il n’y a pas d’espoir pour les Juifs, ils ont toujours été et seront toujours d’une essence maléfique, conclut Luther.
   Pour les nationalistes allemands, la constitution d’un corps social homogène, d’une Nation, est corrélative à celle de l’expulsion des Juifs, citoyens inassimilables.
   L’idée du « péril juif » apparaît au XIXème siècle, de même que celle du « complot international » (j’ajoute : « les Protocoles des Sages de Sion », pamphlet fabriqué par l’Okhrana, la police secrète du Tsar de Russie et attribué aux Juifs). On peut citer Richard Wagner par exemple, qui en 1850 parle de « l’enjuivement » de la musique allemande.

3 Extermination
   Pour Raul Hilberg, l’élimination physique des juifs est la conséquence de l’échec d’une politique d’expulsion dans le contexte de la guerre.

   La logique du processus global, que l’on peut résumer à partir de l’histoire de l’antisémitisme, est implacable :

1 « Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous en restant Juif »
2 « Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous »
3 « Vous n’avez pas le droit de vivre »

   Le « problème allemand » pour Richard Miller est le problème numéro un au cœur de l’Europe, c’est celui de l’identité de cette nation construite fort tard, et de son antinomie par rapport aux juifs.

   Comment en arrive-t-on de l’antijudaïsme à l’antisémitisme ? Cela est expliqué à travers le processus décrit par Hilberg. Comment en arrive-t-on à la Shoah, l’application systématique de l’étape d’extermination ? Une piste de recherche est peut-être fournie par la notion de « mythe nazi » (Jean-Luc Nancy, 1991).

   Concept d’ubiquité temporelle des mythes ; impermanence, « essentialisation » au cœur des récits mythiques, y compris des « mythes répulsifs ». Un exemple en est fourni par les variantes du mythe du complot international :

Complot judéo-maçonnique
Complot judéo-bolchevique
Complot judéo-capitaliste
Complot américano-sioniste

   Chaque époque invente sa version du complot. Il y a moyen de tracer la logique qui conduit du slogan : « Mort aux Juifs », à « Mort à Israël ».

iii. pour introduire à la pensée de Carl Schmitt

   Né en 1888 d’une famille très catholique, dans un région protestante. Etudes de Droit.
   1915 : La valeur de l’Etat et la signification de l’individu
   1919 : Séminaire à Munich auprès de Max Weber (auteur bien connu de « L’éthique protestante et le capitalisme ») ; Professeur de Droit Public
   1928 : La théorie de la Constitution (œuvre majeure de Schmitt)
   1933 : sur recommandation de Heidegger, Schmitt prend sa carte du parti national-socialiste.
   Juillet 1933 : Schmitt écrit : « … le Führer crée le droit »
   1936 : le journal des SS Das scharwze Korps accuse Schmitt d’opportunisme, met en doute ses convictions antisémites (tiédeur, à cause de son catholicisme), l’accuse en somme de ne pas être « assez fervent » (j’ajoute : dans la nouvelle Religion d’Etat qui est en train de se créer). Schmitt est mis à l’écart, évite des représailles grâce à la protection de Goering.
   1945 – 1947 : Schmitt prisonnier, d’abord des Soviétiques, ensuite des Américains. Procès de Nuremberg. Schmitt se défend avec la posture du « scientifique ». Il est relâché, aucun chef d’accusation n’est retenu contre lui, au titre qu’il n’a pas participé au génocide.

   Richard Miller note que c’est une des questions du séminaire : quelle est la responsabilité des intellectuels ?

   1950 : Le nomos de la Terre (œuvre majeure de Schmitt, Richard Miller en parle comme d’un livre extraordinaire)
   1962 : Théorie du Partisan, autre publication fondamentale pour comprendre l’importance de la pensée de Schmitt aujourd’hui, dans l’analyse des formes de la guerre moderne (totale et terroriste).

   Carl Schmitt est devenu une des figures de référence de la nouvelle gauche radicale, dans la perspective de la mondialisation, des transformations de la guerre, des conflits, de la critique du libéralisme et de la forme politique de la démocratie parlementaire.

   Trois concepts fondamentaux de la théorie politico-juridique de Carl Schmitt :
1 Théorie de la Décision : le politique est défini par sa capacité à « trancher », à prendre des décisions au mépris des règles, ou par-delà les règles, lorsque des circonstances exceptionnelles l’exigent. Cette capacité est portée par un Leader autoritaire, autant que par d’autres « figures ». Pour la nouvelle gauche radicale, le « Capital » est devenu cette « figure » d’autorité qui prend les décisions.
2 Amis et Ennemis : le politique est défini par sa capacité à distinguer l’ami de l’ennemi, à décider de la paix ou de la guerre.
3 La Dictature : c’est une forme de l’Etat qui est (parfois) souhaitable.

iv. « filets de pêche »

   Richard Miller propose quelques pistes à creuser pour les prochaines séances.

1. Rôle de Mussolini et du fascisme italien dans la genèse de la théorie de l’Etat de Schmitt

2. La Shoah : plan déterminé ou opportunisme ?

3. Critique de Schmitt contre le Libéralisme « naïf » associé à la seule idée du Bien. Schelling : « La Liberté est pour le Bien ou pour le Mal » (Recherches sur l’essence de la liberté humaine : 1809). Richard Miller ajoute qu’il est fondamental dans l’optique du séminaire de « penser la critique du libéralisme » en prenant le point de vue (intelligent, argumenté) de ses ennemis, c’est peut-être même la seule manière d’avoir un point de vue sur soi qui fasse évoluer la conviction que l’on porte, en tant que libéraux.

4. Séminaire de Heidegger de 1926 sur Schelling. Question de l’antichristianisme de Heidegger. Richard Miller se demande s’il n’y a pas un « fil rouge » à tracer entre la fascination de Heidegger pour « l’aurore grecque », et celle de la « germanité » ; comme si l’une était reliée à l’autre en sautant la parenthèse de la civilisation judéo-chrétienne. A ce propos, Heidegger a publié en 1920 une petite étude (phénoménologie de la vie religieuse) où il analyse l’Epitre aux Galates de Saint-Paul, la différence entre la Foi (chrétienne), et la Loi (judaïque). « Seule la Foi justifie, d’après Saint-Paul, tandis que la Loi maudit » (Heidegger). Hypothèse de recherche : Heidegger cherche à gommer le judéo-christianisme.

v. questions & réponses avec le public

Q : La « question allemande » : l’antisémitisme n’était pas le seul fait de la nation allemande, c’est une vision partagée dans tous les pays européens au XIXème siècle avec des nuances plus ou moins fortes. On ne peut pas réduire l’antisémitisme comme phénomène historique à la seule question allemande.
R : en effet, mais on ne peut pas non plus ignorer la spécificité du problème allemand, constitutif de l’histoire européenne, et du processus qui a conduit à la Shoah, ce sont les faits, l’argument d’autorité brut de la réalité.

Q : la religion, monothéisme (judaïque, chrétien), et polythéisme (païen) ; question sur le nazisme comme « religion païenne ».
R : Richard Miller répond par une analyse (j’ajoute : racontée de manière très amusante) du Mythe de Saint-Georges et du Dragon. On y retrouve tous les éléments du « politique » qui font l’objet du séminaire : le « mauvais roi », la princesse (l’Exception), le sauveur… (il faudrait lire ou relire le conte dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, 1266).

Richard Miller conclut le round de commentaires et le séminaire, par cette formule choc  (paraphrasée à partir de Carl Schmitt) :

« Le politique est celui qui est capable d’imposer un Etat d’Exception dans l’Etat » (j’ajoute : dans l’Etat normatif).

La prochaine séance sera consacrée à un étude du livre fondateur de Schmitt : la Théorie de la Constitution. Rendez-vous pris pour le 14 mars.


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Carl Schmitt



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