Sunday, 15 February 2015

Il y a 70 ans. De la guerre aérienne

Il y a 70 ans. De la guerre aérienne. 
Jusqu'à nos jours, une brève histoire de la terreur.


Il y trois ans : 12 février 2012 sur ce blog, j’écrivais une fiction, « Miracle à Dresde ». Un an plus tard, ce texte était mis en sonorité grâce à la belle « voix off » de Sylvie Pardon.

Il y a 70 ans donc. Et alors ?

Le bombardement de Dresde est le point culminant de la campagne aérienne entreprises par les anglo-saxons contre l’Allemagne nazie. C’est un « sommet » dans « l’art de la guerre ». En toute logique, il était annoncé sous la plume du général italien Giulio Douhet, le premier à avoir théorisé l’utilisation massive du bombardier dans « The Command of the Air » (1921).

Le premier ministre britannique Stanley Baldwin prononce en novembre 1932 un discours à la Chambre des Communes sur la question du désarmement unilatéral de son pays. Il y dit en substance ceci, qui synthétise l’effrayante justification du bombardement aérien.
I think it is well also for the man in the street to realise that there is no power on earth that can protect him from being bombed. Whatever people may tell him; the bomber will always get through. The only defence is in offence, which means that you have to kill more women and children more quickly than the enemy if you want to save yourselves.

Il faut en somme être capable de tuer plus de femmes et d’enfants que l’ennemi pour l’arrêter, car rien n’arrêtera le bombardier.

En 1942, on passe de la théorie à la pratique avec la décision de Winston Churchill de bombarder massivement les villes allemandes, seule réponse offensive effective de la lutte que mène seule à cette époque, la Grande-Bretagne contre l’Allemagne en Europe occidentale. Le commandant Arthur Harris, surnommé plus tard, Bomber Harris, ou Butcher Harris, est chargé de mettre la stratégie en œuvre, ce qu’il va faire avec application et excellence, sans état d’âme, en développant les systèmes d’armes du bombardement aérien (infrastructures au sol, guidage, bombardiers, charges incendiaires, marquages au sol des cibles), jusqu’à une sophistication jusqu’alors sans équivalent dans l’histoire. Aucune autre puissance de l’époque, ni l’Allemagne nazie, ni l’Union Soviétique de Staline, ni le Japon de Hiro-Hito, ne disposa de cette machine qu’était l’arme aérienne stratégique.
Harris en prophète inspiré par la Bible, contemplant une nuit le bombardement de Londres pendant le Blitz, dit ceci :
The Nazis entered this war under the rather childish delusion that they were going to bomb everyone else, and nobody was going to bomb them. At Rotterdam, London, Warsaw and half a hundred other places, they put their rather naive theory into operation. They sowed the wind, and now they are going to reap the whirlwind.

La tempête en effet, la tempête de feu, voilà ce que les Nazis allaient récolter. La stratégie de Harris porte un nom : moral bombing, l’objectif étant de détruire le moral de l’ennemi, sa capacité de résistance psychologique par une campagne délibérée de terreur. La nuit. Par le feu.

La Grande-Bretagne développe une stratégie de bombardements de nuits, indiscriminés, sur de vastes zones urbaines, qui complète la stratégie américaine des bombardements de jours, sur des objectifs d’intérêts militaires (industries, voies de communications). Les anglais privilégient l’incendie. Les américains, les bombes explosives. Les débuts de la mise en œuvre de la nouvelle stratégie sont difficiles, les missions passent souvent à côté de leurs objectifs, les pertes parmi les équipages des bombardiers sont énormes, et surtout, l’impact, en terme de destructions brutes, est marginal chez l’ennemi, pour ne rien dire de son moral, qui n’en prend pas une ride. Mais l’arme apprend, et développe sont potentiel de plein emploi à partir du bombardement de Wuppertal en mai 1943. C’est la première ville à être entièrement détruite par une tempête de feu, après le passage des Mosquitos rapides, les pathfinders, les éclaireurs, qui volant à deux mille mètres au-dessus de l’objectif lâchent des bombes éclairantes rouges et vertes qui marquent tout un quartier pendant une dizaine de minutes, le temps qu’il faut aux bombardiers Lancaster pour arriver ; eux qui, volant à six mille mètres d’altitude, n’ont plus alors qu’à ajuster la cible bien éclairée dans leur viseur, pour y délivrer leur payload, la charge utile, soit un total de trente mille bâtonnets incendiaires déversés cette nuit-là. Le passage des avions n’a pris lui, que quelques minutes, mais l’incendie, irrésistible, détruit la ville pendant la nuit. Les ingénieurs du feu, comme les appelle l’historien allemand Jörg Friedrich, développent la première arme 100% scientifique, et c’est un succès.

Je cite Jörg Friedrich : l’Histoire est faite de pierre, de papier et de récits, elle peut donc être détruite par le feu. Incendies, destructions, pillages et massacres sont à la croisée de l’histoire urbaine. Toutes les villes ont été détruites au moins une fois, mais elles n’ont pas toutes été détruites en une fois. Lorsque cela se produisit de 1940 à 1945, on coupa le pont menant à une contrée qui n’existait plus.
(L’incendie, Ed. de Fallois, Paris, 2004, p. 161).

Il y a 70 ans.

Et la fin d’une époque. 172 jours après que les derniers des 722 bombardiers lourds de la Royal Air Force et des 527 B-17 de l’United States Army Air Forces aient volés au-dessus de Dresde, une seule Superforteresse volante américaine de type B-29, l’Enola Gay, pilotée par le Colonel Paul Tibbets, après avoir décollé de la base de Tinian, sur l’archipel des Mariannes dans le Pacifique occidental, après six heures d’un vol sans histoire, délivrait Little Boy, une bombe unique contenant 64kg d’uranium-235, à 8 :15 précises du matin, heure locale, sur une ville japonaise du nom d’Hiroshima.

Une seule bombe. Un seul vecteur de livraison (bombardier stratégique à long rayon d’action, perfectionné ensuite en missile balistique intercontinental lancé depuis le sol ou depuis les sous-marins), et l’avantage décisif annoncé en 1932 par Stanley Baldwin était obtenu.

Axiome de l’Arme Atomique : pour tout Ennemi, il existe Une et Une seule Bombe qui l’anéantisse.

L’ère des bombardements aériens massifs était terminée. L’humanité entrait dans l’Age d’Or, la Paix Perpétuelle garantie par le Monopole de la Terreur. Sauf que cet âge d’or ne dura que quatre années, jusqu’au moment où l’Union Soviétique acquit sa première bombe atomique, le 29 août 1949. Le monde entra alors dans une variante de l’âge d’or garantie par l’Equilibre de la Terreur (MAD : Mutual Assured Destruction). Cet équilibre s’est maintenu cahin-caha, c’est-à-dire avec pas mal de petites secousses guerrières par nations interposées, jusqu’au moment de l’effondrement du bloc soviétique en 1991.

Et aujourd’hui, 70 ans après Dresde, qu’en est-il de la guerre aérienne ?

Certains principes restent vrais. Ce qui fait la force des principes. Celui énoncé par Stanley Baldwin notamment : the bomber will always get through.

Qu’est-ce qui peut en effet arrêter une bombe humaine, un kamikaze ? La bombe humaine est probablement l’arme la plus intelligente jamais inventée. Son ingéniosité est sans limite ; son pouvoir de destruction, à la mesure de la charge utile qu’elle est capable de porter sur son corps, fait qu’en terme de dégâts son impact reste limité (jusqu’au jour où, peut-être, une arme nucléaire miniaturisée pourra être embarquée sur ces « bombardiers bipèdes »). Elle ne coûte rien à partir du moment où des soldats, volontaires enthousiastes ou victimes forcées, sont prêts à utiliser leur intelligence, et leur corps. Pour un usage unique. On dit que c’est l’arme du pauvre, des pays ou des organisations qui n’ont pas les moyens ou les finances d’accès aux technologies militaires classiques. A partir de là s’est développée l’idée que nous étions entrés dans l’ère des guerres asymétriques. Mais il est faux de prétendre que le kamikaze est l’arme du pauvre. La bombe humaine est en fait, une arme extrêmement chère. Il lui faut de longues années pour se développer. Et elle est très chère en terme de coûts d’opportunité. Qu’est-ce qui n’aurait put être accompli de brillant avec l’intelligence d’un kamikaze, si, et seulement si, il avait utilisé ses talents à autre chose, peut-on se demander. Mais on dira aussi, à juste titre, que ces coûts d’opportunité, dans l’absolu très élevés, le prix d’une vie humaine, sont inversés par les utilisateurs de ces armes, pour en faire une arme à coût quasi nul, le prix d’une vie humaine étant à leurs yeux égal à zéro. En quoi ils se trompent. Avec le temps, les candidats au suicide sont moins nombreux. Le recrutement devient plus difficile. La source finit par se tarir, le nombre des hommes prêts pour une telle aventure s’épuise à partir du moment où leurs éléments les plus intelligents ont été employés en premier lieu. Ce qui commence à s’observer, me semble-t-il, dans certaines zones de guerre asymétrique. Je lis des dépêches (sur l’E.I., sur BH), où il est question d’utilisation d’enfants de dix ans ou moins, ou de jeunes handicapés mentaux, comme bombes humaines, en somme, d’une « arme dégradée », de moins bonne qualité, car l’intelligence du vecteur est un élément clé de l’efficacité de la frappe. Ce fait aurait tendance à prouver, à-contrario de l’opinion reçue sur le « réservoir illimité de bombardiers stratégiques humains », des limites d’emploi de ce type d’armement, auxquelles arrivent ces organisations, signe de leur défaite je l’espère prochaine et complète.

Donc, le bombardier (suffisamment bon), passera toujours au-travers des défenses. Qu’en est-il de la dimension aérienne ?

« Le gouvernement du ciel » est aujourd’hui celui des Drones, qui par un curieux effet de balancier, fait que la guerre asymétrique, redevient symétrique. Aux « bombes humaines » (celles qui n’ont pas encore atteint leur cible), on oppose aujourd’hui, les « chasseurs d’humains » que sont ces avions robots pilotés à distance, dont l’intelligence est celle de leurs opérateurs, et dont l’efficacité, à la limite, en termes de miniaturisation (nanodrones du future), et de précision, se rapproche du corps de leurs ennemis, pour en faire des armes parfaites, celle dans lesquelles, « il n’y a plus de combat. La guerre dégénère en mise à mort ».  Je cite Grégoire Chamayou, philosophe, auteur de « La Théorie du Drone » en 2013, qui dit ceci :
Aux formes classiques de la souveraineté, fondées sur la clôture et la frontière, le drone oppose la continuité surplombante de l’air. Il prolonge en cela les grandes promesses historiques du pouvoir aérien. Indifférente aux reliefs du sol, l’arme aérienne, écrivait Giulio Douhet dans les années 1920 « se déplace librement dans une troisième dimension ». Elle trace dans le ciel ses propres lignes. La question revêt alors une dimension aéropolitique : qui détient le pouvoir sur l’air et sur les ondes ?
(Le monde comme terrain de chasse, Le Un, numéro 36, 10 décembre 2014).

Il y a 70 ans. Dresde. Ni obsession mémorielle, ni revendication vengeresse par-delà les cendres des villes allemandes anéanties, une leçon d’histoire, un point dans le temps long des choses, jusqu’au présent, à nos incertitudes, à nos terreurs.

La nature de la guerre a changé à la fin du vingtième siècle avec l’émergence du terrorisme global. Je cite encore Grégoire Chamayou (op. cité):
Votre chambre ou votre bureau devient une zone de guerre.

Cela est vrai du pouvoir sur l’air avec les drones, et du pouvoir des ondes sur nos cerveaux. Aujourd’hui, un réseau social, est potentiellement, une arme de guerre terroriste. La victoire revient à celui capable d’influencer la manière de penser de l’ennemi, son comportement. La guerre des images, des vidéos, a remplacé celle des bombes incendiaires qui tombèrent par centaines de milliers sur Dresde, entre le 13 et 15 août 1945. Aujourd’hui, la guerre totale se met en place avec la propagande, ainsi le premier quidam venu qui partage sur son mur Facebook des images de mise à mort d’êtres humains, « pour dénoncer », ne devient-il pas un complice objectif des terroristes, vecteur stupide et consentant dans la guerre de l’effroi ?

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Sources



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