Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (III)

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt  (III)
Séminaire de Richard Miller, au Centre Jean Gol, à Bruxelles, séance du 14 mars

   La séance du jour consacrée aux apories de la critique schmittienne du libéralisme, est menée par Drieu Godefridi, juriste et docteur en philosophie de l’Université Paris IV – Sorbonne.
Les actes du séminaire seront publiés, informe Richard, mais je tiens toujours à prendre des notes à l’ancienne, dans un carnet. En les transcrivant pour le blog, je me relis, me corrige, apporte quelques incises par rapport au discours de l’orateur. Toutes les erreurs, interprétations, ou approximations de sa pensée, sont évidemment de mon fait.

   Richard Miller revient sur une critique adressée à Hannah Arendt concernant la « banalisation du Mal ». On s’en souvient, Hannah Arendt avait expliqué cette banalisation par la justification d’Eichmann, le bourreau nazi, lors du procès de Jérusalem (1961) : « moi, j’ai obéis aux ordres ». Elle montrait la dépersonnalisation des bourreaux, et des victimes, pris dans l’engrenage de la machine totalitaire, instruments passifs, jouets de forces supérieures. Cette perspective lui avait été reprochée, car elle ne s’en prenait pas aux causes. Dans le film qui lui avait été consacré par Margarethe von Trotta, Hannah Arendt avait fait son autocritique : « ce qu’on peut me reprocher disait-elle, est d’avoir réduit la radicalité du Mal à la banalité du Mal, en somme, d’être passé à côté de la question des fondements. »

   C’est bien un des éléments qui peuvent paraître scandaleux : ceux qui ont posés les fondements (intellectuels), qui ont porté la pensée du Mal, n’ont pas été inquiétés. La thèse du séminaire est celle de la responsabilité des intellectuels dans l’avènement du nazisme, sa justification, et par extension, de leur coresponsabilité avec les bourreaux, « les exécutants des basses-œuvres », de la solution finale. « L’intelligence du Mal » comme dit Richard Miller, voilà ce qu’il faut comprendre, si on accorde quelque peu crédit à l’idée, que les idées aussi, dirigent le monde. Je renvoie aux notes de Richard de la première séance pour une discussion des objectifs et des pièges à éviter pendant le séminaire.

   La discussion aborde brièvement le cas de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, auteur brillant (pour certains), antisémite virulent, mais certainement pas un « théoricien du mal », au sens discuté plus haut, quelqu’un qui a contribué de manière positive à la mise en place d’un système de pensée, comme Carl Schmitt l’a fait pour la philosophie du droit par exemple. Drieu Godefridi rappelle cette évidence, qu’on ne peut pas « faire le procès » des intellectuels, en mettant tout le monde au même niveau, chaque cas est différent, et c’est bien une des raisons pour lesquelles, autant Carl Schmitt qu’Heidegger, ont été sélectionnés comme exemples contrastés pour l’étude des liens entre leur pensée, l’antisémitisme et l’opposition au libéralisme.

   L’exposé de Drieu porte sur l’apport de Carl Schmitt dans la critique du modèle libéral de l’Etat de Droit. Dans quelle mesure cette critique est-elle fondée, ne débusque-t-elle pas des « naïvetés » du libéralisme, par ailleurs utiles à comprendre lorsqu’on se définit comme libéral ? Le lien avec l’antisémitisme est par contre assez lointain dans la discussion qui va suivre. Drieu propose d’articuler son exposé autour de trois points :

Le modèle libéral de Carl Schmitt
La critique du modèle libéral au nom du concept de souveraineté, opérée par Carl Schmitt
Les apories (les limites, la critique) de sa critique.
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I. Le modèle libéral, d’après la Théorie de la Constitution (Carl Schmitt, 1927)
   Deux concepts importants : la généralité normative et la séparation des pouvoirs. L’Etat de droit (bourgeois) repose sur une exigence de généralité des normes. L’Etat ne doit pas agir de façon arbitraire (qui ne soit pas conforme à des règles préexistantes). La théorie moderne du Droit fondée à la fin du XIXème siècle distingue la norme individuelle (« vous devez faire ceci »), qui est décrite du point de vue du destinataire de la norme, de la norme générale, l’autorité, décrite du point de vue de l’émetteur de la norme. Le pouvoir de contrainte est ce qui fonde la Norme.

   On évoque souvent l’exemple de la démocratie athénienne : qu’en est-il ? A son apogée (Vème siècle avant J.C.), le régime politique d’Athènes est celui d’une démocratie radicale, rarement expérimentée depuis, même à l’époque de la Révolution Française, dans laquelle le Peuple gouverne au tribunal par le vote, et non par l’application du Droit. C’est une conception très éloignée de notre conception de la démocratie. De fait, sous l’impulsion de son gouvernement, « démocratie populaire » avant la lettre, la cité s’embarque dans une politique impérialiste et agressive sur l’ensemble des cités grecques, qui conduit à la guerre avec Sparte, qu’elle perd.

   Après la Guerre du Péloponnèse, Athènes met en place le régime des 30 tyrans, qui se termine en bain de sang, suivi d’une oligarchie et d’un Etat de Droit très conforme à l’idéal moderne avec une distinction entre norme individuelle et norme générale (1).

   L’idée de séparation des pouvoirs vient des philosophes français, il s’agit de séparer totalement l’exécutif, du législatif et du judiciaire. Mais cette séparation totale est une illusion, en réalité il y a toujours des zones de friction. Par exemple, dans l’Etat français, l’exécutif et le législatif échappent au judiciaire par la mise en place d’un tribunal ‘du secteur public’ (?) Dans le modèle libéral, les frictions sont inhérentes au système et nécessaires ; il faut prévoir des droits de recours contre l’abus d’autorité (l’arbitraire) : Conseil d’Etat, Cours de Cassation…

   Il y a une hiérarchie des normes.

   La séparation des pouvoirs est elle-même un droit supra-constitutionnel, on le trouve dans la Constitution américaine et aussi dans la Constitution belge.

II. La critique du modèle libéral est basée sur la notion de souveraineté, développée à partir de Jean Bodin ou Thomas Hobbes : « tout ceci (le Droit, les Normes, la séparation des pouvoirs), n’est qu’une illusion qui sera déchirée par le fracas de la réalité ». La souveraineté est une et indivisible.

   A la question fondamentale de la politique : « qui décide ? », l’Etat libéral répond  « la Constitution », (reprenant la déclaration d’Aristote : « ce qui est Souverain, c’est la Loi »), mais c’est un expédient. Dans les situations de crise que traverse l’Etat, et la Société, la question de la décision prend tout son sens et s’appuie rarement sur le respect de la Constitution, ou alors à travers des acrobaties (exemple des ministres de l’Etat Belge en exil à Londres en 1940, qui se proclament souverains, par rapport à un souverain empêché (le Roi) resté au pays, par fidélité à la Constitution).
Pour Carl Schmitt, le Souverain est constamment à l’état de Nature, (la sauvagerie), il échappe au Nomos. La critique du modèle libéral pose le problème de la « clôture normative » supposée de l’Etat de Droit. Cela n’existe pas pour Carl Schmitt.

III. Les apories de Carl Schmitt
   Fondamentalement, Carl Schmitt a raison : le modèle normatif n’est à l’évidence pas valable « de toute éternité ». Les constitutions des cités grecques étaient rédigées sans prévoir le mécanisme de leur propre révision. Les constitutions modernes prévoient ce cas : sont – elles pour autant « éternelles ? »

   Mais il y a une limite à cette critique : la notion juridique de Nécessité (dans laquelle les juristes s’accordent pour reconnaître la légalité de la suspension temporaire des normes ordinaires).
Réfléchissons à un cas théorique. Soit deux pays identiques, qui partagent les mêmes valeurs, qui rédigent leur constitution. D’un côté, on met au travail des juristes professionnels : ils produisent quelque chose de similaire au Code Napoléon de 1804 (environ 2000 articles, très complet, éprouvé dans de nombreux pays des cinq continents depuis deux siècles) ; de l’autre côté, on met au travail des juristes amateurs ; ils « pondent » un droit d’environ 20000 articles. Lequel des deux pays est-il le plus « juste » ? Le cas du deuxième pays est par exemple illustré par la Belgique : en 2014 ont été publiées 140000 pages au Moniteur, pour environ 20000 articles de loi. On assiste à une inflation de la normativité. La clôture normative n’est pas inscrite dans le modèle libéral, et ne peut pas l’être. Donc, en théorie, Carl Schmitt a raison.

   Par contre, on peut l’attaquer sur le terrain de sa théorie absolutiste de l’Etat, sur quoi débouche sa critique de l’Etat de Droit Libéral. S’il est vrai qu’un concept de Souverain absolu surgit en période de crise, dans les faits, au XXè siècle, le modèle libéral, bien qu’imparfait, survit mieux à l’état absolutiste (j’ajoute en pensant à ce début de XXIè siècle qui voit le retour en grâce des absolutismes dans l’opinion : jusque quand ?)

   Par sa défense du modèle absolutiste, Carl Schmitt porte une responsabilité intellectuelle dans l’avènement du nazisme. Ce qui l’a conduit en 1933, lors de son adhésion, probablement opportuniste, au parti nazi (sous la recommandation de Heidegger), à dire – ainsi que Richard Miller l’a rappelé lors du séminaire précédent : « Le Führer créé le Droit ».
En conclusion, on ne peut pas réfuter en théorie la critique du modèle libéral de Carl Schmitt, on peut la réfuter empiriquement.

(fin de l’exposé de Drieu)

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Dans la discussion qui suit, quelques thèmes ont été abordés, dont la question du fondement théologique de la généralité normative chez Carl Schmitt. Il était catholique fervent. Quelle influence la pensée médiévale a-t-elle exercé sur son modèle ?

Dans la crise contemporaine, la Banque Centrale Européenne ne joue-t-elle pas le rôle du Souverain (le seul peut-être effectif dans l’Union, qui surgit en temps de crise pour décider) ?

La démocratie et le modèle libéral sont-elles conjointes ? Il faut séparer la Forme politique du Droit répond Drieu, l’histoire propose des combinaisons différentes entre démocratie, oligarchie, despotisme d’un côté, et modèle législatif normatif ou arbitraire de l’autre.

L’état de Nécessité, inhérent au Droit, et l’état de Crise dans la cité : est-ce la même chose ? La question se pose différemment en fonction des trois grands systèmes (ouverts) que sont le  Droit romain, le Code Napoléon et la Common Law.

A l’occasion d’une question concernant la distinction de l’ami et de l’ennemi, Drieu répond qu’il ne s’agit évidemment pas d’une catégorie normative mais que cette distinction relève du Souverain ; il ajoute qu’il y a un noyau romantique dans la pensée politique de Carl Schmitt dont l’analyse pourrait être abordée dans la suite du séminaire (le lien entre le nationalisme allemand et l’antisémitisme).
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(1) Je cite Drieu Godefridi, dans un article, Arbitraire et droit dans l’Athènes antique (2010) : « c’est Athènes qui, la première, consacre effectivement, entre le décret (psephisma) et la loi (nomos), comme norme générale, une distinction séminale de tout le droit public occidental. »

Autre compte rendu du séminaire 






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