Brouillages, une nouvelle de science-fiction

Brouillages










La télévision s’était détraquée pendant le flash spécial de CNN. Il m’a fallu un petit temps pour comprendre la gravité du problème. Cela n’a plus beaucoup d’importance.
Le soleil était haut sur la baie de San-Francisco ce matin-là, le ciel dégagé, la vue magnifique depuis le douzième étage de l’hôtel Four Seasons. Trois journalistes analysaient l’impact des barrières à l’importation mises en place à l’encontre de la Chine.
J’étais occupé à nouer ma cravate classique à fines rayures sur ma chemise blanche, lorsque l’émission fut interrompue par un signal parasitaire qui brouilla l’image du téléviseur pendant soixante secondes. Je demeurai figé devant le poste, mon geste suspendu, hypnotisé par des éclairs qui parcouraient l’écran plat en tous sens. Lorsque l’image redevint visible, une journaliste à Wall Street rapportait un incident à la bourse de New York, fiévreuse en cette nouvelle journée de ventes massives. Les terminaux s’étaient éteints sur le coup de onze heures onze minutes précises. Les alimentations de secours des puissants systèmes informatiques n’arrivaient pas à redémarrer. La journaliste ajoutait qu’aucun des responsables du centre de données n’était joignable par téléphone. Je jetai un coup d’œil sur le cadran numérique incrusté dans le téléviseur qui me donnait l’heure locale, il était sept heures douze minutes, ce 1er août 2014. Il y avait quatre heures de décalage avec la côte Est. L’incident venait donc se produire.
Comme tout le monde, j’appris plus tard qu’à cette minute, très haut dans le ciel, à quatre cent kilomètres d’altitude, une forte impulsion électromagnétique déclenchée par l’explosion d’une bombe thermonucléaire avait recouvert tout le territoire américain.






Confortablement installé dans la grande salle Art Déco du restaurant j’avalai un verre de jus d’orange puis attaquai le repas à base d’œufs, saucisses, bacon et café. En première page du journal local, le SF Chronicle, s’étalait la décision du Président d’autoriser des manœuvres aéronavales en Mer de Chine du Sud. Un article en troisième page rappelait que ce jour marquait par ailleurs le centenaire d’un événement important que je n’eus pas le temps de lire, car mon voisin de table, un homme d’affaires japonais que j’avais croisé dans le lobby de l’hôtel me demanda ce que je pensais de la situation internationale.
— Oh, vous savez, je ne m’occupe pas beaucoup de politique, à vrai dire je n’y connais pas grand-chose – je m’intéresse surtout aux gens lui dis-je, j’écris des biographies.
— C’est d’autant plus intéressant, vous autres écrivains, avez, comment dire, un point de vue particulier sur les choses, reprit l’homme d’affaire qui s’était présenté sous le nom de John Kuchida – mais ce jeu n’est-il pas un peu dangereux ? Toute la Septième Flotte envoyée si près des…
— Je suis désolé, je ne comprends pas bien de quoi vous parler au juste Mister Kuchida répondis-je. La Chine a envoyé ses troupes sur Taïwan, c’est ce qu’on peut appeler un acte de guerre, non ?
— Oui, oui reprit-il après avoir bu une gorgée de café, je comprends Monsieur… Monsieur ?
Je me levai de table et lui remis ma carte de visite.
— Excusez-moi de prendre congé lui dis-je. J’ai beaucoup de travail.
— Bonne journée Mister C. me répondit-il en tournant et retournant la carte entre ses doigts. Nous nous reverrons certainement plus tard car ce qui devait arriver s’est déjà produit bien que peu de personnes l’aient remarqués. Vous-même, n’avez-vous rien observé d’inhabituel ? Et faites bien attention aux ascenseurs, ils ont parfois de ces caprices…






La remarque de Mister Kuchida me fit sourire. J’avais douze étages à remonter pour récupérer mes dossiers. Je me demandai si la panne à la Bourse de New-York avait été réparée.
Une petite foule se rassemblait devant le bloc d’ascenseurs à côté de la réception. Nous attendions depuis plusieurs minutes, lorsque le responsable de l’accueil vint nous expliquer qu’il faudrait emprunter les escaliers. Il y avait un petit problème, tout le monde travaillait à le réparer. « Merci de votre compréhension mesdames, messieurs. »
Bien qu’alourdi par mon copieux petit déjeuner, je décidai qu’un peu d’exercice ne me ferait pas de tort. J’avais un rendez-vous important dans la ville de Carmel à deux cent kilomètres. En grimpant à mon rythme j’avais encore de la marge sur l’horaire.
Aux environs du troisième étage les lumières de la cage d’escalier clignotèrent, une faiblesse passagère de l’éclairage pensai-je. J’eus difficile à monter après le sixième, mon cœur battait de plus en plus vite. Des pensionnaires de l’hôtel me dépassaient d’un pas vif et allègre. J’entendais de plus en plus de monde s’engager dans les étages inférieurs et d’autres, nombreux nous croisaient en sens inverse. Au huitième les lumières s’éteignirent d’un coup, nous figeant dans l’obscurité. J’entendis quelques jurons, des lampes de poche s’allumèrent, les gens s’interpellaient, et l’ascension reprit. Un éclairage appauvri baignait le dixième étage dans une pénombre sale, d’un jaune pâle intermittent. Il n’y avait plus personne avec moi. C’est alors que je vis Mister Kuchida descendre l’escalier. J’avais le souffle court et ne fut pas capable de lui adresser la parole. Il me croisa avec un petit sourire et me dit à voix basse : « je vous avais prévenu, vous voyez ce qui arrive maintenant », puis il poursuivit sa course le plus naturellement du monde. Je me retournai avec une vigueur retrouvée, l’interpellai : « Mais… enfin… que faites-vous là ? … Et que voulez-vous dire au juste ? Oh Mister Kuchida ! Attendez ! Ne partez pas ! » Le bonhomme avait déjà disparu, happé par les profondeurs obscures.
Lorsque je débouchai sur le palier du douzième étage l’éclairage était toujours en panne. Avec pour seul guide une fenêtre qui diffusait une faible lumière, je retrouvai la porte de ma chambre, inquiet à l’idée que la clé d’accès électronique puisse ne pas fonctionner mais la porte était entrebâillée. La femme de chambre était peut-être passée pendant le petit déjeuner. Je frappai à la porte, j’appelai discrètement et entrai.
Mes affaires étaient dans l’état que j’avais laissé, le lit défait, mes dossiers dispersés. De tous mes objets de valeur, le plus important tenait dans la mallette de cuir au pied du bureau, mes carnets, la tablette électronique, les notes de mon prochain livre. Tout était à sa place. La rencontre avec Kuchida trottait encore dans ma tête, comment avait-il fait pour descendre si vite ? Il était resté dans la salle de restaurant à lire la gazette après que je fusse parti, et entretemps les ascenseurs étaient tombés en panne
J’avais oublié la télévision ; m’apprêtant à l’éteindre je me rendis compte que des éclairs parcouraient à nouveau l’écran plat, mais il y avait autre chose : face aux deux grandes baies vitrées de ma suite devant la baie de San-Francisco, je réalisai que la ville était gagnée par l’obscurité. Levant les yeux vers le ciel je fus tétanisé.






Moins d’une heure auparavant, le ciel était inondé du soleil de Californie au début d’une journée d’été. A l’instant, il s’assombrissait rapidement sous une chape d’altocumulus, une condensation gigantesque superposée à l’azur vide et dur. En quelques secondes le ciel se mit à boursoufler dans toutes les directions, des bataillons d’une armée noire grouillante tombait des nuées, j’aurais juré voir des éclairs de foudre jaillir des yeux de soldats qui tenaient des lames blanches zébrées entre les dents comme un souffle primordial roulant ses masses motorisées dans les grandes avenues blanches du ciel. J’avais l’impression de regarder un film en accéléré dans lequel le chaos de nuages de toutes les teintes de gris et de noir était en train de remplir le ciel d’une matière homogène, puis de se découper en bandes de différentes fréquences pour finir par ressembler à un écran rempli de parasites.
Le climat nous réservait des surprises pensai-je, mais ce que je voyais n’avait pas de sens pour moi. Ma mémoire me joua un tour en ramenant à la surface de ma conscience la première phrase d’un roman que j’avais lu il y a bien longtemps. Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors-service. Dans le roman c’était une métaphore qui s’appliquait au ciel au-dessus de Tokyo, mais ici c’était une description qui collait parfaitement à la réalité, je n’aurais pu mieux le dire.
L’importance de mon rendez-vous d’affaire me revint en tête ; je me demandai si le ciel est aussi bouché sur Carmel qu’au-dessus de San Francisco.
Je me retournai vers le téléviseur. L’écran affichait un brouillard laiteux dans lequel défilaient des éclairs. J’appuyai sur la télécommande et passai toutes les chaînes en revue sans autre effet qu’une succession de cette neige. Frénétiquement je repassais d’une chaîne à l’autre dans l’attente d’un commercial, d’une news, d’une série, d’un soap, d’un match de la NBA, n’importe quoi, j’aurais donné beaucoup pour une publicité, l’annonce du prochain match des Giants, un mauvais clip de rap sur MTV, Connect the World, l’émission de Becky Anderson, les reportages animaliers de la BBC, le talk-show d’Oprah Winfrey, le trailer du nouveau film de David Lynch, les cours du Dow Jones, de l’Eurostoxx 50, du Dollar/Euro, du Dollar/Yen, le prix du Brent, j’aurais donné le premier chapitre de mon livre pour un graphique, une séquence, une bande-son, tout ce qui m’aurait signifié la normalité, l’agitation des affaires, la tranquille continuité du monde, n’importe quoi plutôt que ce brouillage à l’image du ciel



m’asseoir sur le lit, là, tout de suite, respirer, faire le vide, m’arrêter de penser, là, voila, lentement, respirer, faire le vide  montagne ciel nuages regarde les oiseaux qui passent au loin, moi sage vieux chinois dans la montage contemple les montages qui disparaissent dans la brume, j’écris de ma belle plume d’étranges idéogrammes à l’encre noire je me perds dans les dessins de cette plume de ma main que j’observe, ces doigts, comme c’est beau une main toutes ces veines la vie qui circule, respirer, faire le vide, remonter, lentement, voila, assis sur le lit, je reprenais calmement le contrôle de moi-même



J’avais remarqué les jours précédents un poste de radio vintage posé sur le minibar, un petit anachronisme dans une chambre d’hôtel moderne, une jolie décoration. Je n’avais pas pensé que ce poste pourrait être en état de fonctionner mais j’eus tout d’un coup l’idée que cette ancienne technologie qui captait directement les ondes dirait quelque chose. Après avoir tourné le sélecteur sur l’étendue complète du spectre des fréquences et dans les trois bandes, force me fut de constater que les stations de radio n’émettaient plus rien, si ce n’était aussi une friture, un bruit blanc, avec des crachotements dans lesquels perçait le sifflement d’une alarme lointaine, ou d’un électrocardiogramme à l’arrêt, ou l’appel atonal du hautbois dans le thème de la mort d’Isolde.
Quelque chose clochait. Je réfléchissais au téléviseur et à l’étrange brouillard. En l’absence de signal, suite à une panne électrique par exemple – car telle me semblait être une conséquence de la situation, et j’avais bien vu les ascenseurs qui ne fonctionnaient plus, et les lumières s’éteindre un peu partout ou se rallumer sur le générateur de secours, rien n’aurait dû apparaître sur l’écran. Pourtant ce que j’observais imitait l’activité à vide d’un tube cathodique. Je me rappelais très bien les pannes du gros téléviseur de mon enfance, l’écran verdâtre à balayage et mon père qui jurait. Ce fut comme si cette machine transformait l’absence de signal digital en un bruit analogique, et qu’elle avait spontanément régressé vers un stade antérieur de l’évolution des espèces mécaniques suite à un cataclysme.
Je me sentis mieux. C’était un nouveau défi pour mes talents d’investigateur prompt à débrouiller l’écheveau compliqué de la vie des autres. J’approchai mon oreille du récepteur pour identifier les signaux qui passaient dans le crachotement de la radio, et au bout de quelques minutes j’entendis distinctement les paroles suivantes:
« Ici Londres ! Messages personnels : Gabrielle garde le manchot… Le fantôme n’est pas bavard… Deux fois… L’abbé est nerveux… Nous répétons ». Voila qui était extrêmement curieux ! Radio Londres ici ? Maintenant ? J’écoutai encore, très attentif, je notai les messages qui passaient dans mon carnet noir, cela pourrait servir… La même voix monocorde d’outre-tombe laissait tomber ses syllabes une à une depuis une chute de temps de plus de soixante-dix ans… le vieux poste diffusait des messages personnels en provenance de la Seconde Guerre Mondiale sur fond de sifflements asthmatiques… « Les corbeaux croassent… Le grand vizir s’est réveillé… Nous répétons… Le grand vizir s’est réveillé… Les miroirs jouent des tours, attention !... Deux fois… Quatre Zéro Quatre Huit… Les miroirs ne sont pas ce qu’ils semblent… »
Que se passait-il là-haut dans l’éther ? Les temporalités se mélangeaient. Des signaux radio ayant quittés la Terre depuis la dernière guerre propageaient toujours leurs échos : était-ce à cause du ciel ? Celui-ci restait stabilisé sur un mélange très épais de noirs, gris, bleus, verts, parfois zébré de lignes blanches. Il semblait y avoir une cause mystérieuse derrière tout cela.
Toute la ville que j’observais depuis les fenêtres à l’angle de la tour du Four Seasons, depuis le Golden Gate Bridge à l’ouest jusqu’à l’Interstate 80 à l’est qui traversait la baie, était plongée dans l’obscurité complète. Quelle heure était-il ? J’allumai mon portable. Un brouillard laiteux s’afficha sur l’écran.
Les objets, la chambre, l’ensemble de cette tour pour ce que je pouvais en juger, et toute la ville semblaient être la proie d’une gigantesque panne d’électricité, mais c’était un phénomène nouveau, pas une banale coupure d’électricité. C’était plus subtil, la lumière s’était éteinte un peu partout, mais les appareils étaient envahis d’ondes bizarres, brouillés comme une mauvaise soupe, parasités par des vers, des ombilics qui magnétisaient, démagnétisaient tout au passage, circulant dans les intestins du ciel tripes à l’air



hurle ta panique devant la ville déréglée serpents du ciel mangeurs d’électricité crachotements venimeux vertes lumières en balade je vous vois très haut tâches vertes dans le ciel orbites géostationnaires des satellites militaires



J’eus l’idée d’appeler la réception de l’hôtel. Les ascenseurs s’étaient peut-être remis en marche. Lorsque je décrochai le combiné du téléphone fixe, la tonalité fut remplacée par la friture sonore qui sortait du poste de radio, hachée de cris, d’appels de machines détraquées, de lambeaux de musique. Le brouillage s’était infiltré dans tous les outils de communication.
Plan d’action : sortir de cette chambre, redescendre au rez-de-chaussée, partir aux informations dans les couloirs de l’hôtel, à la réception, dans la rue ; marcher, observer ce qui se passe, parler à des gens, prendre la Chevrolet blanche de location au parking, quitter la ville, rouler tranquillement vers Carmel comme prévu, pas plus de quatre-vingt dix milles à l’heure, pour mon interview, oui, reprendre un cours d’activité normal en attendant que ce problème soit réglé car forcément des tas de gens y travaillent en ce moment. J’étais bien bête de me faire du souci ! Il y avait forcément une explication à tout cela, c’était juste un problème gigantesque, d’accord, peut-être même à l’échelle entière des Etats-Unis, si j’extrapolais à partir des bribes de conversation que j’avais captées sur CNN, après tout cela faisait penser à un black-out qui avait démarré sur la côté Est dans la matinée, et il était arrivé jusqu’ici, voila, c’était une panne gigantesque et un peu bizarre dans certains de ses effets, mais rien d’autre qu’une panne, et puis la technologie était devenue très complexe, et avec l’interconnexion des réseaux il était logique de s’attendre à des phénomènes nouveaux, des phénomènes émergeants, la société globalisée dans laquelle l’individu  ne représentait plus qu’une quantité statistique marginale échappait à l’entendement, ou alors à la limite, n’était plus intelligible que pour une de ces intelligences artificielles qui circulaient dans les mondes virtuels imaginés par les auteurs de science-fiction. D’ailleurs j’avais mon idée sur ce phénomène « neige et brouillard » : le téléviseur, la tablette, le mobile, des appareils équipés de micro-processeurs programmables, et quelque chose avait détraqué l’électronique, quelque chose qui venait du ciel modifiait les circuits intégrés qui se mettaient à générer du bruit sur un mode pseudo-aléatoire, une forte impulsion électromagnétique peut-être qui avait détraqué la météo par la même occasion.
Je respirai un grand coup, ouvrit la porte de la chambre.






A quoi m’attendais-je ? A ce qu’elle s’ouvre, ne s’ouvre pas ? Les mains moites, la transpiration coulant le long de mes aisselles, dans mon dos, je tremblais ; ce costume trop cher, un peu serré, ne m’allait plus, j’aurais voulu retourner me coucher, nu, éteindre mon cerveau et m’endormir … D’une seconde à l’autre mon énergie avait été anéantie par un pressentiment : et s’il n’y avait plus personne là-dehors, si j’étais le dernier homme sur Terre ? C’était enfantin, ridicule… Mais peut-être entretemps quelque chose avait-il changé sur le poste de télévision, il suffisait que j’y jette un coup d’œil rapide, et puis je sortirais. Je repris la télécommande et passai toutes les chaînes en revue. Il y avait bien quelques nuances qui n’apparaissaient pas tout à l’heure, la neige n’était plus aussi régulière, j’aurais dit qu’elle était soulevée par une petite brise, qu’elle bougeait parfois d’un côté à l’autre de l’écran très lentement, et puis en l’observant avec attention ce mouvement reprenait après quelques minutes mais un peu plus vite. J’ignore combien de temps je demeurai ainsi planté avec la télécommande a tenter de comprendre ce balayage d’ondes, d’y deviner des formes, un sens, j’étais hypnotisé, et la radio continuait à vider ses boyaux sonores d’une autre époque, le crachotement montait en intensité dans la chambre comme l’eau remplissant une baignoire dans laquelle j’allais me noyer. Mon cerveau commençait à produire l’équivalent d’un bruit blanc très profond, à osciller entre hébétude et veille. Peut-être qu’un stade précurseur de sommeil commençait d’arriver alors que j’étais là, debout, me balançant un petit peu d’avant en arrière, d’arrière en avant. Mon corps rappela son existence, la pression subite que je ressentis sur ma vessie me parut alors un signe de santé. Je me rendis dans la pièce d’eau et après m’être soulagé je constatai que l’eau coulait toujours, le savon sentait toujours aussi bon, c’était un tel plaisir de me laver les mains, un moment unique de bonheur, des choses normales du monde qui continuait à fonctionner. Du coup j’eus l’envie irrépressible de prendre une douche, d’éprouver la morsure des jets d’eau froide et chaude sur la peau avant qu’ils ne se mélangent à bonne température, d’y rester le temps nécessaire pour reprendre mon souffle, ma respiration.
Pendant que je me séchais j’essayais de voir la tête que je faisais dans la glace, mais dans cette pénombre générale c’était assez vague, cela aurait bien pu être le visage de quelqu’un d’autre qui me regardait, pour ce que je pouvais en deviner il y avait bien une ressemblance, le visage d’un homme alourdi par la cinquantaine, presque plus de cheveux, un menton avec fossette mais cela ne prouvait rien. Après m’être rhabillé j’en étais toujours au même point d’indécision : sortir, ne pas sortir ?
C’est alors que je réalisai qu’il y avait une anomalie plus énorme encore que tout le reste : il n’y avait plus aucun bruit. Il n’y avait pas le moindre soupçon d’agitation derrière la porte, dans le couloir, les autres chambres. Hier soir je me rappelais avoir entendu la télévision provenir de la chambre mitoyenne, assez fort même, l’isolation laissait à désirer au Four Seasons, mais je n’entendais plus rien monter des rues, douze étages, ce n’était pas si haut, pas au point que je fusse coupé des bruits du monde. J’aurais dû entendre des sirènes de police, de pompiers, d’ambulance, un événement de telle ampleur, un black-out généralisé, cela aurait dû produire une myriade de catastrophes dans une ville comme San Francisco ; j’aurais dû voir des mouvements de voiture, de gens, des foules entières en panique ou en colère dans la semi-obscurité des rues. Où étaient les flammes des incendies qui auraient dû s’allumer dans la ville, les accidents de voiture, de trains, d’avions, où étaient tous ces signaux que je recherchais maintenant car ils auraient signifié paradoxalement que la vie continuait dans cette catastrophe et à cause d’elle.
Mais il ne se passait rien. Le calme absolu. Cela voulait-il dire personne ? Personne ! Où étaient tous ces gens que j’avais croisés en remontant dans ma chambre ? Où étaient passés Mister Kuchida et ses devinettes



je suis le dernier homme sur Terre



Était-ce la conséquence du black-out ? Les gens ne disparaissaient pas à cause d’une coupure d’électricité. Le ciel obscurci au moment où « cela » était arrivé, ce brouillard étrange à la télévision, et comment fonctionnait-elle sans électricité cette télévision du Diable, et sur les écrans de la tablette électronique ou du téléphone portable la même sarabande de particules qui dansaient leur valse lente sur la musique de tous ces sons bizarres sortant de postes de radio morts depuis cinquante ans, cela voulait dire qu’une rupture s’était produite mais qu’est-ce qui était cause, conséquence : les impulsions électromagnétiques, les aliens, la guerre ?
Je respirai un grand coup, ouvrit la porte de la chambre.






 Devant moi, le noir total. Je tournai la tête de gauche, de droite. Où était la fenêtre qui m’avait guidée tout à l’heure ? Derrière le coin. J’hésitais à me déplacer dans ces couloirs, encore moins dans les escaliers de service sans la moindre source lumineuse. Il me fallait une lampe torche ou des allumettes. Je n’avais ni allumettes ni briquet. Je ne fumais pas. Je regrettais de ne pas être fumeur, cela m’aurait aidé, car question flamme, éclairage, avec mes appareils portables, la tablette et le téléphone que j’utilisais à défaut d’autre chose, je voyais à peine le bout de mes doigts en sortant prudemment dans ce couloir. Je bloquai la porte avec le minibar et j’avançai de quelques pas ; au moins cela me rassurait, il y avait bien un plancher. Je m’étais presque attendu à tomber dans le vide et me réveiller d’un cauchemar. J’appelai : « il y a quelqu’un ? Est-ce qu’il y a quelqu’un de vivant ici ? »
Je n’entendais rien.



ils sont planqués les clients, morts de frousse, dans leurs chambres, sur leurs bidets, en train de se poser les mêmes questions que moi, trop ahuris pour chercher de l’aide, je les déteste meutes d’hommes et de femmes d’affaires pimpants que je croise dans la grande salle art déco du restaurant au petit déjeuner, au bar Lounge, dans les ascenseurs, n’oublie pas les touristes américains en bermuda, moulés dans leurs t-shirts trop étroits ou extra larges, que sont-ils venus faire ici, quand j’ai besoin d’eux, rien, nada, plus personne à l’appel, ils le font exprès



Je m’avançai encore d’une dizaine de pas, prudemment. Derrière moi la porte ouverte découpait un rectangle de clarté pâle, suffisante pour que je m’aventurasse un peu plus loin. Je continuais d’appeler « ohé ! hé là-dedans ! quelqu’un ? » J’avançais en me tenant au mur, le ventre noué, je sentais la moquette sous mes pieds, j’étais resté en chaussettes, chaque pas qui m’éloignait de la porte de la chambre augmentait mon rythme cardiaque. J’avais le souffle court, même effet qu’à la salle de fitness où je me forçais, pas pour le plaisir, pas assez d’exercices, d’entraînement physique. J’étais plutôt du genre immobile, tout le temps fourré dans des livres, assis à écrire, à consulter mes écrans, voilà où menait l’abus de littérature comme l’abus de mauvaise graisse, le moindre effort vous amène au bord de la rupture, et j’étais de nouveau en sueur. Je regrettais ma piètre forme physique, j’avais une envie folle d’envoyer danser ma vie, ce que j’étais devenu, repartir de zéro, brûler mes graisses, courir sans perdre haleine dans ce couloir sans fin, guilleret et léger, et j’avais envie de rire, je n’appelais plus personne, je riais aux éclats, les larmes aux yeux, j’éclatais de rire, vraiment trop drôle, couché sur la moquette, parfait imbécile tordu de rire dans le cul de l’enfer.
Une lumière s’approchait du fond de l’enfer. Quelqu’un ! Je voyais une silhouette se découper, une lampe torche balayait le couloir accrochée à un casque, un pompier peut-être. Je le voyais mieux. C’était un homme, un asiatique, Mister Kuchida ! Sa lumière m’avait accroché, il venait vers moi, un piolet dans la main, des cordes passées autour de l’épaule, un alpiniste ; on allait descendre douze étages en rappel. Drôlement habillé, pas du genre soldat du feu ou premier de cordée, une tenue toute simple, pantalon blanc, chemise blanche à courtes manches : un infirmier. Je me levai. Qu’est-ce qui se passe lui demandai-je, où sont les gens ? Comme je le voyais mieux je sus que ce n’était pas Mister Kuchida. L’infirmier me faisait signe de la main, pas un mot, c’était un Chinois, de Chine, il ne causait pas bien anglais. Bon, j’admettais, enfin c’était clair, il me faisait signe de le suivre, j’entendis même come… come Venez, venez ! J’étais pas trop décidé à y aller, comme ça, sans un mot d’explication, il me semblait louche d’un coup mon infirmier, je voyais mieux son visage, j’aurais dit le Docteur Fu-Manchu ! Pas quelqu’un de commode, les ombres, l’éclairage, les pointes du visage, l’air grimaçant, n’étaient pas fait pour rassurer, je n’en étais pas encore aux confidences : « allons reprenez courage, le plus dur est passé, tenez, un bon bol de nouilles pour vous remettre, c’est bon mangez… » Qu’est-ce que j’attendais dans le couloir : partir, ne pas partir ?
A ce moment la musique se leva, très lente, très majestueuse, avec ce début si caractéristique, ce thème qui me fendait le cœur, et les silences, et la montée de l’orchestre, la plainte des cordes : je reconnus le thème de Tristan qui venait de l’autre côté de l’enfer, du bout du couloir, de la lumière. Je tournai la tête, cela venait de ma chambre, et le volume montait de plus en plus fort, je me serais crû en plein dans l’orchestre du Philarmonique de Berlin, chef Klemperer à la baguette.
Quelle sono ! « ils » y mettaient le paquet, c’était une émission spéciale, les programmes reprenaient, tout allait redevenir normal ! Le Docteur Fu-Manchu s’éloignait de moi maintenant, il me tournait le dos, je le vis encore faire un signe de la main, allez-y come ! come ! et la lumière de son casque s’enfonçait dans ce couloir qui n’en finissait pas, je ne l’aurais jamais crû si long avant… avant…
Avant tout je devais rentrer dans ma chambre, il se passait quelque chose, j’allais savoir !



je rentre dans cette chambre douzième étage Four Seasons San Francisco 1er Août après l’événement, le flash spécial CNN, un black-out à New-York, peut-être tous les Etats-Unis, un ciel en écran vidéo, et le téléviseur en royale activité, beaucoup plus grand en apparence, rayonnant d’une lumière splendide, jaune, orangée, verte avec la musique qui sort à fond, le thème du Tristan en boucle, un jardin qui emplit la chambre, les contours lointains de la baie s’effacent, et des odeurs, plein d’odeurs du jardin dans lequel je marche, les pieds en chaussettes, je touche l’herbe les nuages, le ciel gris violacé s’est transformé en un tableau rempli de sources lumineuses et chacune d’elles brille d’un éclat plus vif lorsque je la regarde ébloui, elles bougent, s’envolent, des anges peut-être en procession autour du trône du Grand Architecte



La musique finit par s’arrêter très doucement, les couleurs perdaient leur éclat, le téléviseur reprenait ses contours, le lit, le bureau, les fauteuils, les fenêtres, la chambre émergeaient de la luxuriance verte pleine de fleurs, de lianes, d’arbres de toutes les essences qui se dissolvaient dans un brouillard orangé. La vision finit par disparaître complètement…



 le silence, et cette chambre où je reprends pied… que s’est-il passé depuis que j’ai ouvert la porte ? Des appels, des signaux, d’un côté, de l’autre, mais je suis là, je me sens bien. Pourtant quelque chose a changé, est en train d’évoluer rapidement, le téléviseur affiche une image stable avec la date et l’heure en incrustation, en ce 1er Août 2014 il est exactement 7 :12 du matin, Pacific Standard Time, la radio émet du jazz des années cinquante, le ciel est couvert d’un épais brouillard des éclaircies apparaissent,  enfin le ciel bleu s’élargit de plus en plus, le Soleil revient sur la baie, je sens une telle joie, c’est fini, fini, et puis


masse énorme de sons, de bruits, comme une locomotive qui serait entrée d’un coup dans la chambre, percuté l’hôtel,  le vacarme me frappe dans la poitrine l’onde de choc je tombe et


douleur immense comme si transpercé par un javelot, empalé sur une poutrelle d’acier, le cœur éclaté, les tripes à l’air, tout mon sang explosé dans la pièce, des alarmes, des sirènes, et partout des hélicoptères dans le ciel, des gens qui courent dans le couloir, qui crient, des appels à l’aide



Le vacarme finit par cesser lui aussi, et je me retrouvai par terre, les yeux grands ouverts. Mon portable se mit à sonner. Les communications avaient l’air de se rétablir. Je décrochai, c’était le Docteur Fu-Manchu du couloir! J’aurais dit qu’il était juste à côté de moi ; sa diction de pirate des îles, un peu pidgin, me chatouillait les oreilles.
  Bonjour, ici le bureau du transport. Vous êtes en retard.
— Docteur Fu-Manchu, quelle surprise, le bureau du transport, de quoi s’agit-il ? Vous me proposez un voyage, désolé d’être en retard, j’ai eu un contretemps.
— Vous êtes en retard.
— C’est que… comment dire ? Il y a eu un grand, oui, je crois un très grand problème, mais on dirait, enfin … il me semble… que c’est réparé. Vous avez bien vu de quoi il s’agissait, non, vous avez trouvé d’autres clients de l’hôtel ?
— Vous êtes en retard.
— … Ahem ! Oui bien… mais dès que je pourrai me lever, … je crois, je crois être blessé voyez-vous ! C’est idiot, mais je n’arrive pas à me lever… J’essaye de bouger mes jambes… je ne sens rien c’est curieux vous ne trouvez pas ? Mais rassurez-vous, c’est juste un léger étourdissement…
— Vous êtes en retard.
— Je vais me rétablir de ce pas, et vous verrez, au volant de ma Chevrolet blanche, je vais mettre plein gaz et foncer vers Carmel… oui c’est ça, à tombeau ouvert ! Ah ah ! Vous connaissez cette expression Docteur Fu-Manchu ! Je vais vous dégringoler dessus en plein dans le mille de votre bateau pirate des mers de Chine du Sud et vous faire avaler vos drapeaux de péril jaune. Vous me verrez débouler dans un tonnerre de Dieu au volant de mon carrosse blanc avec une cohorte d’anges au derrière et tous les Saints avec, Michaël, Raphaël Angel, je vous désosserai les membres inférieurs puis vous arracherai les yeux sur Carmel en dollars, Carmel en bouillie d’électrons, caramel atomique dégoûtant !
— Vous êtes en retard.
Là je crois que j’ai compris, j’ai laissé le portable de côté, et tant que j’y étais allongé, à ne plus pouvoir bouger, je voulais au moins voir les choses sous un angle confortable.
Et puis je le vis arriver, l’allure tranquille, non pas l’épouvantail Fu-Manchu mais Mister Kuchida, une lampe torche à la main en train de balayer le couloir ; il inspectait les numéros de chambre. Je lui fis un petit signe de la main.
— Enfin ! Mister Kuchida, vous avez été bien long à me retrouver.
— Appelez-moi John je vous en prie. Brisons la glace voulez-vous ?
Il s’accroupit à côté de moi, je n’avais pas remarqué la douceur de sa voix, la gentillesse de ses manières. Je lui dis :
— Et bien, il me semble que notre conversation de ce matin a été … comment dire ? interrompue n’est-ce pas ? de quoi parlions-nous au juste… John ? De la situation internationale ? Quelque chose de remarquable s’est passé aujourd’hui, dites-moi ?
— Levez-vous je vous prie. Nous avons des choses à nous dire. Votre voyage avait déjà commencé lorsque nous nous sommes croisés au petit-déjeuner. Vous aviez remarqué l’éclair violacé sur votre téléviseur pendant l’émission de CNN ?
— Ah ! Vraiment ? C’est arrivé à ce moment-là, mais quoi au juste ? Qu’est-ce qui est arrivé ?
— Un brouillage entre deux mondes peut-être ? Vous aurez tout le temps de lire les journaux. Les gros titres. Guerre atomique ! Rien de moins. Il ne reste plus rien ici, il est temps de partir. Vous avez beaucoup lutté. Ma voiture nous attend… Vous m’accompagnez ? Il me tendit la main et sans le moindre effort je me relevai.
Je dépassai mon corps, la chambre d’hôtel, le couloir dans lequel Kuchida m’emmenait, et m’en allai par une ouverture au bout, à travers le mur vers sa voiture suspendue entre ciel et ciel.






«  Le voyage vous plait-il Mister C. me demanda Kuchida après quelques minutes passées à survoler ce qui restait de San Francisco brûlée au dernier degré. J’avoue que le paysage n’est plus habitable, dommage pour l’humanité, mais que voulez-vous, c’est peut-être une loi de série, un centenaire va en chasser un autre.
   Pourquoi moi ? Suis-je le seul à avoir été sauvé ?
   Vous autres écrivains avez un talent particulier pour le point de vue, je vous l’ai dit, vous-même et quelques autres vous vous obstinez à mettre votre imagination au service de fables, et vous finissez par y croire. » Je souris à cette dernière remarque.
 John Kuchida, ou quel que soit le nom de cette entité qui avait décidé de me sauver, tourna le volant de son Impala noire et la voiture prit de la hauteur.
   Où allons-nous John ?
   Où vous voudrez, vous êtes libre maintenant.
   J’ai toujours rêvé, enfant, de voyager vers les étoiles lui dis-je le plus sérieusement du monde.




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“Brouillages”, histoire d’une nouvelle de science-fiction.

19 avril 2015 : publication de la nouvelle sur mon blog, version finale pour l’anthologie “Belgique Imaginaire”.
21 juin 2014 :  version finale envoyée à MB pour le volume 1 de l’anthologie “Belgique Imaginaire”
1er juillet 2013 : version intermédiaire envoyée à MB pour le volume 1 de l’anthologie “Belgique Imaginaire”
24 décembre 2011: première mention sur le blog de la nouvelle “Brouillages” (dans le tout premier billet du blog “Les Métamorphoses de C.”)
3 décembre 2011: première version complète de la nouvelle, envoyée à MB pour un projet d’anthologie “Belgique Imaginaire”
14 novembre 2011: version brouillon complète rédigée à partir d’un incipit ébauché en atelier d’écriture.
8 novembre 2011: jeu d’écriture à trois voix, un “cadavre exquis”, à l’atelier d’écriture, noyau de la future nouvelle.
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Credits: François Lacour http://francoislacour.com/BROUILLAGES
""Brouillages".
L'histoire de cette nouvelle de science-fiction débute le 8 novembre 2011 comme un jeu d'écriture à trois voix. Très vite cela devient une nouvelle, que je travaille jusqu'à une dernière version en juin 2014. Depuis plus de trois ans, ce texte se ballade de projet en projet auprès d'un éditeur, qui ambitionne de publier une anthologie en deux ou trois volumes, rassemblant ce qui se fait en "Belgique Imaginaire". Je décide de publier ce texte sur mon blog en attendant la publication à une date indéterminée de cette anthologie. 
Ainsi va la science-fiction. Rien ne se démode plus vite que le futur. Pour la petite histoire... ce texte aurait dû être publié avant août 2014. J'y tenais. Avant cette date, il aurait pu être annoncé comme fiction prospective; cette date étant dépassée, "Brouillages" rejoint donc l'ensemble des fictions à rebours dont le propos ne s'épuise pas au hasard du calendrier.

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