Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (VII)

L’antilibéralisme chez Heidegger





Antisémitisme et opposition au libéralisme
chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt  (VII)

Séminaire de Richard Miller, au Centre Jean Gol, à Bruxelles, séance du 30 mai 2015


La séance du jour est présentée par Richard Miller



Mes notes sur le blog des Métamorphoses de C.

Séminaires I et II - la Question du séminaire, l’Intelligence du Mal, les pièges à éviter (I) ; Histoire de l’antisémitisme (II), par Richard Miller

Séminaire III - la critique du libéralisme chez Carl Schmitt (« Théorie de la Constitution »), par Drieu Godefridi

Séminaire IVles lois de Nuremberg et « La Constitution de la Liberté » de Carl Schmitt, ainsi qu’une introduction à la question des rapports entre Heidegger et le nazisme, par Richard Miller

Séminaire V une leçon sur la Shoah, par Joël Kotek

Séminaire VIla religion d’Hitler, par Arnaud de la Croix

(L’ensemble des textes du séminaire fera l’objet d’une publication)

Prochaine et dernière séance : 6 juin.

Compte–rendu
 Je rappelle qu’il ne s’agit pas d’un compte-rendu validé par le conférencier, mais de la retranscription, forcément personnelle, de mes notes de la leçon. Toutes les erreurs d’interprétation entre la pensée ou les propos du conférencier et ma transcription, sont donc de mon fait. Christo Datso, ce 4 juin 2015.


« Le marxisme est la philosophie indépassable de notre temps » (Jean-Paul Sartre), ou, de l’antilibéralisme d’un philosophe de la liberté. Le conférencier commence par exposer quel sera le thème possible du cycle de séminaire de philosophie politique de l’année prochaine : Sartre et Aron, deux grandes figures intellectuelles françaises dans leur rapport à la question de la liberté.

En ce qui concerne le séminaire en cours, celui-ci se terminera le 6 juin prochain par une série de conclusions et de nouvelles questions. Jusqu’à présent, la pensée de Heidegger n’a pas encore été abordée directement dans ce séminaire consacré à l’antisémitisme et l’opposition au libéralisme chez deux auteurs allemands, contemporains de l’avènement du nazisme : Carl Schmitt, et Martin Heidegger, justement. Il est temps de s’y mettre, avec un commentaire sur le Cours professé par Heidegger en 1936, lequel est lui-même le commentaire du livre de Schelling : Recherches sur l’essence de la liberté humaine (1809).

Il sera donc question de la liberté, ou plutôt de l’opposition farouche d’Heidegger à ce concept. Toute la pensée de Heidegger est une philosophie tournée contre les Temps Modernes.

Le cours de Heidegger consacré à Schelling, a été publié, en français, en 1977, dans la prestigieuse  « Bibliothèque de Philosophie » des éditions Gallimard, collection fondée par Jean-Paul Sartre et Maurice Merleau-Ponty. Ce traité de 1809 sur lequel Heidegger a porté son attention, est d’un des quatre grands noms de l’idéalisme allemand : Kant, Fichte, Schelling, Hegel, un groupe de philosophes qui représentent un sommet de toute l’histoire de la philosophie d’ailleurs. Pourquoi Heidegger choisit-il de parler de ce livre-là, à ce moment-là, en 1936 ? Heidegger parlera aussi dans un autre cours du poète Hölderlin, également associé  à l’idéalisme allemand.

Pourquoi les Recherches sur l’essence de la liberté humaine, intéressent-elles Heidegger ? Parce qu’il est attiré par les livres dans lesquels l’auteur a buté sur une difficulté insurmontable, et puis s’est tu. En effet, après avoir publié ce traité en 1809, Schelling continue à professer la philosophie, à élaborer une pensée, mais il ne publie quasiment plus rien, jusqu’à sa mort en 1854. Avec ce livre mythique, le plus important de sa production jusqu’alors, Schelling atteint au panthéon de la philosophie, mais il s’enferme ensuite dans une sorte de long silence. Pourquoi ? Heidegger va y répondre, à sa manière.

Mais pourquoi justement en 1936 s’intéresse-t-il à Schelling ? Ne pas oublier qu’il avait démissionné du rectorat de l’Université de Fribourg, en 1934, soit un an à peine après y avoir été nommé par les nazis. On ne sait pas pourquoi il a démissionné. Une opinion est qu’il aurait été déçu dans ses ambitions (mais lesquelles ?). Quoi qu’il en soit, il se plonge au cours des années suivantes, dans l’étude des grands auteurs : Nietzsche, Schelling, Hölderlin, Hegel. Il va revisiter leur pensée, il va les « appeler à lui ». Il y a une énigme Heidegger : n’oublions pas de même qu’il est déjà très célèbre, dès 1927, avec la parution de Etre et Temps, sans doute le livre le plus important de toute la philosophie du XXème siècle. Alors, pourquoi irait-il étudier les classiques, les grands auteurs du passé. Qu’à-t-il encore à dire qui ne serait pas dans Etre et Temps ? Nous allons voir qu’il y élabore sa théorie antilibérale.

Richard Miller évoque ensuite l’influence que le livre de Schelling a eue sur sa propre vie. Il l’a lu une première fois, étudiant, en 1977, lorsque les Recherches sur l’essence de la liberté humaine, furent publiées chez Payot, dans la collection « Critique de la Politique », dans une traduction de Marc Richir, philosophe important de l’Université Libre de Bruxelles, toujours en vie, et penseur d’envergure. Richard voulait faire son mémoire sur ce livre ; c’est alors, la même année qu’il lit le séminaire que Heidegger lui consacre, et qui venait de paraître. Après la lecture d’Heidegger, Richard n’y comprend plus rien, tout s’embrouille. Il laisse les Recherches sur l’essence de la liberté humaine de côté, et se consacre à un autre texte de Schelling. Ces dernières années il y est revenu, et le texte de Heidegger, propose maintenant une compréhension très particulière du problème sur lequel il avait buté. Pourquoi n’avait-t-il rien compris à l’époque ? Le conférencier explique qu’il avait lu ce cours d’Heidegger, avec des présupposés sur la liberté, avec l’esprit d’un étudiant vivant dans une société démocratique, et libre, où la liberté semblait aller de soi.

La raison de l’incompréhension, en 1977, du livre de Heidegger est fort simple : Heidegger ne partage pas les présupposés d’une société démocratique, il ne professe pas une défense de la liberté humaine ; en fait, c’est tout le contraire.

Revenons à Schelling et à la conclusion de son traité : « la liberté est pour le Bien et pour le Mal ». Penser le libéralisme doit tenir compte du bien et du mal, en même temps. Penser le libéralisme uniquement sous l’angle du Bien, comme conduisant nécessairement au Bien, est non seulement d’une grande naïveté, mais source d’erreurs profondes. Schelling dit aussi, ce qui est plus fort encore : « ceux qui ne comprennent pas que la liberté est pour le Bien et pour le Mal, ont une attitude anti-libérale, ils sont contre la liberté ». Plus près de notre époque, Raymond Aron, s’inscrivait aussi dans la vision du libéralisme incluant la réflexion sur le Mal, une pensée lucide.

Quel est le problème avec Heidegger ? Il ne dit jamais que la démocratie est l’ennemi à abattre, et avec cette forme de régime politique : la modernité, les droits de l’homme… Heidegger a une méthode, qui n’est jamais que le travail du philosophe, avec une nuance importante. En somme, en quoi consiste le commentaire philosophique ? Un auteur en lit un autre pour en tirer le fil d’une pensée originale. Heidegger va plus loin : par la séduction de son langage, par son style, il fascine le lecteur, il transforme l’auteur qu’il commente à un point tel, qu’il nous emmène, malgré nous, là où on ne voudrait pas se rendre.

Il faut donc une lecture, extrêmement vigilante d’Heidegger, pour éviter de se perdre.

Sur quoi est fondée la traduction française du cours de 1936 ? Sur l’édition en langue allemande de 1971, chez Niemeyer Verlag, une édition « revue et corrigée par le Professeur Heidegger ». En effet, Heidegger encore vivant pris soin de surveiller la publication de ses œuvres des années 1930. La notice d’introduction dit que « de courte remarques annexes ont été supprimées ». Or, depuis le début des années 1980, le travail d’édition proprement scientifique, des œuvres de Heidegger, a commencé. Il s’agit de la monumentale Gesamtausgabe, chez Klostermann (102 volumes). Le cours sur Schelling en constitue le volume 42, sous le titre : Schelling: Vom Wesen der menschlichen Freiheit (1809). Et là, nous disposons de l’intégralité du texte.

Richard Miller a comparé les deux versions allemandes, celle de Niemeyer, en 1971, « corrigée par Heidegger », et celle de la Gesamtausgabe, publiée en 1988. Cette dernière n’étant pas traduite en français, il en a traduit lui-même les passages autocensurés dans l’édition de 1971. Exemple : « Il existe heureusement, un contre-mouvement salutaire pour sauver l’Europe du nihilisme, incarné par Mussolini et Hitler ».

Heidegger commence par situer le texte de Schelling dans son époque. Que se passe-t-il en Allemagne, en 1809 ?
Heidegger écrit : « Napoléon outrage l’Allemagne. La couronne impériale est abandonnée. Napoléon au Sultan : ‘la Prusse a disparu’ » (après la bataille d’Iéna en 1806).

Jeffrey S. Librett souligne l’ouverture napoléonienne du cours de Heidegger. Ce discours est un décalque de la situation de l’Allemagne « outragée » par le Traité de Versailles. Ce passage est aussi typique de la méthode heideggérienne. L’unification allemande est un processus historique qui n’est toujours pas résolu. Le destin de l’Europe est lié à la Question Allemande. Un autre aspect de la méthode heideggérienne est le « pathos ». Pour comprendre un philosophe il faut le pointer là où il a échoué ; là où il devait nécessairement échouer dans son œuvre, dit Heidegger ; sauf que, là, « moi, Martin Heidegger, je pense comprendre enfin ce qu’il n’a pu penser ».

Cette attitude ouvre la porte aux interprétations abusives. Quelle est l’intention de Heidegger ? Devenir le fondateur d’un nouveau départ de la pensée occidentale, ni plus ni moins. Cette ambition permettrait d’expliquer la démission du rectorat. Heidegger cherchait-il à devenir le maître à penser du nazisme ?

Des les premières pages, Heidegger escamote la dimension « humaine » de sa réflexion sur la liberté. « Le traité de Schelling n’a rien à voir avec le libre-arbitre de l’homme », ou bien « la liberté n’est pas une propriété de l’homme », ou encore « la question du libre-arbitre n’est pas intéressante ». Voilà ce qu’il pense de la liberté.

Pour Richard Miller, l’objectif est d’anéantir la capacité de libre-choix de l’homme. De retour d’une visite à Auschwitz, Richard commente qu’il ne pourra jamais accepter l’escamotage de la responsabilité politique des individus.

Heidegger nous dit ensuite, que la pensée de l’homme a été complètement dévoyée aux Temps Modernes. On ne parle plus que de « Visions du Monde » (Weltanschauung). Il n’y a plus la capacité de pensée profonde, solide. C’est le signe du déclin. Passer de la grande philosophie grecque à des visions du monde, est le symptôme de la décadence. Il n’y a plus rien qui tient.

Mais pour Richard Miller, cette conception des visions du monde est bien celle qui est au cœur de la modernité libérale, celle de la liberté des hommes. Pour Heidegger, au contraire, Hitler, Mussolini, sont capables d’un contre-mouvement, d’opposition à cette décadence. Il y a bien un projet politique derrière la pensée purement philosophique de Martin Heidegger.

Karl Jaspers, un penseur plutôt libéral, est réintroduit à son poste d’enseignant en 1945, contrairement à Heidegger, qui devra attendre 1952. Dans son cours de cette année-là, Jaspers dit « il y a une responsabilité politique des intellectuels allemands » (La Culpabilité allemande).

On a le sentiment d’une vaste « enfumage » dans la prose de Heidegger.

La conception des visions du monde est « sans sol ». Ces visions sont comme des animaux dans leur environnement. Que peut-on penser de ceux qui n’ont pas de sol : Juifs, nomades, Asiates ? Le principal slogan de la philosophie populaire du libéralisme du XIXème siècle : « c’est la vision du monde des éleveurs de porcs, des marchands de cochons. »

Autre passage supprimé dans l’édition de 1971 : « le combat contre le libéralisme est notre objectif ». Combat, qui ne peut manquer de sonner aux oreilles des allemands (Mein Kampf). En quoi consiste le combat de Heidegger contre la liberté ? Allons voir du coté de son cours consacré à Hölderlin, en 1935. Il y analyse des grands poèmes de celui qui allait devenir fou : « la Germanie », et « le Rhin ».

Qu’est-ce que la poésie libérale ? se demande Heidegger. « L’expression d’un vécu individuel, ou de l’âme de la masse ». Il ajoute : «  cette lecture libérale de la poésie est d’une platitude complète », ou encore : « cette manière de penser (libérale), est celle de l’aboiement du chien ».

Enfin, dans ce cours sur Hölderlin, Heidegger entame une critique de la science.

Que peut-on retenir de la charge de Heidegger contre les Temps Modernes, et le libéralisme, comme projet politique en particulier ?

C’est ici qu’il faut balayer devant sa porte. Le courant libéral au XIXème siècle est confronté à la révolution industrielle, à la naissance du prolétariat, à la crise sociale à laquelle il est incapable de répondre.

1880 : naissance des mouvements ouvriers, des partis socialistes, communistes. Pour Marcel Gauchet, l’affaire est entendue : ce sont des réponses à la carence du libéralisme, à l’illusion d’une idéologie du Progrès fondé sur les idées libérales triomphantes : le droit, la constitution, la science, le commerce. Ces idées se fracassent sur la crise sociale, car les fondements de la société n’ont pas bougé, le règne du commerce n’a pas automatiquement apporté le progrès social. A la même époque, pour les mêmes raisons, surgissent aussi des partis qui revendiquent l’affaiblissement des libertés individuelles, les partis nationalistes… et l’antisémitisme.

La dimension internationale, « sans sol », du libéralisme, fait peur, provoque la réaction du repli identitaire.

Vers 1900, le politicien Friedrich Naumann créé la fondation libérale allemande. Il est aussi, le constitutionnaliste de la République de Weimar, auquel va s’opposer Carl Schmitt. Il invente le concept de « national – socialisme », comme alternative sociale et libérale aux sociaux-démocrates. Son but est de réduire l’écart entre les riches industrialistes, et la classe prolétaire. On connaît l’avenir de ce concept politique, qui signifie un double repli antilibéral : la nation, le sol, contre l’internationalisme d’une part, couplé avec le socialisme, mais lui aussi opposé à un autre internationalisme, celui des Partis socialistes issus de la gauche révolutionnaire. Cet homme est également l’auteur d’un livre qui a exercé une influence dans les milieux pangermanistes : « Mitteleuropa », où il prône une géopolitique de l’Europe centrale sous domination allemande. Dans une interview au Spiegel en 1967, Martin Heidegger cite Friedrich Naumann dont les idées étaient répandues, pour se dédouaner ?

Mais le projet de l’internationalisme libéral de la fin du XIXème siècle débouche sur le colonialisme. Les idées utopiques du règne du « doux commerce », débouchent sur une concurrence féroce entre nations européennes, pour l’acquisition de nouveaux marchés. Ce modèle va s’écrouler en 1914.

Dans un discours de 1934 aux « travailleurs allemands » (en fait, des chômeurs mis au travail), Heidegger prône la soumission au Führer. Il termine ce discours par un vigoureux, triple Zich Heil !

Résumons. Ce qui pour Heidegger a provoqué l’effondrement complet du libéralisme, c’est : la Première Guerre Mondiale, ses dix millions de morts, la science au service de la destruction de masse ; la dénonciation d’un mode de pensée, fondé sur des Visions du Monde, sans substance, sans solidité ; enfin la crise même du libéralisme, qui de 1880 à 1914 va entraîner la civilisation européenne dans la catastrophe. La critique de la société libérale n’a pas attendue Heidegger : que l’on songe à Balzac, Flaubert, Mallarmé, Baudelaire.

Pour terminer, une citation de Baudelaire, dans Mon cœur mis à nu : « il y aurait une belle conspiration à organiser pour l’extermination de la race juive »


(Il n‘y a pas eu de questions / réponses avec le public  à la fin de la leçon).





Commentaire

J’aurais énormément à dire sur cet exposé. Je vais, pour l’instant, me limiter aux notes suivantes, à l’état brut.

Du côté du commentaire philosophique de Heidegger, qui commente Schelling, ou Hölderlin, je ne trouve pas d’évidence probante, même en tenant compte des passages autocensurés dans l’édition de 1971, d’une preuve, qu’il serait en train de donner des fondements intellectuels au nazisme. L’engagement historique de l’homme Heidegger en faveur du nazisme est évident. Les faits sont là, y compris les passages autocensurés où il salue Mussolini et Hitler[1]. Mais que peut-on conclure dans le domaine de sa pensée philosophique ?

Bien entendu, Heidegger représente un de ces « hommes du ressentiment », qui à un moment précis basculent dans la bêtise la plus crasse, pour des motifs vulgaires liés à la position sociale, la reconnaissance, la pathologie de leur ego. Mais en même temps, Heidegger est un grand philosophe, indéniablement. Je pense qu’il est très réducteur de juger après-coup, c’est-à-dire sur base des connaissances historiques précises de son engagement, toute son œuvre à une entreprise d’enfumage. Il y a néanmoins, quelque chose de vrai aussi dans cette proposition.

C’est que Heidegger manie la langue d’une manière qui lui est propre. En fait, il a son style, souvent lourd, redondant, à la limite de la compréhension ; souvent, également, au bord de la méditation, d’un recueillement qui finit par échapper au langage, et qui n’est pas sans dispenser une puissance poétique certaine. Il est indéniable qu’il cherche à séduire, se faire admirer de ses étudiants, qu’il est peut-être un des premiers à « inventer une langue » comme un moyen sûr de capter, captiver, retenir l’attention, fasciner.

Je ne pense qu’il y ait un Heidegger « d’avant 1933 », et un Heidegger « d’après 1933 ». Si on se rappelle que toute sa philosophie est déjà posée dans Etre et Temps (1927), il me paraît difficile de lui intenter un procès en nazisme dès le milieu des années vingt. En fait, c’est absurde. Heidegger se contente de « ruminer » sa matière intellectuelle, en même temps que son ressentiment. Cela en fait certainement un homme avec des côtés peu sympathiques. Mais cela n’enlève rien à sa pensée, et cela surtout, n’explique rien de sa pensée. Que je sache, les fondements intellectuels du nazisme, au sens de théorie racialiste, ne doivent rien à Heidegger (ni même à Carl Schmitt – par contre, ce qui est sûr, c’est que Schmitt est un penseur du Totalitarisme, comme Ernst Jünger ou Giovanni Gentile[2]) ; comme nous l’avons vu lors de la leçon précédente, les livres dont les nazis se réclamaient était bien ceux d’une vulgate historico-mythologique et pseudo-scientifique, de la plus sordide extraction, à savoir, les divagations proches du délire d’un H.S. Chamberlain ou d’un Alfred Rosenberg. Sans compter Hitler lui-même, écrivain. Où est la philosophie là-dedans ?

Autre chose : je voudrais ajouter que je souscris en partie à la critique heideggérienne des visions du monde. En effet, la philosophie n’est pas réductible aux sciences humaines. Tirer la pensée philosophique vers le sociologisme, le psychologisme, ou l’historicisme, est un réductionnisme. Ce que dit Heidegger est malheureusement exact : on peut pas remplacer la méditation sur le Logos ou l’Etre, ou la Justice (par exemple), la lecture de Platon, d’Aristote, ou de Kant, par « le bavardage du bistrot » (ou comme il le dit, par la conception du monde de l’éleveur de porcs). D’une certaine manière, ce qui me paraît dangereux dans cette critique du primat philosophique, est de déboucher sur un relativisme intégral des pensées et des opinions, où « tout se vaut ». A la fin, ne règne plus alors que la doxa, l’opinion majoritaire, car la plupart des visions du monde sont en effet bien pauvres et le reflet, sans profondeur, sans solidité, d’une pensée mimétique vers laquelle tout converge. En somme : la pensée se dégrade en publicité. Et c’est alors qu’émerge vraiment la pensée unique, et la possibilité d’une masse en mouvement : ce qu’on appelle le totalitarisme. Il me semble, qu’au contraire de ce nivellement des opinions, la « bonne tenue » de la pensée philosophique, qui s’assume comme telle, dans sa position « haute » ou « critique », offre de meilleures garanties aux libertés individuelles, que sa transformation en une vulgate pour managers en mal d’inspiration.

Tout ceci demanderait à être bien plus élaboré. Ce sont des notes rapides, juste des impressions, des raccourcis.

Autre élément de la conférence sur lequel je voudrais revenir : Richard revient à la fin de son exposé sur l’histoire du libéralisme. Je salue au passage le courage de son opinion, sachant d’où il parle, et sa position d’homme politique, quand il ne mâche pas ses mots sur la conception à courte vue d’un libéralisme orienté exclusivement vers le profit, sans régulation, sans rôle de l’Etat, oublieux de la question sociale. « La liberté est pour le Bien et pour le Mal » nous a-t-il martelé, reprenant la formule de Schelling.

La lecture d’une histoire du XXème siècle, ramassée, condensée, dans le noyau dur de la crise du libéralisme, de la fin du XIXème siècle, me paraît extrêmement pertinente, et toujours actuelle. Du moins, comme d’un retour de cette question depuis la fin du XXème siècle, où nous constatons les mêmes effets, semble-t-il, produits, peut-être, par les mêmes causes : à la crise économique, puis financière, puis sociale, répondent présent, à nouveau, le nationalisme, et l’antisémitisme, et le retour de la barbarie la plus intolérante, mais aussi, à nouveau, la critique radicale du système. L’histoire se répète-t-elle ? Chaque crise est un cas d’espèce unique. Mais on peut retenir les leçons du passé. Ou du moins, tenter de le faire.

Trois questions s’entremêlent, elles sont toutes trois fortement liées entre elles. Elles se sont renforcées à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. Chaque question surgit comme une réponse à une autre question. Il s’agit de :

La Question Allemande, qui nourrit la création du courant philosophique de l’Idéalisme (Kant, Fichte, Schelling, Hegel), que ce courant de pensée a amené à la conscience politique de la nation allemande, en cours de formation.

La Question Européenne, car hier comme aujourd’hui, la construction d’une hypothétique unité européenne, repose en partie sur la capacité, non seulement économique, mais aussi politique, de l’Allemagne, « Souverain de l’Europe malgré lui », de nos jours, « Souverain impérialiste », par le passé, mais dans tous les cas, acteur incontournable de l’Europe[3].

La Question Juive, étroitement liée, comme repoussoir, à la Question Allemande, part d’ombre malheureuse de la constitution d’une nation puissante au cœur de l’Europe, avant que de devenir une question propre, au contenu positif, avec le destin que l’on sait, et la fondation d’un nouvel état, d’une nouvelle nation. Après 1945, il s’agit de la part manquante de l’identité européenne. Cette question, a, en quelque sorte, quitté l’Europe, sur laquelle plane, toujours, l’ombre de la Shoah.

C’est je crois, ma façon de nouer la problématique de toutes les leçons du séminaire, jusqu’à ce jour.

La question de l’Intelligence du Mal sera, probablement, abordée au cours de la prochaine et dernière séance.



Christo Datso






[1] Simplement dit : n’était-ce pas le reflet d’une contrainte policière de l’époque ?
[2] Ceci mériterait d’être développé, nous en avons rapidement parlé lors d’une séance précédente, et en effet, le fascisme et le nazisme, ce n’est pas la même chose. Il y a des éléments communs (une théorie de l’Etat et du pouvoir, un modèle de domination total de la société), et il y a des différences importantes, dans le registre des mythologies, des croyances, du racialisme biologique, de l’antisémitisme.
[3] Cette dernière, n’est jamais qu’un mythe retrouvé, pour lequel nous attendons toujours le courant philosophique, qui amènera cette entité, en cours de formation, à la pleine conscience d’elle-même. Cette conscience passera-t-elle par l’évolution des idées de liberté ? Par le retour d’une idée de domination totale ? Par la démocratie radicale ?

Schelling (1775 - 1854)

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