Wednesday, 24 June 2015

Antisémitisme et opposition au libéralisme chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt (VIII)

Antisémitisme et opposition au libéralisme 
chez Martin Heidegger et chez Carl Schmitt  (VIII)



Conclusions



Séminaire de philosophie politique organisé par Richard Miller
Centre Jean Gol, à Bruxelles, séance du 6 juin 2015


La séance du jour est présentée par Richard Miller



Mes notes sur le blog des Métamorphoses de C.

Séminaires I et II - la Question du séminaire, l’Intelligence du Mal, les pièges à éviter (I) ; Histoire de l’antisémitisme (II), par Richard Miller
Séminaire III - la critique du libéralisme chez Carl Schmitt (« Théorie de la Constitution »), par Drieu Godefridi
Séminaire IVles lois de Nuremberg et « La Constitution de la Liberté » de Carl Schmitt, ainsi qu’une introduction à la question des rapports entre Heidegger et le nazisme, par Richard Miller
Séminaire V une leçon sur la Shoah, par Joël Kotek
Séminaire VIla religion d’Hitler, par Arnaud de la Croix
Séminaire VIIla critique du libéralisme chez Martin Heidegger (« Le séminaire sur Schelling »), par Richard Miller

(L’ensemble des textes du séminaire fera l’objet d’une publication à la rentrée)

Je rappelle qu’il ne s’agit pas d’un compte-rendu validé par le conférencier mais de la retranscription forcément personnelle de mes notes de la leçon. Toutes les erreurs d’interprétation entre la pensée ou les propos du conférencier et ma transcription sont donc de mon fait. Christo Datso, ce 23 juin 2015.

Le compte-rendu de cette note concerne uniquement la conclusion du Séminaire présentée par Richard Miller. Il y a eu aussi des interventions de Pierre Kutzner (à propos du concept de Vérité chez Heidegger), de Christo Datso (à propos d’Hannah Arendt et de Heidegger), et un texte d’Eric Clemens (Dis-penser Heidegger).

Le texte de mon intervention fera l’objet d’un billet séparé sur le blog.






   Au terme de ce parcours consacré à Carl Schmitt et Martin Heidegger, il est clair qu’on ne peut pas nier qu’il y ait dans la pensée de l’un et de l’autre un antihumanisme virulent. C’est net chez Carl Schmitt, chez lequel il y a moins de zones d’ombres quant au contenu de sa pensée juridique et politique. Par contre, avec Heidegger, « il faut un peu se casser la tête lorsqu’on étudie ses textes » (comme disait Pierre Verstraeten, professeur de philosophie, qui enseignait à l’époque ou Richard Miller était étudiant), on est dans une formulation, un style, une manière de penser qui est beaucoup plus ambiguë. Mais ce n’est pas une raison pour éviter de comprendre, du moins, essayer de comprendre.

   C’est important parce que les idées influencent le réel, le libéralisme est né de l’intérieur de la philosophie, ainsi que d’autres philosophies politiques. Lire Heidegger aujourd’hui, avec un regard contemporain, critique, peut nous dire quelque chose qui était passé inaperçu à une autre époque. Richard renvoie à un livre « Le concept du onze septembre » qui a eu un certain retentissement et qui fait lien avec son propos[1].

   L’absence de transparence chez Heidegger nous amène à nous poser des questions. L’exercice de la pensée est difficile car Heidegger à l’art de tourner autour des choses ; pour le comprendre, il faut dépasser le « jargon », il faut retrouver la source derrière des textes « arrangés », « caviardés », passages supprimés, ou passages ajoutés ; nous sommes bien en présence du « maquillage d’un texte » délibéré de la part de son auteur.

   Heidegger est-il le philosophe du sol, de la communauté, de la race ? La critique d’Heidegger a commencé dans les années 1980, sauf en France, ceci probablement suite à l’influence de Jean Bauffret, par ailleurs personnage douteux (son soutien à Robert Faurisson et aux thèses négationnistes sur l’existence des chambres à gaz). Il faut soutenir la pétition du Monde lancée en 2006 qui demandait l’accès inconditionnel pour tous les chercheurs aux archives Heidegger. Le dossier Heidegger des archives du Quai d’Orsay a été ouvert en 1988.[2] Le fonds Heidegger exploité pour l’intégrale aux éditions Klostermann n’est lui-même pas exempt de critique.

   Il faut évidemment parler des « Cahiers noirs » édités par Peter Trawny qui rendent caduque l’idée selon laquelle l’engagement d’Heidegger avec le nazisme n’aurait été que « superficiel » ; bien au contraire, l’antisémitisme vulgaire est lié à ce qu’il y a de plus profond dans sa philosophie, par exemple les mentions des Protocoles des Sages de Sion, dont l’influence est manifeste sur ses opinions, ses appels à un « antisémitisme de l’intelligence » ; les clichés les plus éculés se retrouvent dans sa correspondance, ainsi que des attaques en règle contre la science et le machinisme (« la science ne pense pas »). Il y a aussi ses propos scandaleux sur Husserl, dont les VIème Recherches Logiques ont été une source d’inspiration importante pour lui ; il dit : « Husserl n’a pas abouti dans ses recherches parce qu’il était Juif ».

  Pour Heidegger, même Carl Schmitt est encore trop libéral. Chez ce dernier, l’antisémitisme est surtout d’opportunisme, alors qu’il semble qu’Heidegger suive littéralement certains propos qu’on trouve dans Mein Kampf : « le judaïsme est un principe destructeur », « il faut mener une guerre invisible et silencieuse », « il faut apprendre à se taire ! ». Tout ceci n’est pas sans évoquer le silence qui entoure la Shoah : ne pas utiliser des mots explicites dans les documents administratifs, ne rien dire. Comment comprendre le sens du « recueillement » d’Heidegger à la lumière de ces rapprochements ? Dans quel sens faut-il comprendre l’autorisation qu’il a donnée de publier sa correspondance et ses cahiers noirs longtemps après sa mort ? Dans quel but ?

   Dans le numéro spécial de la revue Critique (décembre 2014) : « Heidegger, la boîte noire des cahiers », la thèse avancée pour répondre à la question posée ci-dessus est la suivante : « je persiste et signe ».

   Il y a trois courants de pensée en France par rapport à Heidegger : la défense coûte que coûte de Heidegger (par exemple François Fédier, élève de Jean Bauffret) qui frise le ridicule par l’aveuglement et la mauvaise foi ; la charge critique radicale contre Heidegger, son œuvre étant réinterprétée comme « L’introduction du nazisme dans la philosophie (Emmanuel Faye) ; et puis il y a ceux qui demandent l’accès aux archives complètes afin de se faire une opinion dûment validée.

   Quel est le lien de la pensée d’Heidegger avec l’antilibéralisme ? Il s’en prend aux déracinés, ceux qui sont sans monde, ceux qui sont « immondes », ou comme les animaux, « pauvres en monde ». Il dénonce ensuite le temps des « images du monde » (les Weltanschauungen), la conquête du monde en tant qu’image qui est le processus fondamental des Temps Modernes, et enfin, il dénonce la dégénérescence, qui s’observe notamment dans l’Art moderne.

   En conclusion : peut-on répondre à la question de l’ « intelligence du Mal » ? Oui : « toutes les idées ne sont pas bonnes ». Exemples : « en politique il faut identifier l’ami de l’ennemi » (Carl Schmitt). Richard ajoutera : « en philosophie, il faut identifier les pensées ennemies ».




FIN DU SEMINAIRE





[1] Jacques Derrida, Jürgen Habermas, Le « concept » du 11 septembre : dialogues à New York (octobre – décembre 2001) avec Giovanna Borradori, Editions Galilée, 2004.


Heidegger au travail dans l'Ereignis de l'Eclaircie
Thanks to http://thecharnelhouse.org/2014/11/

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