Spoken Word (Cercle des Voyageurs)

Lu devant le Cercle des Voyageurs (Bruxelles), Spoken Works Addicts #8 "Vacarme Rouge", ce 18 juin 2015.
Texte : Christo Datso, avec citations d’Hannah Arendt [1]
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Le texte suivant mélange les mots d’Arendt (en italique) et les miens.

Pour mettre un peu de douceur philosophique sur le vacarme du monde, un peu de sens.
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S'il était vrai …
S’il était vrai qu'il existe des Lois …

Je me tiendrais debout, corps droit de la lettre levée

S’il était vrai qu’il existe des Lois éternelles, régissant de manière absolue toutes les choses humaines…

Corps prélevé de la casse

Des Lois qui ne requièrent de chaque être humain qu'une complète obéissance…

Je serais mis en page

Alors la liberté ne serait qu'une farce…
La sagesse d’un seul suffirait…

Un maître ancien travaille sur un livre, son chef-d’œuvre, car il est premier d’atelier, πρῶτος

Il y a une hiérarchie des métiers, un ordre.

Mais le travail sans corps, mais l’œuvre sans esprit, mais l’action sans politique ? Est-ce l’ordre ou le désordre ?

La sagesse d’un seul suffirait…
Les contacts humains n’auraient plus d’importance. Seul importerait que soit préservée une activité, parfaite, opérant dans le cadre institué par cette sagesse, qui connaît la loi.

L’imprimeur au travail crée un livre ; il contribue peut-être à créer un homme. S’il déchoit, il se retrouve au rang de simple plâtre, à pomper de petits clous à la pige[2].

Il y a une hiérarchie des métiers, un ordre.

Les livres meurent de n’éveiller aucune étincelle. Ecrire, à son tour, c’est faire corps avec le sol. Par conséquent : j’écris pour faire barrage de mon corps à la terreur, corps promis à la casse.

Mais le travail sans corps, mais l’œuvre sans esprit, mais l’action sans politique ? Est-ce l’ordre ou le désordre ?

Quand le sol se dérobe, que « chaos » est l’ordre du jour, le bien commun s’effondre. Il ne peut pas faire l’objet d’un calcul, car alors il ne reste plus que des atomes d’hommes, des sans-état, interdits d’exister sans état civil.

De l’atelier à l’usine. L’imprimeur, figure d’ « aristocratie ouvrière » disparaît. La conscience de classe sort des presses. On prétend que le monde est devenu plat. C’est la conscience qui s’est aplatie. On nous fait croire que tout se vaut, qu’il n’y a plus de classes, en apparence. Il n’y a plus de casse aux lettres. Ministère de la Vérité. Ministère de l’Abondance. Ministère de l’Amour. La pensée devient absente à elle-même, pure surface libérée de mots sans fond. Le langage devient stéréotype. « Je n’ai fait que mon devoir. J’ai obéis aux ordres. J’ai exécuté les procédures. »

 Echapper ensemble à la malédiction qui consiste à devenir inhumain, dans une société où chacun semble superflu et semble être tenu pour tel par les autres.

La pensée devient non-pensée heureuse.

Un Réseau pour les gouverner tous, un Réseau pour les trouver
Un Réseau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier.[3]

Mais demeure aussi cette vérité que chaque fin dans l'histoire contient nécessairement un nouveau commencement; ce commencement est la seule promesse, le seul "message" que la fin puisse jamais donner - pour qu'il y eut un commencement l'homme fut créé- dit saint Augustin. Ce commencement est garanti par chaque nouvelle naissance, il est en vérité, chaque homme.

 
Jean-Luc Godard, monologue sur une scène de théâtre devant la photo d'Hannah Arendt. Film d'Anne-Marie Miéville, "Nous sommes tous encore d'ici" (1997)




[1] Hannah Arendt, « La nature du totalitarisme », in La nature du totalitarisme et autres essais, Payot, coll. Bibliothèque Philosophique (1990). Il y a aussi ce monologue de Jean-Luc Godard, dans « Nous sommes tous encore ici » d’Anne-Marie Miéville (1997) qui a servi de support à ce texte. Lire ces commentaires sur la performance de Godard : http://www.openculture.com/2014/05/jean-luc-godard-gives-a-dramatic-reading-of-hannah-arendts-on-the-nature-of-totalitarianism.html et http://www.liberation.fr/culture/1997/03/19/un-amour-de-philo-en-s-appuyant-sur-les-textes-de-platon-et-d-hannah-arendt-anne-marie-mieville-inte_199550
[2] Eugène Boutmy, Dictionnaire de l’argot des typographes, 1883.
[3] D’après J.R.R. Tolkien, in Le seigneur des anneaux.

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