Un commentaire sur le Yi King

Un commentaire sur le Yi-King
à propos de quelques passages d’Henri Maldiney, in « L’Art et le Rien »,  
Art et existence, Klincksieck, Paris 2002 ; chapitre III : Mutation et Cosmogénèse (pp 180-183)

communication au séminaire de phénoménologie (PHI, Université Libre de Bruxelles), 19 novembre 2015




Citations de Maldiney

p. 181
L’absence de contraires est une constante de la pensée chinoise. Elle ne caractérise pas seulement le Rien, mais l’Ordre total – et entre eux non plus le rapport n’est pas de contrariété ou de contradiction. « L’être et le néant s’engendrent l’un l’autre » (Lao-tzu).

p. 182
C’est en un autre sens que le Rien « peut être quelque chose », mais non pas d’assoupi, - et que même il est Tout.

p. 183
Une mutation est un changement du Tout au Tout. Voilà le secret universel que manifeste la dimension constitutive de la forme.
  Dire qu’une forme se forme, c’est dire qu’elle est sa propre transformation : elle est forme par-delà la forme, en soi plus avant. En cela, elle est un avènement de l’espace. Il est indifférent que les éléments d’un art soient empruntés à l’apparence des choses. Car la forme n’est pas faite de cette apparence, et son opération propre ne consiste pas dans une modification d’aspects. En effet (car cette proposition de M. Granet ne vaut pas seulement pour la Chine) « ce ne sont pas les choses qui changent. C’est l’Espace-Temps. ». La formation d’une forme est une mutation de l’espace-temps : elle est rythme. (n.s.)



  A plusieurs reprises Henri Maldiney cite dans l'article "L'Art et le Rien", le Tao Te King (Lao-Tzu), le classique d’anthropologie historique de Marcel Granet, La pensée chinoise, Paris 1934, rééd. Albin Michel, Paris 1968, 1999, ou encore l’essai de François Cheng, Vide et plein. Le langage pictural chinois, Seuil, Paris 1977, 1991, sans jamais mentionner que cette pensée du Plein et du Vide est matérialisée par des formes concrètes, des  « emblèmes » vocaux ou visuels, comme l’écrit Granet, et qu’elle a trouvé dans l’art divinatoire du Yi King, un des cinq livres canoniques chinois basé sur les traits du Yin et du Yang, une expression très achevée qui combine les concepts de « Mutation » ou transformation et de cosmogénèse. Le Yi King est la source principale de la philosophie taoïste.

  Ce commentaire est destiné à expliquer brièvement en quoi consiste le Yi King, à montrer aussi en quoi cet art a intéressé Leibniz, et la postérité surprenante qui en découle pour notre modernité, et d’inciter peut-être le lecteur à parcourir par lui-même les combinaisons des trigrammes de Fo Hi.



Le Yi King
  C’est un des grands textes classiques de la civilisation chinoise, qui date du premier millénaire avant notre ère.

« Il occupe une place fondamentale dans l'histoire de la pensée chinoise et peut être considéré comme un traité unique en son genre dont la finalité est de décrire les états du monde et leurs évolutions. Premier des cinq classiques il est donc considéré comme le plus ancien texte chinois. » (Wikipedia)

  S’il fallait le résumer, ce livre tiendrait en une page, qui pourrait être celle-ci : 



  Premier constat : le texte du Yi King est secondaire par rapport à une « matrice » de « situations » invoquées par la pratique d’un art divinatoire, lui-même dérivé de rituels, de liturgies sociales mettant en scène une représentation conjointe de l’Espace et du Temps autour de la personne de l’Empereur. La conception du monde s’articule en effet autour d’une représentation de l’espace défini comme un carré dont le centre est occupé par la Capitale de l’empire, et le temps comme un cercle d’ères et de saisons. L’art divinatoire occupe d’emblée une place de premier plan dans l’organisation sociale dès lors qu’il faut créer une ville, prévoir les mouvements de l’empereur à travers son domaine et relier les époques du monde aux situations qui se présentent. Cet art est pratiqué avec des baguettes d’achillée (Achillea millefolium) ou des pièces de monnaies.
  Le Yi King est la notation des situations, où par convention, on en vient à signifier les deux concepts fondamentaux, du Plein et du Vide, par un signifiant plein pour le premier, que l’on pourra également représenter par 1, et par un signifiant barré pour le second, à défaut de ne pouvoir figurer le rien, que l’on pourra tout autant représenter par 0.
  Tout commence donc avec un simple trait, qui se présente sous deux formes, continu ou barré, discontinu. Les concepts originaires du Yang (continu) et du Yin (discontinu) sont attachés à ces traits. Ceux-ci sont ensuite combinés deux à deux, ce qui produit quatre figures de deux traits. Ces derniers sont enfin assemblés en huit combinaison de trois traits : ce sont les trigrammes légendaires de Fo Hi, « l’inventeur du Yi King ».


Génération des trigrammes


  Une étape suivante est franchie, qui combine deux à deux les huit trigrammes, produisant 64 figures composées de six traits chacune : les hexagrammes du Yi King.

Exemple en utilisant le tableau des trigrammes : l’hexagramme numéro 1 résulte de la combinaison du trigramme supérieur Kien (le Ciel), avec le trigramme inférieur Kien, (avec lui-même, il est donc redoublé). Cet hexagramme numéro 1 est suivi par toutes les autres combinaisons de trigrammes : par exemple, l’hexagramme numéro 42 résulte du trigramme supérieur Souen (le Vent), avec le trigramme inférieur Tchen (le Tonnerre). Il y en a donc 64 en tout, (26 en partant des traits binaires du Yang et du Yin, ou 82 en partant des trigrammes).

  Une représentation classique des hexagrammes est illustrée à la figure suivante : il s’agit du document envoyé par le jésuite Joachim Bouvet à Leibniz en 1701. On remarquera sur le pourtour extérieur du cercle la numérotation arabe ajoutée à la main par Leibniz (d’après Franklin Perkins, Leibniz and China: A Commerce of Light. Cambridge: Cambridge University Press, 2004. p 117).




Leibniz
  Il rédige en 1703 un mémoire de mathématique et de physique pour l’Académie royale des sciences: Explication de l’arithmétique binaire, qui se sert des seuls caractères O et I avec des remarques sur son utilité et sur ce qu’elle donne le sens des anciennes figures chinoises de Fohy.


« Ce qu’il y a de surprenant dans ce calcul, c’est que cette Arithmétique par 0 et 1 se trouve contenir le mystère des lignes d’un ancien Roi & Philosophe nommé Fohy, qu’on croit avoir vécu il y a plus de quatre mille ans, & que les Chinois regardent comme le Fondateur de leur Empire & de leurs sciences. »

  L’arithmétique à base binaire a eu le succès que l’on sait avec l’informatique. Ce qu’on sait moins c’est que l’invention de Leibniz a contribué à l’arrivée du Yi King en Occident.

« Il n’y a guère plus de deux ans que j’envoyai au R.P. Bouvet Jésuite, Français célèbre, qui demeure à Pékin, ma manière de compter par 0 et 1 ; & il n’en fallut pas d’avantage pour lui faire reconnaître que c’est la clef des Figures de Fohy. Ainsi m’écrivant le 14 novembre 1701, il m’a envoyé la grande Figure du Prince Philosophe qui va à 64, & ne laisse plus lieu de douter de la vérité de notre interprétation ; de sorte qu’on peut dire que ce Père a déchiffré l’Enigme de Fohy à l’aide de ce que je lui avais communiqué. »


Des trigrammes aux hexagrammes, une cosmogonie et un livre des mutations
  Second constat, le génie combinatoire relevé par Leibniz et figuré par la roue ou le carré des 64 hexagrammes, est pour la pensée chinoise une totalité organique dans laquelle chaque situation se transforme en son opposé : le principe de la « mutation » est que le 1 et le 0 échangent leurs places. Kien se transforme en Kouen et vice-versa tout comme le Yang et le Yin qui contiennent en eux-mêmes le principe de leur complément et s’engendrent l’un l’autre. L’ordre du monde n’est pas figé, il est clos et en perpétuel changement. L’ordre des traits dans l’hexagramme indique aussi le sens de la lecture des situations : du bas vers le haut, ou de la Terre vers le Ciel, chaque trait à sa place pointe, par le signifiant de sa présence ou de son absence, vers un état du monde.
  Il a bien fallu que se développe une sagesse pour rendre compte de toutes ses situations dans leurs nuances, c’est le sens même de l’appareil textuel considérable qui s’est développé autour des figures.


Les traductions, la réception
James Legge, The Sacred Books of the East. Vol. XVI: The Texts of Confucianism. Part II: The Yi King, Oxford 1882

Paul-Louis-Félix Philastre, Yi King, Ernest Leroux, Paris 1885, rééd. Editions Zulma, Paris 1992

Richard Wilhelm, I Ging - das Buch der Wandlungen, 1923

Richard Wilhelm, Yi king : le livre des transformations, trad. française et préface d'Etienne Perrot, Librairie de Médicis, Paris, 1971 (cette traduction à partir de l’allemand est considérée comme supérieure à la traduction française de Philastre, elle a servi également de texte source pour la traduction dans d’autres langues européennes. On doit également à Richard Wilhelm d’autres traductions de textes chinois classiques, dont le Lao Tseu. Le Yi King a été popularisé en Europe, grâce notamment au psychologue et psychanalyste Carl Gustav Jung qui y a trouvé des éléments pour appuyer sa théorie de la synchronicité. Une certaine « aura » de mysticisme et d’occultisme obscurcit la réception de cet ouvrage, très populaire dans les mouvements « New Age », dont il faut se départir si l’on veut l’aborder pour lui-même).


Le texte du Yi King et les commentaires
   Il faut garder à l’esprit que le « texte » constitué d’aphorismes, de maximes et de commentaires, compilés par la tradition millénaire qui entoure le livre, ne sert jamais que d’illustration ou de description attachées aux figures, et au « calcul combinatoire » dont elles sont le produit, basé comme décrit supra, sur deux simples traits unitaires, une ligne continue et une ligne brisée.  Le texte principal du Yi King est cette « roue » elle-même, ou ce « carré », dans lequel tous les hexagrammes sont représentés, et le « texte » littéral n’est jamais qu’une glose savante ou populaire.
  C’est ici que le rapprochement du Yi King avec l’écriture et la peinture chinoise me semble justifié, naturel, du point de vue de la capacité de cette pensée à produire l’équivalent de concepts philosophiques à partir de « rien » ou « presque rien ». Henri Maldiney dans sa méditation sur l’Art et le Rien a subi lui-même la fascination de cette pensée, dont il m’a semblé important de restituer avec cette note une des origines probables.

  Le texte du Yi King est organisé en deux niveaux : on y trouve d’abord les aphorismes ou les maximes associés à chaque hexagramme, et ensuite le commentaire des « Dix Ailes » (Livres) de la Tradition (l’un d’entre eux aurait été écrit par Confucius).
  Chaque figure est expliquée par un Jugement et une Image, et ensuite analysée dans chacun de ses Traits.

Prenons pour exemple l’hexagramme n°1, dans la traduction du texte de Wilhelm par Etienne Perrot (1971), extraits des pp. 19-26.

1. K’ien / Le créateur
En haut          K’ien   Le Créateur, Le Ciel
En bas            K’ien   Le Créateur, Le Ciel

Le Jugement
Le Créateur opère une sublime réussite,
favorisant par la persévérance.

L’Image
Le mouvement du ciel est puissant.
Ainsi l’homme noble se rend fort et infatigable.

Les Traits (*)
Neuf au commencement signifie :
Dragon caché. N’agis pas.

Neuf à la deuxième place signifie :
Dragon apparaissant dans le champ.
Il est avantageux de voir le grand homme.

Neuf à la troisième place signifie :
L’homme noble exerce tout le jour une activité créatrice.
Le soir il est encore rempli de soucis intérieurs.
Danger. Pas de blâme.

Neuf à la quatrième place signifie :
Vol hésitant au-dessus des profondeurs.
Pas de blâme.

Neuf à la cinquième place signifie :
Dragon volant dans le ciel.
Il est avantageux de voir le grand homme.

Neuf en haut signifie :
Dragon orgueilleux aura à se repentir.

Si l’on n’obtient que des neuf, cela signifie :
Il apparaît un vol de dragons sans tête : Fortune.

(*) les traits sont associés à des nombres : neuf pour un trait Yang, six pour un trait Yin.

  Dans la deuxième partie de son livre, Richard Wilhelm a traduit deux des « Dix Ailes » : le traité Chouo Koua, « Discussion des Trigrammes » et le Ta Tchouan, « Commentaire sur les jugements annexés », ou « Grand Commentaire ».

  En extrait ci-dessous, le Chapitre I du Chouo Koua, qui établit pour nous un lien direct avec la philosophie taoïste et le livre de Lao-Tzu (ou Lao Tseu) : le Tao Te King, « Livre de la Voie et sa Vertu, in Richard Wilhelm (1971), p. 302.

  Les saints sages d’autrefois on fait le Livre des Transformations de la manière suivante :
  Pour aider d’une manière mystérieuse les dieux lumineux, ils ont inventé les baguettes d’achillée. Ils ont attribué au ciel le nombre trois et à la terre le nombre deux et ils ont compté d’après eux les autres nombres.
  Ils ont contemplé les changements dans l’obscurité et dans la lumière et ils ont établi les hexagrammes d’après eux. Ils ont produit des mouvements dans le ferme et dans le malléable, et ils ont ainsi fait naitre les différents traits. Ils se sont mis en harmonie avec la VOIE et sa VERTU et, en conformité avec elles, ont établi l’ordre de ce qui est juste. En examinant soigneusement et jusqu’au bout l’ordre du monde et en explorant la loi de leur propre nature intérieure jusqu’au centre le plus secret, ils sont parvenus à l’intelligence de la destinée.


Conclusion
« C’est, en revanche, à l’aide d’un couple de symboles concrets (le Yin et le Yang) que les Sages de toutes les « Ecoles » cherchent à traduire un sentiment du Rythme qui leur permet de concevoir les rapports du Temps, des Espaces et des Nombres en les envisageant comme un ensemble de jeux concertés. Le Tao est l’emblème d’une notion plus synthétique encore, entièrement différente de notre idée de cause et bien plus large : par elle,  -- je ne puis dire : est évoqué le Principe unique d’un ordre universel ; je dois dire : -- par elle, est évoqué, dans sa totalité et son unité, un Ordre à la fois idéal et agissant. »
- Marcel Granet, La pensée chinoise, p. 75

  Même s'il ne connaissait pas directement le Yi King, Henri Maldiney a eu l'intuition profonde des concepts qui irriguent la pensée chinoise, et que l'on trouve à l'oeuvre partout dans son texte sur "L'Art et le Rien".


----

- Christo Datso


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

De Clichy à Laeken