Mr. Charles Marx, Docteur en Philosophie… Bruxelles

Mr. Charles Marx...

Je renvoie à l’excellent article de Jean Stengers Ixelles dans la vie et l’œuvre de Karl Marx, du « Bulletin du Cercle d’Histoire locale d’Ixelles » publié en 1986, et réédité le 1er mai 2013 en ligne, à l’occasion du 165ème anniversaire du Manifeste Communiste, lequel fut rédigé à Bruxelles en 1848, juste avant la révolution de Février. Cette étude fourmille de détails concernant les lieux de vie, les occupations et les joies de la famille de Karl Marx expatrié en Belgique, qui signait son courrier « Mr. Charles Marx… à Bruxelles ». Pourtant, les autorités belges expulseront Marx pour ses activités de peur que la révolution en France n’arrive jusqu’en cet « Etat constitutionnel modèle »[1]



En effet, il y avait de quoi donner du fil à retordre aux autorités. Marx tenait des réunions de la Ligue des Communistes à l’établissement du Cygne Blanc sur la Grand-Place, enseigne d’excellente qualité toujours très bien tenue de nos jours.  On sait qu’il y a passé le Nouvel An 1847-1848. Une plaque commémorative déposée au Cygne Blanc en 2006 par le Bourgmestre socialiste de l’époque, rappelle qu’il a vécu à Bruxelles de février 1845 à mars 1848, soit trois années très intenses occupées à du travail d’organisation et de réflexion en compagnie de son ami Engels, de sa femme Jenny et d’une première fille, Laura. On citera pour mémoire les textes suivants de Marx : La Sainte Famille, les Thèses sur Feuerbach et L’Idéologie Allemande, Misère de la Philosophie, sans oublier le Manifeste, tous rédigés dans l’un des deux domiciles qu’il occupa à Bruxelles, aujourd’hui disparus : le premier dans la commune de Saint-Josse-ten-Noode, l’autre dans la commune d’Ixelles[2]. Il était arrivé à Bruxelles après avoir été expulsé de Paris où il s’était installé à l’automne 1843 pour fuir la censure prussienne. Après mars 1848, Marx s’installera à Londres qu’il ne quittera plus. Il y est enterré près de Jenny, dans le cimetière de Highgate.

Plaques commémoratives à la Maison du Cygne Blanc, Grand-Place de Bruxelles
Une commémoration appelle divers événements. J’ignorais qu’à l’époque, fin avril 2013, le Théâtre des Martyrs de Bruxelles avait proposé d’adapter la pièce de l’historien américain Howard Zinn Marx in Soho, a play in history, sous le titre : « Karl Marx, le retour ». Il s’agissait d’une création originale du metteur en scène Fabrice Gardin avec le comédien Michel Poncelet, dans laquelle Marx revient à New York à notre époque afin de la commenter. L’auteur lui fait dire : « J’avais tort en 1848, quand je pensais que le capitalisme était sur le déclin. Mon calcul était un peu en avance. Peut-être de deux cent ans… » Howard Zinn (1922-2010) était un historien et un activiste du mouvement des droits civiques, connu pour ses livres à contre-courant de l’histoire officielle américaine[3].

Mais Marx n’entrait pas encore dans mon champ de vision en 2013: plutôt l’Inde initiatique telle qu’imaginée par Antonio Tabucchi pour le roman, et le film « Nocturne indien ».

Tabucchi dont j’entendis parler il y a peu, à propos de son roman Pereira prétend, lors d’un exposé sur l’action politique dans le cadre d’une journée de réflexion sur le thème « Complexité et Liberté » [4].

Résumé
"Comment, tu n'es pas au courant ? Ils ont massacré un homme de l'Alentejo sur sa charrette, il y a des grèves, ici en ville et ailleurs, mais dans quel monde vis-tu, toi qui travailles dans un journal ?" Lisbonne, 1938. Dans l'atmosphère du Portugal d'avant-guerre, dans une ville terrassée par la chaleur, Pereira va prendre conscience du monde qui l'entoure. Journaliste en mal d'inspiration, c'est en cherchant une idée pour rédiger la page culturelle du journal le Lisboa qu'il prend connaissance d'un article philosophique signé d'un certain Francesco Monteiro Rossi. Ce jeune homme que Pereira rencontre le soir même s'avère être un révolutionnaire, fervent antifasciste... Cette rencontre fait bientôt prendre à la vie de Pereira un tour inattendu, qu'il était lui-même loin de pouvoir prévoir... Raconté comme la retranscription d'une déposition - celle du personnage principal -, l'histoire de Pereira est celle d'un homme ordinaire que la peur, l'inertie et l'oppression ont endormi. Antonio Tabucchi dresse ici le portrait d'un individu en passe de n'écouter que les "raisons du cœur" - un cœur malade pourtant - qui le pousseront, petit à petit, à lutter contre le règne des despotes. D'une écriture qui semble nier l'engagement sentimental de l'auteur pour son personnage, Antonio Tabucchi se joue de nos émotions avec le destin de cet homme fragile, indécis mais vivant. --Hector Chavez

Les interventions remarquées de plusieurs conférenciers tournaient autour du livre de Lambros Couloubaritsis, professeur à l’Université Libre de Bruxelles : La philosophie face à la question de la complexité, en 2 volumes. Un troisième en préparation verra-t-il le jour à l'issue des échanges très riches et contrastés auxquels ce livre a donné lieu?[5] C’est du moins une des questions qui furent posées à partir du socle central du choix de la liberté ou de l’égalité, comme principes premiers de l’action politique, « en complexité ». Le « retour à Marx » pour Lambros Couloubaritsis s’est opéré depuis une dizaine d’années par le biais du thème de la souffrance humaine.

Le passage de Marx à Bruxelles correspond à la période pendant laquelle il élabore sa « philosophie », avec le texte de L’Idéologie allemande qui y occupe une place importante. L’ouvrage rédigé par Marx avec les commentaires attentifs d’Engels entre l’automne 1845 et l’été 1846 ne fut publié qu’en 1932 par l’Institut du Marxisme-Léninisme de Moscou[6]. Entretemps, les notes de Marx connues comme Thèses sur Feuerbach, auxquelles elles sont souvent associés dans l’édition contemporaine, rédigées dans un cahier de travail découvert par Engels parmi les liasses immenses de papiers laissés par Marx après sa mort en 1883, furent publiées en 1888 par Engels dans son livre Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, et connurent un succès planétaire, en particulier la onzième thèse qui dit ceci :

Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer.

L’Idéologie allemande est un texte au cœur d’une refondation de la pensée philosophique de Marx entreprise dans l’horizon de l’école de la phénoménologie. On sait cette discipline attentive « aux choses mêmes », sans préconceptions ni transcendance : la vérité des phénomènes réside dans leur dévoilement pour un être, l’être humain, « l’être-là », conscient des choses et d’une disposition telle qu’il est à la fois saisi par les événements et toujours en train de les dépasser dans la quête infinie du sens. La tradition de la phénoménologie issue d’Allemagne avec Husserl et Fink (et ensuite Heidegger dans une certaine mesure, ou Gadamer), a trouvé en France un riche terreau : Maurice Merleau-Ponty évidemment, auquel on pourra associer Gaston Bachelard, mais aussi d’autres penseurs originaux et puissants : Paul Ricoeur, Henri Maldiney, Michel Henry, et plus près de nous Jean-Luc Marion, Bruce Bégout ou Marc Richir (qui était Belge et qui vient de décéder). Parmi eux, Michel Henry a consacré en 1976 un travail important à Marx (deux volumes : Une philosophie de la réalité, Une philosophie de l’économie). La thèse de Michel Henry consiste d’une part à dire que Marx n’est pas réductible au marxisme (lequel, sous la dérive simplificatrice déjà à l’œuvre chez Engels dans le traitement posthume des œuvres de Marx, aggravée par la dérive autoritaire de Lénine, n’aurait rien compris de la philosophie de Marx) ; d’autre part que le noyau dur de la pensée de Marx relève d’une phénoménologie du corps et du vivant : le corps au travail, le corps aliéné, le corps en pratique, la praxis ; que cette philosophie relève de la subjectivité et non pas dans l’interprétation hégélienne du marxisme, d’une objectivité pseudo-scientifique, et qu’il y a tout lieu de déplacer le centre de gravité de la pensée de Marx du « système » vers « la vie nue » (j’emprunte  cette expression à Giorgio Agamben pour évoquer le procès du recentrement vers la subjectivité comme faisant partie du procès du Capital en tant que tel). J’ai quelques doutes concernant le caractère assez radical de cette thèse de Michel Henry (qui est de toute manière fort stimulante), dont la justification tient à la primauté de L’Idéologie allemande qui donne toute son intelligibilité aux écrits ultérieurs de Marx : or, de l’autre côté du versant philosophique et politique de Marx, il y a le travail épuisant et inachevé de l’auteur du Capital pour rendre compte d’une manière critique des principes de l’économie politique. J’ignore à ce stade de ma réflexion personnelle si L’Idéologie allemande est un texte qui doive nous forcer à repenser les principes d’intelligibilité de l’ensemble du travail de Marx, mais, même à supposer qu’il en soit ainsi, Le Capital et tous les textes qui tournent autour de ce monument, n’en demeure pas moins ce qu’il est, c’est-à-dire une critique de l’économie politique, et cette dernière n’est pas à mon sens réductible à une phénoménologie de la praxis. Il nous faudra continuer à penser ce que Marx a voulu dire par : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer. »

Quoi qu’il en soit, on l’aura compris, le séjour de Marx au Cygne Blanc, ses domiciles successifs et ses déambulations dans les rues du Vieux Bruxelles, constitue une période charnière, un pivot de son œuvre et de son existence. Mr Charles Marx, le « jeune Marx » plein de fougue n’était pas encore devenu l’économiste sérieux qui passait ses journées dans la Reading Room circulaire du British Museum.
----------- 
La fin de l’année est l’occasion des bilans, ce dernier billet de l’année 2015 vous propose de retrouver les divers papiers de fin d’année depuis 2011.  

24 décembre 2011 – Envoi, le programme du blog des MdC

31 décembre 2012 – Le tunnel, une micro-nouvelle du cycle des Carver (American Shots)

31 décembre 2013 - Le blog a deux ans! Un bilan quantitatif et une analyse prospective

30 décembre 2014 - 400! Une fantaisie en mode mineur dans le froid grec

26 décembre 2015 – Le blog à quatre ans !
Nombre de billets publiés : 438
Fréquentation : 71126 hits

Le bilan de 2015 alors ? Fidèle à son projet initial, le blog des Métamorphoses de C. poursuit son exploration d’ « un peu de tout », avec l’esprit d’un « laboratoire » où sont menés des « projets » : la plupart ne mènent à rien, mais seul le temps long permettra de dire ce qui a vraiment abouti par rapport à ce qui n’est resté qu’à l’état d’ébauche. C’est une observation courante que parmi les portefeuilles de projets « risqués » détenus par des investisseurs, une fraction infime aboutit à un retour tangible. Patience et longueur de temps / Font plus que force ni que rage…

Une excellente année 2016 !





[1] Marx et Engels, « La Belgique, un Etat constitutionnel modèle », in Le Fil du Temps, Paris-Bruxelles, 1864, p. 285-286.
[2] Il faut également citer le livre important rédigé par Engels en 1845 : La situation des classes laborieuses en Angleterre, enquête de terrain menée dans les manufactures de Manchester, qui fut pour Marx une révélation.
[3] Howard Zinn, A People’s History of the United States (1980 1st edition); A People’s History of American Empire (2008).
[4] Il s’agit de l’intervention “Liberté et complexité: quelques considérations de traverse,” par Antonino Mazzu, Professeur de philosophie morale, de métaphysique et d’anthropologie philosophique à l’ULB.
[6] Dont le directeur, David Riazanov, qui était en pleine édition des Œuvres complètes de Marx et Engels (1ère version de la MEGA, pour Marx Engels Gesamtausgabe), venait d’être démis de ses fonctions par Staline, et expédié au Goulag sibérien. Il y fut assassiné en 1938 sous l’inculpation de « conspiration ». La Grande Terreur de la seconde moitié des années trente, battait son plein en URSS.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

Cœur ouvert XI