Thursday, 11 February 2016

Belgique imaginaire

Questionnaire de Marc Bailly, éditeur de l’anthologie, La Belgique imaginaire, Louvain-la-Neuve, Editions Academia, 2016, tome 1.
(Les tomes 2 et en 3 sont en préparation pour cette année)

  Marc nous a demandé de répondre à 3 questions, dans le but de « rédiger un petit article de présentation de la Belgique Imaginaire, tome 1 ». Je choisi d’y répondre en public, sur cette page. Ayant participé à l’aventure de cette anthologie, il ne me revient pas d’en faire un compte-rendu ; par contre, l’occasion m’est donnée de faire un peu de publicité pour cet ouvrage auquel je souhaite un bon succès, et de m’expliquer sur le sens de ma contribution.



1. Pourquoi écrivez-vous de l'Imaginaire?

 Pourquoi écrire ? Pour un surcroit de sens je suppose.

 Je ne sais pas si j’écris de « l’Imaginaire » (voir réponse à la question suivante : mais c’est quoi alors, ce dont on parle ici ?), ni même si j’écris, tout court. En fait, ce « je » n’est-il pas lui-même le premier sujet et objet de fiction ? Tout part de là. Mes textes rares en témoignent, ce sont des affrontements de doubles, d’images spéculaires, de fantômes, de dualités reconstruites, et cela, j’ignore d’où cela vient, pourquoi cela s’impose à moi lorsque « je » écris ; peut-être qu’identifié ce fantôme va disparaître à jamais, je ne sais pas, je vous rendrai compte après avoir écrit mon prochain texte de fiction.


2. L'Imaginaire belge se différencie-t-il de l'Imaginaire en général?

  L’Imaginaire (avec un grand « I ») n’est pas la propriété d’une faction (linguistique, nationale, religieuse, culturelle) : par contre, force est de reconnaître l’infinie pluralité des imaginaires (minuscules) que l’on peut décliner à l’envi selon les critères de différenciation qu’il nous plaira d’énumérer. Au final, on s’en doute, il y aura autant d’imaginaires que d’être imaginants ou imaginatifs, producteurs « d’images », parfois de représentations sans image. Mais cela ne nous avance pas beaucoup ; sinon pour admettre d’emblée l’irréductibilité de l’Imaginaire à une définition unique. Encore, faudrait-il au minimum mettre en relation cette « instance imaginaire » qu’est l’Imaginaire, avec d’autres instances : les institutions symboliques (du langage, de la politique, des codes sociaux etc.), voire d’autres instances plus mystérieuses dans lesquelles « la réalité se perd », comme dans un trou noir : trous littéralement, bords de néants, vides actifs ou aspirants, ce que d’aucuns nomment « le réel » ou « l’Etre » ou « le phénomène ».

  Soit : Imaginaire, quand tu nous tiens, tu nous forces à t’instituer au rang premier de « quelque chose » qui par la violence d’une représentation, force, limite, fixe, un sens, une pluralité de sens, dans une image, une forme, une convention… Et c’est à partir de là me semble-t-il que l’on peut commencer à penser l’essence de l’Imaginaire, à partir de son arraisonnement par une force « technique », c’est-à-dire un « art » (la vieille opposition aristotélicienne de l’art et de la nature), et donc des règles, des conventions, des éléments convenus, partagés au sein d’une communauté (de lecteurs, de spectateurs). La science-fiction, et les dites « littératures de l’Imaginaire » constituent des terrains d’élection, je dirais quasi expérimentaux, au sens que l’on donne à ce terme dans les sciences de la nature : isoler un phénomène, identifier les variables qui déterminent son comportement, en isoler quelques-unes, les manipuler de manière contrôlée afin d’en observer les résultats – ce processus expérimental est ce qui me paraît être à l’œuvre d’une façon tout à fait remarquable dans les « genres » dits « populaires », dans lesquels la représentation fonctionne avec des formats qui varient, que l’on fait varier, sur lesquels on s’amuse à produire des variations. Variations sur un thème : c’est le procédé technique par excellence des genres de l’Imaginaire. Alors, oui, dans cette perspective quasi-expérimentale, scientifique (au sens où l’art est une forme d’expression technique très élaborée, conscient de lui-même et de ses procédés), l’Imaginaire belge existe bel et bien ! Quant à le caractériser, je ne m’aventurerai pas à le faire, pour plusieurs raisons : primo, il existe d’excellentes études sur le sujet [1] ; secundo,  je risquerais de tomber immédiatement dans les clichés d’usage : « terres de brumes, mystère, inquiétante étrangeté, fantastique du quotidien, réalisme magique etc. » ; autant de qualificatifs ou d’attributs d’un hypothétique objet : « Imaginaire belge », qui fonctionnent pour autant qu’ils soient partagés par une communauté de producteurs d’imaginaire lesquels s’amuseront à en explorer les contours, les variations thématiques ou stylistiques.

  Cela dit, cet Imaginaire existe, je l’ai rencontré. Ce fut même une claque. Et pas en littérature, mais au cinéma, avec deux films remarquables : Un soir, un train réalisé par André Delvaux en 1968 avec Yves Montand et Anouk Aimée dans les rôles principaux, d’après la nouvelle fantastique De trein der traagheid, (1950), de l’écrivain belge Johan Daisne (écrivain flamand), et Les lèvres rouges, d’Harry Kümel, réalisé en 1971, avec Delphine Seyrig dans le rôle de l’inoubliable Comtesse Báthory. En bandes dessinées aussi, le filon de l’Imaginaire belge est riche, fleuve même, torrent ! Et en littérature ? Hé bien ! Avant les Maeterlinck (un peu), Jean Ray (moyennement), Jacques Sternberg (beaucoup…) et autres (pas du tout), c’est avec le grand écrivain Charles de Coster et ce chef-d’œuvre de la littérature universelle qu’est La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867), que j’ai découvert les qualités vibratoires, subtiles, atmosphériques, et truculentes, de « l’Imaginaire belge », dans ce « roman national » décalé, s’il en fut. Plus tard, ce fut Gaston Compère, grand écrivain d’imaginaires multiples, d’inspiration romantique, styliste accompli mais souvent obscur, musicien, fin lettré, un peu perdu dans la seconde moitié du vingtième siècle, et que j’eus la chance d’avoir comme professeur de français lors de mes études secondaires à l’Athénée Royal d’Ixelles, qui m’a donné le goût des lettres, et du fantastique en particulier. Comme il ne suivait pas à en toute rigueur le programme d’histoire de la littérature française du fameux Lagarde & Michard, et qu’il nous encourageait à prendre des chemins de traverse pour y découvrir à notre façon le plaisir de lire, ou d’écrire, c’est plus par le biais des « mauvais genres » que j’entrai dans mes imaginaires : Bob Morane, Georges Langelaan avec les Nouvelles de l’Anti-Monde, (Marabout, 1966), de l’excellente science-fiction spéculative, Simenon, et puis Edgar Allan Poe, Dino Buzzati, Franz Kafka… Il me semble qu’ayant atteint l’âge de seize ans, j’étais déjà tout (dé)formé et prêt pour un « saut quantique » dans la science-fiction américaine de l’âge d’or. Ce que je fis, avec enthousiasme, et cette passion m’a tenue longtemps. En suis-je sorti ? Oui, mais à regret, comme un adieu à l’enfance, à la jeunesse.

  Alors, l’Imaginaire belge, c’est quoi pour vous, c’est quoi pour moi ? Ce mélange du sérieux et du grotesque, de l’amer et du doux, la cohérence d’une académie (forcément imaginaire) des lettres, où les romans populaires siègent à côté de Dante ou d’Homère (ce qui, si on y regarde bien, si on prend le temps de les analyser comme il faut, appartiennent en esprit, sinon en droit ou en fait, aux « romans… d’Imaginaire belge » !)


3. Quel est pour vous Votre Imaginaire?

  Je voudrais juste pouvoir écrire un peu de tout, pas grand-chose, mais en grand, avec des couleurs et des sons, et beaucoup de silence aussi. Si c’était possible d’écrire un roman qui ne raconte rien, sans personnages, ou alors muets, et qui dise tout du monde, de la pensée, d’où on vient, où on va, ce genre de choses, alors oui, peut-être ce serait le mien.

  Mais à cette question aussi, si elle appelle une réponse dont les tropes soient convenus, je répondrais que les histoires décalées, même de très peu, imperceptiblement, à la limite de la netteté, sont celles qui m’attirent le plus, et que si j’arrive à y mettre des vaisseaux spatiaux, des technologies, du futur, de la machinerie sociale, tout en y préservant en même temps leur qualité de fausse familiarité, alors j’estime que j’aurais peut-être abouti à quelque chose.






[1] Dominique Warfa, Une brève histoire de la science-fiction belge francophone et autres essais, BeBooks, 2015. Voir également : Bruno Peeters, « La Belgique imaginée », in La Belgique imaginaire, tome 1, (Marc Bailly, éd.), LLN, Ed. Academia, 2016. Je suis sûr qu’en cherchant bien, on trouvera plein d’infos intéressantes dans les perles dénichées par Bernard Goorden qui publie depuis longtemps le fanzine Ides et Autres, maintenant en ligne : http://www.idesetautres.be/?p=ides


Quelques images de mon imaginaire "belge"

Yves Montand, dans "Un soir, un train" (1968), film du cinéaste belge André Delvaux, tiré d'une nouvelle de l'écrivain belge Johan Daisne

Charles De Coster (1827-1879), écrivain belge auteur d'un roman picaresque consacré au personnage légendaire de 'Thyl l'Espiègle" dans les Pays-Bas espagnols en pleine révolte. "Les cendres (de Claes) battent sur mon coeur"

Gaston Compère (1924-2008), grand écrivain belge, auteur de romans et contes fantastiques, et de cette "auto-biographie" imaginée de Charles, Duc de Bourgogne, un de ses meilleurs livres (1985), exemple abouti du "baroque" en littérature

Georges Langelaan (1908-1972), écrivain franco-britannique publié dans la regrettée collection Marabout, maison belge s'il en fut une qui propulsa plusieurs générations de gamins en culottes courtes dans les terres du fantastique et de la science-fiction

Pour commander l'anthologie de Marc Bailly:
http://www.editions-academia.be/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=49206
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