Sunday, 8 January 2017

Curzio Malaparte



  Lors d’une récente convalescence qui me permit de récupérer d’une méchante douleur, n’ayant à ma disposition que du temps libre, du temps libéré de la station debout et de l’agitation perpétuelle du temps des cadrans, des montres, des affichages numériques, des heures d’éveil, de déjeuner, de diner, la position du lecteur couché se prêtant admirablement à revisiter des lieux de mémoire par la mémoire et l’évocation du sensible, j’eu l’occasion trop rare de lire coup sur coup deux livres[1] du génial, immense, tourmenté, métamorphique et ambigu écrivain italien Curzio Malaparte, né Curt-Erich Suckert en 1898 à Prato près de Florence, mort en 1957 à Rome. Ecrivain italien par accident, celui d’une naissance, d’une langue, écrivain européen, un des derniers grands auteurs de l’Europe qui s’effritait sous la pluie des fascismes, de l’Europe décomposée d’avant-guerre, recomposée pendant la guerre, morte après la guerre, Curzio Malaparte un des derniers géants du siècle (le vingtième, quel autre ? Celui du temps présent est envahi de nains), héros de guerre (la 1ère européenne et mondiale) à l’âge de seize ans, fasciste, esthète, journaliste, communiste, cinéaste, diplomate, correspondant de guerre (de la 2ème guerre européenne et mondiale) et tutti quanti, me parlait d’une Europe qui depuis toujours se mettait en scène, n’arrêtait pas de se rejouer le fantasme d’une identité hallucinée à travers la dialectique spectrale et bouffonne du théâtre tragique et du théâtre comique. Car, faut-il le dire, aux origines de l’Europe il y a le théâtre grec, rien que le théâtre grec. Tout part de là. Jeux Olympiques, Philosophie, Démocratie, sont des produits dérivés du théâtre grec (« dérivés » non pas au sens chronologique du terme mais découlant de cette source vive, contemporains ou quasi-contemporains du grand théâtre classique bien que d’un rang secondaire- j’implore la grâce des hellénistes sourcilleux d’exactitude documentaire qui ne manqueraient pas de hausser les sourcils ou de mépriser ce raccourci saisissant) et en quoi diriez-vous est-ce une « origine » ? A travers l’appropriation des grands mythes de l’époque archaïque et de l’épopée fondatrice de la littérature européenne sinon universelle : Homère. Aux origines de la philosophie européenne : la pensée mythique. L’écrivain Curzio Malaparte est une sorte d’Homère un peu dandy qui parcourrait les champs de bataille de la Russie (« Kaputt ») ou de l’Italie (« La Peau ») en écoutant tout ce qui des histoires anciennes ou des légendes affleure dans un réel mis en déroute par la gigantomachie autour de la Question de l’Etre.
  Il s’est fait construire en 1937 une villa minimaliste sur un promontoire rocheux qui domine la mer, à Capri au sud de la baie de Naples. La villa fut utilisée par Jean-Luc Godard pour le tournage du film « Le Mépris » (1963). La villa est aujourd’hui un lieu d’étude pour architectes et le siège d’événements culturels.
  Peut-être un jour me rendrai-je à Capri et à Naples, à l’écoute des échos affaiblis de l’origine, goûter l’art de Curzio Malaparte, « La Peau » en poche.


[1] « Technique du coup d’Etat » (1931), récit politique d’expériences d’insurrections réussies ou manquées dans l’Europe des années 1920, écrit d’une langue sèche, précise ; « La Peau » (1949), roman (nous dirions aujourd’hui « autofiction ») dans lequel Malaparte se met en scène et raconte ses souvenirs de la libération de l’Italie, l’essentiel du livre se déroulant à Naples entre octobre 1943 et le printemps 1944, d’un style que nous qualifierions de « baroque » tant chaque séquence verse dans l’extravagance, le rêve ou le cauchemar avec des périodes du plus haut comique.



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