Belgique imaginaire II



Etre armé
C’est être libre
A.E. Van Vogt, Les armureries d’Isher, 1951

   Il y a un an sortait Belgique Imaginaire, le premier volume de l’anthologie de textes de science-fiction, fantastique, fantasy, horreur, étrange… d’imaginaire belge édité par Marc Bailly…
  L'aventure de La Belgique imaginaire se poursuit ce début d’année avec la sortie du tome II.
  Le principe de l’anthologie consiste à rassembler deux textes de chaque auteur : un inédit et une réédition.
 
   
  Marc Bailly poursuit depuis de nombreuses années un travail d'éditeur, de promoteur, de publiciste, obstiné sinon obsédé, des lettres belges de l’imaginaire, au sens large du terme. On lui doit notamment la publication de Phénix, le fanzine de référence en Belgique francophone depuis 1985, devenu Phénixweb ces dernières années.
 


  Le projet Belgique Imaginaire était si volumineux lorsque tous les textes furent rassemblés qu'il fallut découper cette masse de mots en trois volumes : or, comme Marc était intransigeant avec son projet, il s’agissait de trouver un éditeur qui prendrait le risque de tout publier. C’était ça ou rien, ce qui a pris du temps mais Marc est aussi quelqu’un de persévérant et les éditions Academia installées à Louvain-la-Neuve, rattachées au groupe l'Harmattan, ont bien voulu le suivre dans cette entreprise un peu folle.
  Nous voici donc en ce début 2017 avec le tome 2 sorti des presses. Le troisième et dernier tome de l'anthologie est prévu plus tard dans l'année. Ayant figuré au sommaire du tome 1 et du tome 2, il ne me revient pas d’en faire un compte-rendu. [1]

  Pour assurer la promotion du tome 1, Marc avait demandé à chaque auteur de répondre à un petit questionnaire.
1.     Pourquoi écrivez-vous de l’Imaginaire ?
2.     L’Imaginaire belge se différencie-t-il de l’Imaginaire en général ?
3.     Quel est pour vous Votre Imaginaire ?
  J’y avais répondu dans un billet publié sur le blog. Ma réponse à la troisième question était incomplète. Sans la renier, je souhaite y apporter à l’occasion de la parution de ce tome 2 quelques compléments plus précis. Il s’agit en somme de faire un effort de mémoire et de me replonger dans de vieux souvenirs, ceux des années de formation afin d’éclairer les sources de mon imaginaire, formé ou déformé par un certain nombre de lectures dites « fondatrices ». Mais comment faire et surtout, quelle période retenir ?
  A cette question les auteurs répondent souvent par des souvenirs d’enfance : la plus ou moins riche bibliothèque familiale, (mais il n’y en a pas toujours une), les fameux greniers au trésor (il y en a de moins en moins car ils intéressent surtout les brocanteurs de nos jours), les livres obtenus à l’occasion de prix scolaires et fièrement ramenés à la maison, ceux dénichés en bibliothèque, offerts à Noël, prêtés par un cousin plus âgé… Ce ne sont pas forcément les plus anciennes de ces lectures qui vont marquer l’esprit de l’enfant ou de l’adolescent sur le long terme. La mémoire est quelque chose de délicat qui se construit ou se reconstruit tout au long de l’existence, elle se fixe pendant les années d’apprentissage et continue à s’élaborer, à se voir modifiée par les expériences, les intérêts ou les sollicitations de la vie d’adulte.
  Pour répondre à nouveau à la question de Marc : « Quel est pour vous Votre Imaginaire ? », j’ai choisi de fixer mon attention sur la période de mon existence pendant laquelle l’acte de lecture était devenu conscient, le résultat d’un choix, d’une volonté qui commençait à s’affirmer comme un élément-clé de ma personnalité. Je crois que tous les grands lecteurs ont ressenti cette particularité, qui parfois les distinguait de leurs petits camarades de jeux, d’école, de leurs frères ou sœurs, de leurs parents : ils ou elles se sont dits, « voici un intérêt qui m’est propre, je sais que je vis avec les livres, que je ne pourrais pas vivre sans les livres, que j’ai besoin d’eux et qu’ils ont besoin de moi ».
  Cette cristallisation s’est opérée entre mon treizième et dix-huitième anniversaire, autour d’un ensemble de livres qui constituaient le segment le plus important de ma bibliothèque d’adolescent : les livres d’imaginaire au premier rang duquel se trouvaient les livres de fantastique et de science-fiction.
  J’ai donc entrepris de reconstituer sous forme d’une liste le contenu de ma bibliothèque entre les années 1971 et 1976. Je suis parti du contenu de la bibliothèque actuelle, laquelle, sauf quelques rares livres de poche conservés tels quels depuis quarante ans et qui ont suivis tous mes déménagements, est le résultat de réaménagements successifs, entre ventes, oublis, reniements et rachats. L’exercice de mémoire a été concluant, en partant des livres présents en 2017 et, avec l’aide du remarquable site nooSFere dont le classement par éditeurs a été très utile, je pense avoir pu reconstituer les trois-quarts de la bibliothèque d’origine et me suis retrouvé avec une liste appréciable de cinquante-cinq titres[2]. Comment identifier, deuxième étape, ceux qui ont le plus contribué à former mon imaginaire ?
  Un test assez simple consiste à vérifier s’ils ont passé l’épreuve du temps. Que pourrais-je en dire si j’en prenais un au hasard et que je le relisais, à plus de quatre décennies de distance ? J’ai fait le test avec un roman d’A.E. Van Vogt, Les armureries d’Isher duquel j’ai tiré l’incipit en exergue de ce texte : « être armé c’est être libre ».



  Pour être franc, le résultat a été désastreux. C’est un des plus mauvais livres qu’il m’est arrivé de lire. Comment expliquer alors le paradoxe suivant : ce livre figure parmi ceux qui ont nourri mon imaginaire et ce livre est en même temps très mauvais ? Le paradoxe n’est peut-être qu’apparent, ou plutôt, il ne devrait pas surprendre. Je pourrais même prétendre qu’il existe une causalité perverse : c’est justement parce qu’il est mauvais, qu’il a nourri mon imaginaire.  Evidemment, je ne pouvais pas m’en rendre compte à l’époque, il me manquait bien des critères de comparaison, des référentiels, des études. Ce n’est qu’avec l’épreuve du temps que ce lien étrange a surgi. Qu’est-ce à dire ?
  Je venais donc d’entamer la relecture des Armureries d’Isher lorsque la nuit suivante j’ai fait un rêve bizarre. Vous me direz : n’est-ce pas la caractéristique des rêves ? Encore faut-il s’en souvenir. Au réveil je pris des notes. Les voici à l’état brut.

Drôle de rêve
  La Lune quasar me vrille le cerveau d'un rayon laser. Il est trois heures du matin. Mais il est aussi midi pile dans une ville hollandaise ensoleillée, plus précisément dans le grand amphithéâtre de cette ville où se tient une conférence très attendue. Je transporte avec moi un gros dossier encombrant : classeur avec anneaux, feuilles volantes, farde cartonnée, qui contient un projet d'affaires avec le Canada. Dans mon rêve je me souviens d'un autre rêve dans lequel je suis le chargé d’affaire pour les relations commerciales entre la Belgique et le Canada. Didier Reynders, le ministre des affaires étrangères m'y envoie en mission. Je le rencontre dans un couloir bondé, les mêmes dossiers sous le bras, lui montre le projet : « c'est parfait, allez-y. Je compte sur vous pour mener l'affaire à bien, comme à l'époque où vous étiez mon étudiant. » Je me souviens : il a été mon professeur en Droit. Je suis un Solvay boy qui a étudié le droit commercial. J'ai réussi dans la vie. Le Ministre me parle d’égal à égal. Il est lui-même, le visage, les cheveux, la voix : c’est lui maintenant tel que j’ai pu le rencontrer le 19 janvier dernier lors d’une conférence sur l’impact international de l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Mais moi, j'ai vingt ans de moins, peut-être plus. Je suis conscient d’être beaucoup plus jeune dans mes rêves. Le Ministre me salue. Dans la salle de conférence de cette station balnéaire hollandaise, je retrouve des amis et connaissances qui attendent impatiemment l'arrivée du conférencier. Qui est-ce ? Il y a du monde : je reconnais EF, J-C E, DG. Je m'installe au premier rang à côté de J-C E. J'attends. Personne ne vient. Mon voisin me fait comprendre qu'il faut y aller. Où ça ? C'est moi le conférencier ! Panique, je ne suis pas prêt. Je dis : « mais il y a encore tous ces dossiers à traiter, je n’ai pas eu le temps de m’occuper de cette conférence ». Que faire ? Quelqu'un dans le haut de la salle crée une diversion. Je reconnais ES, un ami d'enfance. Il se met à vociférer et dénonce les impies que nous sommes tous. Il y a de l’agitation, des gardes interviennent, arrêtent un individu louche, le ceinturent (mais ce n’est pas ES qui ricane de ses « bons mots »). Tout cela m'a rendu très nerveux et je dois uriner d'urgence. Les waters sont encombrés. Ce n'est pas grave, DG intervient et me donne un urinal. Je lui dis qu'il faut analyser mes urines, les envoyer au labo, on va y découvrir des traces d'une substance hallucinogène. Il acquiesce. Je sors et me promène, soulagé, sur la plage de cette ville. Une rue perpendiculaire monte très fort. Je l'emprunte. Ce n'est plus la Hollande. C'est Main Street. Des voitures américaines anciennes y circulent lentement. Ça continue à grimper. « Je vais arriver à Winnipeg si ça continue comme ça ». La Lune quasar me réveille. Le rêve se prolonge à moitié éveillé : je pense à Alfred « Euston Do Nacimento » van Vogt (ou van Vogte) et à son monde déjanté. Je me réveille en 1945 ou en 1973. Je tiens un vieil exemplaire de le revue Astounding SF.



  L’exemplaire d’août 1945 d'Astounding contient le début de la série World of Null-A de l’auteur des Armureries d’Isher. Dans mon rêve j’ai transformé le deuxième prénom de l’écrivain Alfred Elton en « Euston Do Nacimento » qui fut mon nom de personnage dans un jeu de rôle grandeur nature où j’incarnais un tueur à gages brésilien. L’écrivain van Vogt est né au Canada et il a vécu un temps à Winnipeg, la capitale de l’état du Manitoba, avant d’émigrer à Los Angeles. Pour le reste, le rêve est « intraduisible » dans une autre langue que la sienne, un peu comme les romans de van Vogt qui fonctionnent comme des rêves éveillés par une accumulation d’invraisemblances et de shortcuts spatio-temporels. Mais n’est-ce pas cela justement qui constitue le fond de « mon imaginaire » ?
  Je vais donc répondre à la troisième question de Marc : mon imaginaire est une somme de rêves bizarres. Cela s’appelle l’inconscient.
  Ai-je répondu à la question ?

  Un dernier mot sur le livre des Armureries d’Isher.
Un livre peut être mauvais, sur le plan littéraire, stylistique ou narratif, et en même temps intéressant par les idées qu’il véhicule. Tout ce que j’ai lu de van Vogt est intéressant. Quelle est l’idée principale des Armureries ? Celle selon laquelle « le droit de garder et porter des armes » par les citoyens est un principe fondamental de l’équilibre des pouvoirs dans une société où le pouvoir politique tend toujours à basculer vers la tyrannie ou le totalitarisme. On aura évidemment reconnu le Deuxième amendement de la Constitution américaine, qui fait partie du Bill of Rights. Pour contrebalancer le penchant naturel à la tyrannie de la part du pouvoir exécutif, le droit de porter des armes permet aux citoyens de se défendre contre l’abus du pouvoir. Dans le roman de van Vogt, les armes vendues par la Guilde des armuriers de l’empire d’Isher ont un rôle uniquement défensif. Elles sont le résultat d’une haute technologie, chaque arme est adaptée à son unique propriétaire, devient inutilisable entre les mains de quelqu’un d’autre, et ne peut pas être utilisée pour une agression. Elle peut par contre être utilisée contre soi-même, si tel est le désir de son possesseur d’en finir avec sa propre vie.
  Les idées politiques des armuriers d’Isher résultent d’une philosophie politique pessimiste qui vient d’Aristote, Cicéron, John Locke, Machiavel et d’autres[3]. Elles constituent aussi l’arrière-plan des idées des libertariens américains, à la fois conservateurs et anarchistes, parmi lesquels des penseurs contemporains comme Robert A. Nisbett ou Robert Nozick défendent les principes d’un état minimal.
  Dans le fond, après avoir relu Les armureries d’Isher, j’ai pris plus nettement conscience de ce que la science-fiction est une littérature éminemment politique.
  Merci A. E. van Vogt.


[1] Il est néanmoins permis d’en établir le sommaire.

Tome 1 :
Préface par Marc Bailly 
Nicolas Ancion : Comme une fusée sans jambes
Jean-Baptiste Baronian : Le livre rouge
Véronique Biefnot : Une vie nouvelle
Christophe Collins : Une Histoire sainte
Christo Datso :  Brouillages
Serge Delsemme : Le cycle de l’eau
Ambre Dubois : Laylat
Pierre Efratas : Aazam le Magnifique
Gudule : Le baiser du désert
Christophe Kauffman : Billet à gratter
Frédéric Livyns : Le tableau
Adriana Lorusso : La clef du bonheur
Jacques Mercier : À droite de Mars…
Nadine Monfils : Ginette de Gembloux
Mythic : Hiii ! J’ai épousé une fée
Frank Roger : Bibliopolis
Michel Rozenberg : Alternances
Marc Van Buggenhout : Le cercueil
Dominique Warfa : Paysage de grève avec chute d’un homme
Ouri Wesoly : Comment gagner plus qu’un réparateur de dômes
Bruno Peeters : La Belgique imaginée

Tome 2 :
Jean-Baptiste Baronian : Margaret
Rose Berryl : Cette mort qui me colle à la peau
Pascal Blondiau : La dixième vie de MuChat
Alain Dartevelle : Les bons docteurs ne courent pas les rues
Christo Datso : Isobel et le jeu du ruban
Ambre Dubois : Le sourire du démon
Philippe Dumont : Adieu, monde cruel ! 
Pierre Efratas : La Première
Doris Facciolo : Morts et vive
Valérie Frances : Baby Doll
Daniel Garot : Hans Trapp
Alain le Bussy : Conte moderne
Dominique Leruth : Le landau de Baden Road
Adriana Lorusso : Diplôme universitaire
Nadine Monfils : La fée pin-up
Mythic : Tout en douceur
Daph Nobody : Prosopopée
Anne Richter : L’enfant des tempêtes
Bérengère Rousseau : Le poids du cœur
Michel Rozenberg : Alessandra
Christian Simon : Vivre
Dominique Warfa : Le danseur absolu
Barbara Wesoly : L’éternité d’un instant

  « Brouillages » paru dans le tome 1 était mon texte inédit. Au sommaire du tome 2, « Isobel et le jeu du ruban » est la réédition du texte initialement paru en l’an 2000 dans l'anthologie Hyperfuturs de Stéphane Nicot, chez Galaxies. « Isobel… » est un texte sur les paradoxes temporels et une légère distorsion temporelle s'est glissée dans cette édition. Le texte de la présentation bio et bibliographique que j'avais rédigée pour Marc il y a cinq ans et demi au moment du lancement du projet (j’ai retrouvé un courriel daté du 30 juillet 2011 qui s'appelait « Proposition »), révisé ensuite légèrement en 2014, figure dans ce deuxième tome mais ne correspond pas à la fiche qui avait été publiée dans le premier tome paru l'année dernière et qui aurait dû figurer également au dans ce volume. Oubliez donc cette fiche. Je savais en écrivant « Isobel… » dans une vie antérieure que le passé finit toujours par vous rattraper. Les paradoxes temporels ont quelque chose d’obstiné.
  Vous pouvez commander les deux tomes auprès de votre libraire favori ou sur le site de l'éditeur Academia.
N'hésitez pas. Lisez bon sang, c'est du Belge !
[2] J’en ferai l’inventaire dans une prochaine note, peut-être à l’occasion de la sortie du tome 3 de la Belgique Imaginaire.
[3] Halbrook, Stephen P. (1994). That Every Man Be Armed: The Evolution of a Constitutional Right (Independent Studies in Political Economy). Oakland, CA

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