Des Têtes & des Visages


L’européenne, portrait du Fayoum (vers 117-138) au Musée du Louvre

Des Têtes & des Visages

Les trois textes publiés dans cette note ont été rédigés à l’occasion d’un atelier d’écriture animé par Milady Renoir. Il y a, comme toujours en atelier, une expérience directe de l’écrit, ainsi que de l’écoute des autres textes et de la restitution, qui est très différente de l’expérience de l’auteur solitaire face à son texte. Pour certains, l’atelier devient le seul lieu possible de l’écriture. Ce qui ne veut pas dire pour autant que les mots trouvent plus facilement leur chemin en groupe, que lorsqu’on n’a que soi comme témoin, mais il est un fait avéré : là et dans l’instant où ils sont convoqués par une contrainte, en présence d’autrui, les mots viennent, qu’ils le veuillent ou non.

Plus d’informations à propos du cycle d’écriture « Corps & Ames » animé par Milady Renoir sur la page du réseau Kalame : ici.

Le thème du jour était « la tête » et « le visage ». 



Mon premier texte "Abécédaire de tête", ressemble à un jeu "oulipien" dans lequel la contrainte apparaîtra de manière évidente ; le deuxième texte "(auto)portraits à vide" est le produit d'un exercice que je qualifierais de "test projectif" qui évoque ceux de Rorschach (les tâches d'encre), le TAT (Thematic Aperception Test) pratiqué souvent avec les enfants (il s'agit de raconter une histoire à partir de planches illustrant des situations sociales ambigües), ou encore le test de l'Arbre : sauf qu'ici, le support consiste en dessins très particuliers et la consigne est vraiment originale, je dirais même que c'est une trouvaille étonnante. Je n'en dirai pas plus, chaque animateur a ses secrets d'atelier qui doivent être préservés. Le troisième texte "Transfiguration" est le plus classique dans sa forme, le résultat d'une performance à laquelle nous avons assisté.

I. Abécédaire de tête

  Un ami dont je tairai le nom par charité chrétienne, mais que le petit monde germanopratin reconnaîtra sans peine, praticien à la Salpêtrière, membre éminent de l’Institut, sulpicien, auteur de romans épiques et historiques, me fit l’autre jour en terrasse aux Deux-Magots, cette confidence en forme de blague d’hypokhâgne. Il avait reçu d’un collègue une fiche clinique et la description anatomo-pathologique d’un cas de conscience, celui d’un homme politique important – disons même très connu, qui devait s’adresser à la foule de ses partisans rassemblés sous une pluie battante. Ce collègue, me rapportait donc cet ami bien loquace, avait eu l’idée de dresser du meneur d’hommes un portrait en forme d’abécédaire et d’y glisser de subtiles allusions à ses états de santé morale. Contrainte supplémentaire, le collègue de cet ami eut l’idée d’y associer les mots de la spécialité dans laquelle mon ami était passé maître. Il me récita, de tête, cela va de soi, la liste que voici … avec quelque licence que je lui pardonnai, le bol de punch fumant y était pour quelque chose.

L’Acétylcholine dans son cerveau fulmine,
dans l’aire de Broca où se forment les mots.
Sous la tignasse un Cortex coupé en deux
éprouve l’agonie de sa moitié Droite.
Son Epiphyse, encore appelée glande pinéale
appuie dans le fond de sa Fosse nasale,
crée une pression sur la moitié Gauche du noble organe,
qui lâche l’Hippocampe de la mémoire.
Enfin, il se ressaisit. L’Influx nerveux le remet d’aplomb
(« la politique, ce n’est qu’un Jeu » pense-t-il).
Mais le terrible syndrome guette. Korsakoff est là !
« Que voulais-je dire ? : je n’ai rien fait. C’est la faute à Lulu. »
Leur gaine de Myéline arrachée par tant de chocs,
ses Neurones confondent la magicienne et l’épouse au foyer.
Le grand homme n’en croit pas ses Oreilles,
sa Paranoïa lui vrille la tête,
« Querelles vaines, je vous hais ! », crie-t-il l’insensé.
Son faisceau Rubro-spinal flambe, c’est sûr,
quel cataclysme Synaptique,
Il ne survivra pas à la perte de son lobe Temporal,
terrassé par l’Uppercut de son ennemi mortel.
Mais il se relève, le Visage est serein.
Il n’y aura pas de débâcle dans l’aire de Wernicke.
Son langage est assuré, les X-Files ont été effacés.
« Je n’aurai d’Yeux que pour vous » dit-il
à l’adresse du Zoo humain.



II. De rêve en rêve : (auto)portraits à vide

- Qui es-tu ?
Je suis le dormeur, ton double endormi, ta paresse faite masque mortuaire.
Je suis ton ennemi, ou ton ami, selon l’obliquité de nos regards affranchis,
du doute et de l’espérance d’une chair grise.
Je suis celui qui dérive vers les Iles Bienheureuses.

- Et toi, qui es-tu ?
Je suis l’indienne que tu n’as pas rencontrée lors de tes voyages.
Je suis l’ouvreuse de cinéma que tu ne regardais pas.
Je suis la bonne, la nounou, la vieille qui aidait à t’endormir, enfant malade.
Je suis la guérison de ta maladie.

- Et toi, qui es-tu ?
Je suis Héraclès qui s’en revient des antipodes.
J’ai tué le lion, m’en suis revêtu,
vois ma peau sauvage, mes crocs féroces.
Je suis le Capitaine Crochet de tes dernières aventures.

- Et toi, qui es-tu ?
Je suis champignon ou patate, comestible dans tous les cas.
Si tu me manges tu deviens lettre, virgule,
tu cherches à lier les parties de ton nom et n’y arrive pas.
Je suis l’oubli de tes mots.

- Et toi, qui es-tu ?
Je suis le compagnon de voyage croisé à Venise
avec qui tu as beaucoup ri, à en perdre ton visage.
Je t’ai prêté le mien et depuis lors,
avec quelle facilité es-tu devenu l’ami de tout le monde !

- Et toi, qui es-tu ?
Toi.
Observe-moi bien. Ne reconnais-tu pas la forme de ta bouche,
ton menton fendu, ton œil gauche souriant
et ton œil droit dur et fermé ?

- Mais me diras-tu finalement qui tu es ?
Ton empreinte.
Dans le sable, dans le vent
la mer et les éclairs :
les mots de ta bouche.



III. Transfiguration

Lorsque Jean décida de quitter sa maison, il convoqua sa famille, ses amis, ses domestiques et leur dit : « je vous laisse mes biens ; faites-en l’usage qu’il vous plaira, je vous laisse tout sauf mon corps. Je pars, je me retire, ne cherchez pas à me retrouver. C’est inutile. Il est temps que je passe à autre chose. »

  Il marcha longtemps et quitta le pays rieur de ses ancêtres. Jean se nourrissait d’herbes et de miel sauvage. Arrivé au pied des montagnes il chercha une grotte et s’y installa.
  Il commença par retirer ses vêtements et s’enduire le corps d’un mélange de poix et de sable. Il traça des lignes à la craie le long de ses côtes. On ne le distinguait plus de la roche mais il restait son visage. Qu’allait-il faire de son visage ?
  Il tenta différentes techniques, avec des feuilles, du goudron, de l’argile, des baies rouges écrasées, des chiffons, de la paille. Il aurait pu faire peur aux enfants avec son masque chtonien s’il n’était juste ridicule.
  Jean n’arrivait pas à se débarrasser de son humanité. Elle lui collait au visage. Pourtant, il n’y avait que les bêtes pour le voir mais elles sentaient toujours en lui l’homme.

  Alors, il décida de s’adresser à Dieu. Il voulait modeler dans son visage les traits d’un nouvel Adam, plus proche des pierres et du sable et de tous les débris apportés par le vent.
  Il jouait à l’animal fait homme qui redevenait animal.
  Avec Dieu pour public, cela ne fonctionnait pas.

  Il se nettoya dans la rivière jusqu’à ce que sa peau fût débarrassée de toutes les scories, jusqu’à ce qu’il vînt au monde purifié par l’eau.
  C’est alors qu’il comprit qu’il était homme pour un autre homme, qu’il pouvait s’effacer pour un autre visage, qu’il s’agissait de renaître à travers un autre.
  C’est cela qu’il décida d’être, puisque Dieu ne l’écoutait pas.



Beau thème s’il en est que celui des visages, inépuisable comme l'humanité.

Un atelier d'écriture rassemble des matériaux, ceux introduit explicitement par l'animateur, par exemple sous la forme de lectures et citations, de matériaux visuels, audiovisuels ou autres; ceux que chacun apporte avec lui, ses images, sa bibliothèque. Les textes produits par chaque participant s'élaborent aussi, le plus souvent, à partir de notes, de mots jetés rapidement sur un cahier, qui servent ensuite à l'élaboration du texte.

Quelques lectures : extraits du « Dictionnaire des symboles » de J. Chevalier et A. Gheerbrant (Robert Laffont, coll. « Bouquins »); une citation de la technique employée dans « Rêves de rêves » par Antonio Tabucchi et autres choses très curieuses, étonnantes et un peu mystérieuses.


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