Chasses Subtiles II (des mots)



Ernst Haeckel, Kunstformen der Natur, 1904

Chasses subtiles 

(des phrases en ces archives I)


  Pour le billet de cette fin de semaine, je l’avoue, c’est la panne sèche !
Que faire ? Fouiller dans les vieux papiers, qui ont pour identité : documents électroniques archivés dans une mémoire dure. J’ai fouillé, en ramène un fichier intitulé « Textes divers d’auteurs » commencé le 12 octobre 2012. J’y avais déposé apparemment sans grand souci d’ordre ni de cohérence des extraits d’auteurs (d’où le titre) mélangés à des pièces diverses de ma main. Problème, pour certaines d’entre elles je n’ai plus souvenir du contexte.

  Plus loin, le fichier contenait une poésie et des notes d’un journal de voyage, déjà publiées sur MdC, renseignés ici par leurs hyperliens. Soit, « on » s’autoréférence, c’est petit, mais c’est comme ça pour aujourd’hui. La panne, je vous dit.
  La numérotation des textes en chiffres romains (poèmes, citations, proses, hyperliens) résulte de la relecture et découpage / montage du document d’archive.
  Rien à voir : un article de Paris Match (renseigné grâce à un honorable correspondant québécois), d’où j’extrait ceci :
« [Une jeune fille de 104 ans, née Lucie Almansor, dite Lucette Destouches] a connu les carrioles à chevaux, les cinémas avec l’orchestre dans la fosse, se souvient d’Arletty, de Marcel Aymé, demande s’ils vivent encore. Un satané siècle de profondeur de champ. »  
  Une sacrée différence de mémoire.
  Rien à voir : je viens de terminer la lecture du livre de Jean-Pierre Barou, La guerre d’Espagne ne fait que commencer, Seuil, 2015. J’en parlerai dans le billet de fin du mois du « Théâtres des Opérations ». Parfois, il n’y a plus que la littérature pour sauver la mémoire (Thomas Mann, Georges Bernanos, André Gide, Albert Camus). De l’effet paradoxal des lois d’amnistie qui deviennent des lois de l’oubli.
  Il n’est pas bon d’oublier.
  Reste à donner un titre à ce papier : vu mon manque d’imagination flagrant, je pique celui de la semaine dernière et cela devient une nouvelle forme de ces « chasses subtiles », qui pourraient je l’espère, vous agréez quelque peu en ce dimanche ensoleillé.


I.

Café du Midi
Sitting here
in the shadow
with Literature

I see Mireille
keen beauty
crossing the square

O night
please bring me
to her body bare

Café du Midi
Assis-là
dans l’ombre
avec un livre

je vois Mireille
beauté vive
traverser le square

O nuit
donne-moi à lire
le poème de son corps

- Kenneth White (né en 1936), Terre de Diamant, Grasset, 1983


II.

Ici ou ailleurs
Quelque part
Nulle part
Vogue le navire
Tant qu’il y aura
Des rhums.
---------------
Ils sont partis.
- Où ça ?
En mer, plus loin, par là.
- Mais qui reste alors ?
Vous et moi.

Une île logique
peut rendre fou.
le plus hardi
des matheux.

Gare aux algèbres déferlantes !
---------------
Tout le mystère d'Anna, ici, révélé,
un regard, un regard sur le regard.
D'un œil mi-clos, regardons à notre tour,
en ces secrets, en ces fugacités,
avec douceur, avec bonheur.
Merci Anna.


III.

« L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d'un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l'escalier en colimaçon, qui s'abîme et s'élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n'est pas infinie ; si elle l'était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ?

Pour ma part, je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l'infini et pour le promettre...Des sortes de puits sphériques appelés lampes assurent l'éclairage. Au nombre de deux par hexagone et placés transversalement, ces globes émettent une lumière insuffisante, incessante. Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j'ai voyagé dans ma jeunesse ; j'ai effectué des pèlerinages à la recherche d'un livre et peut-être du catalogue des catalogues ; maintenant que mes yeux sont à peine capables de déchiffrer ce que j’écris, je me prépare à mourir à quelques courtes lieues de l'hexagone où je naquis. Mort, il ne manquera pas de mains pieuses pour me jeter par-dessus la balustrade : mon tombeau sera l'air insondable ; mon corps s'enfoncera longuement, se corrompra, se dissoudra dans le vent engendré par la chute, qui est infinie. Car j'affirme que la bibliothèque est interminable. Pour les idéalistes, les salles hexagonales sont une forme nécessaire de l'espace absolu, ou du moins de notre intuition de l’espace ; ils estiment qu'une salle triangulaire ou pentagonale serait inconcevable. Quant aux mystiques, ils prétendent que l’extase leur révèle une chambre circulaire avec un grand livre également circulaire à dos continu, qui fait le tour complet des murs ; mais leur témoignage est suspect, leurs paroles obscures : ce livre cyclique, c'est Dieu... Qu'il me suffise, pour le moment, de redire la sentence classique : la Bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible. »

Jorge Luis Borgès, La Bibliothèque de Babel (in Fictions)


IV.



V.

La jeune fille à la coupe
boit tranquille son lait d’enfant.

Des émois naissants sous la chaleur
plonger nue, se libérer d’une ardeur.

Tel mon désir secret, partager avec vous.


VI.

  Se retrouver ici, en ce moment ; légèrement décalé, dedans dehors, la conférence « coups de cœur » des ateliers d’écriture va commencer, et j’y assisterai en spectateur… cinq minutes pas plus. Croisement, destins croisés aurait dit Calvino, c’est dans la contrainte que je gagne ma liberté, écrire est une contrainte, une liberté, ce sont deux faces d’une même réalité, recto : « moi, je, sujet écrivain écrivant » ; verso : « un cadre, un lieu, un temps, une réalité qui structure le désir ».
Désir d’écrire, écriture du désir ?
Quel lien concret unit ces deux mots ?
Pas envie de théoriser.
  Le groupe s’assemble, petit à petit, elles viennent, oui, que des femmes, sauf un, elles papotent, par petits groupes, elles s’installent à la grande table en chêne dressée au milieu de la bouquinerie, un lieu, je le connais, oh ce bois sur lequel j’ai usé mes crayons, rempli mes pages du carnet noir, mon compagnon de route !
  Enfin, tout le monde est assis, s’amuse, se demande quoi boire ; pourquoi pas une bouteille de rouge. Cela va bientôt parler d’un roman en train de s’écrire, l’auteur est là au milieu de ces femmes détendues qui vont passer un bon moment ensemble, qui est-elle, je ne la connais pas, qu’importe, l’auteur pourrait-être l’une d’elles, l’auteur c’est vous, c’est nous. Quand la parole circule, l’écriture fait partie aussi du collectif : expliquer, raconter, reprendre, réécrire… Nous avons du chemin à parcourir pour redécouvrir cette simplicité de l’oral, du partage, l’écrit est un prolongement, une appropriation d’un moment particulier, par une voix, un style, dans une forme qui le fixe le temps de la lecture, et puis, déjà fini, l’œuvre poursuit son travail de mots qui mutent dans l’esprit d’un lecteur.
  Chaîne de mots.
  Le désir est lié à une transmission.
  Le langage, un code, une science combinatoire, l’écriture, une mutation de nos codes intimes.


VII.



VIII.



IX.

            Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure, car j’avais perdu la voie droite.
            Ah ! qu’il est dur de dire ce qu’elle était, cette forêt sauvage, âpre et rude, dont le souvenir renouvelle ma peur !
            Elle est si amère que la mort ne l’est guère plus ; mais pour traiter du bien que j’y trouvai, je parlerai des autres choses que j’y ai découvertes.
            Je ne sais pas bien redire comment j’y entrai, tant j’étais plein de sommeil au moment où j’abandonnai la voie véritable.
            Mais quand je fus arrivé au pied d’une colline, là où se terminait cette vallée qui m’avait étreint le cœur d’effroi,
            je levai les yeux et je vis sa cime revêtue déjà des rayons de la planète qui mène droit les hommes par tous les sentiers.
            Alors la frayeur fut un peu apaisée, qui au plus profond de mon cœur m’avait duré toute la nuit que je passai dans une telle angoisse.
            Et comme celui qui, le souffle haletant, échappé à la mer sur le rivage, se retourne vers l’eau menaçante et regarde,
            ainsi mon esprit, qui défaillait encore, se retourna pour revoir le passage qui ne laissa jamais personne en vie.

Dante – La Divine Comédie, ENFER, Chant Premier, 1-27 (traduction d’Alexandre Masseron, Albin Michel, 1947)

Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura,
ché la diritta via era smarrita.


X.

Ozon, Liberati, Resnais, la trilogie bienheureuse du week-end.


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