Voyage à Terango


Eddy Paape & Greg, Luc Orient, éditions du Lombard, Bruxelles (18 albums entre 1969 et 1994)
Vingt heures de temps terrestre durant, le « Dragon de Feu » de Terango fendit d’un trait lumineux l’obscurité silencieuse de l’infini…
A son bord, aucune présence vivante n’était plus apparente et seuls d’étranges robots à la mémoire artificielle mais infaillible surveillaient un cap connu d’eux seuls...
- Eddy Paape & Greg, Le maître de Terango, 1971, p .16
« Luc Orient » est une des plus anciennes séries de bande dessinées de mon enfance. J’en ai découvert les histoires en feuilleton dans le Journal de Tintin, dès le début (« Les Dragons de feu », 1969) et ce de manière régulière jusqu’à mes quatorze-quinze ans (« La Forêt d’acier », 1973). Il m’est arrivé par la suite d’en acheter les premiers albums, de les perdre et d’en racheter la série intégrale il y a une vingtaine d’années. Mes préférés restent les premiers albums du cycle de Terango (des « Dragons » à la « Forêt d’acier »). J’ai d’ailleurs eu du mal à reconnaître le style graphique d’Eddy Paape vieillissant dans les derniers albums, le personnage de Luc Orient y ressemblait à un athlète au corps bouffi par les hormones. Le style des premiers albums était beaucoup plus proche de la ligne claire agréable aux yeux et à l’esprit que l’excès de chairs baroques des titres de la fin.
  Il s’agit de science-fiction ancienne, qui supporte très bien l’épreuve du temps, construite sur le modèle des aventures de Buck Rogers, Flash Gordon et autres héros d’antiques « opéras de l’espace » des Princes des Etoiles. Dans mes souvenirs, les images de la planète Terango se superposent aux illustrations de Jean-Claude Forest, le père de Barbarella (1962) et créateur de couvertures superbes pour le magazine Fictions. L’album central du cycle de Terango, « Le maître de Terango » est celui dont je garde le souvenir le plus vif. J’avais été impressionné par les uniformes d’inspiration romantique des gardes noirs de Sectan, l’usurpateur tyrannique de la civilisation de Terango qui ambitionnait de subjuguer toutes les planètes avoisinantes à commencer par la Terre, par leurs armes qui tiraient des boules de foudre, par la nature foisonnante aussi, à l’allure mésozoïque, des paysages sauvages de la planète, hors les murs de la cité orgueilleuse de Terangopolis, par tout cet attirail de la bande dessinée des années ’60-70 qui reflétait la croyance à un progrès technique couplé au progrès humaniste des civilisations.
  Le professeur Hugo Kala, « cerveau » des aventures et patron de Luc Orient aux laboratoires d’Eurocristal 1 qu’il dirige, incarne à la perfection le prototype du savant idéaliste épris de justice. Est-ce qu’un personnage pareil « parle » encore aux jeunes gens de l’époque? Quand je parcours les BD récentes destinées aux adolescents, je trouve que la violence y est beaucoup plus crue et explicite et je ne suis pas certain qu’on y trouve souvent des personnages désintéressés. Une tendance que je trouve assez troublante dans le paysage actuel de la bande dessinée d’aventures, réside dans le nombre élevé de séries uchroniques consacrées à l’Allemagne nazie, séries qui mettent plus ou moins en œuvre des univers dans lesquels l’Axe a remporté la victoire ou bien d’autres univers dans lesquels la guerre se poursuit impitoyable après 1945 (Bloc 109, Das Reich, Les divisons de fer, Jour J, Wunderwaffen, Space Reich, USA über alles, WW2.2, U-BOOT…)
  En somme, les angoisses et peut-être aussi les fascinations morbides de l’époque présente, se reflètent-elles de manière beaucoup plus explicite à travers l’uchronie, qui est en passe de devenir un des genres dominants de la science-fiction, du moins dans le domaine de la bande dessinée, que dans des récits de space opera peut-être passés de mode.
  Les différentes visions du futur constituent à ce titre un des meilleurs indicateurs pour éprouver l’imaginaire des époques passées. La SF est-elle condamnée alors à n’être qu’un alibi pour imaginer nos « futurs antérieurs » possibles ?
  Il y a plus de quarante ans, la vision du futur était progressiste et positive, confiante. Aujourd’hui elle serait plutôt à dominante catastrophiste et les utopies se réfugient dans des passés alternatifs (des uchronies), mais qui sont le plus souvent de caractère négatif, des dystopies, de mauvaises utopies.
  Il faut peut-être juste oser se réveiller du cauchemar et penser qu’un avenir positif est possible, ce qui revient à penser le changement.

« La liberté de Terango dépendra de votre mission ».
Le maître de Terango, p. 46

En prime, quelques cases ou strips de l'album pour votre plus grand plaisir...








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