J'étais à la fête de l'Iris


Philippe Decrauzat : Night, 2004 Wood, acrylic Collection Loevenbruck, Paris Courtesy Galerie Praz Delavallade, Paris / Photo: France Los Angeles Exchange (FLAX)
Source : https://inferno-magazine.com/2013/03/05/marc-olivier-wahler-javais-atteint-lage-de-mille-kilometres/

J'avais atteint l'âge de mille kilomètres. La ville avançait avec lenteur sur ses rails. Ici et là, des tribus colorées fêtaient l'Iris ou l'Elu. Les fontaines de bière étaient prises d'assaut. Les enseignes de Frit'Kot ou de Los Churros proposaient le junk habituel : mélange de Soma et de Gras pour oublier la misère de la rue à deux pas. Tout allait bien. Nous étions à l'âge de la grande Normalité. Une chorale de neutres et autres trans répétait sous la direction d'un Rob-flux vigilant. La ville avançait lentement sur ses rails. J'avais atteint l'âge de mille kilomètres. Le monde était jeune mais je me sentais déjà prématurément usé. J'aurais bientôt besoin de remplacer mes organes pour me joindre à n’importe quelle fête.

  Mon nom n’est pas Helward Mann. Je n’appartiens pas à la Guilde des Topographes du Futur et nulle cérémonie d’initiation ne fera de moi un apprenti pour cause de mon âge. Mais Helward Mann existe et de grandes choses se sont mises en mouvement lorsqu’il atteint cet âge respectable. Tout ceci a été raconté il y a plus de quarante ans par le sorcier Christopher Priest dans son grimoire du Monde inverti. J’étais plus jeune de huit cent kilomètres lorsque je ramassai le livre dans une poubelle à l’arrière de Freak Street. Autant dire que j’étais encore à la crèche. Est-ce un hasard si j’ai trouvé ce livre ? Depuis lors ma vision du monde a évolué. Je me suis mis à tenir des discours. J’ai été remarqué. Les règles de sélection pour monter de niveau changeaient à chaque cycle, pourquoi avais-je été choisi ? Nous étions formés pour accomplir des missions d’exploration. M’enverrait-on aussi dans la désolation du Sud ? De nombreux cartographes n’en étaient pas revenus : Cook, Owen, Baltimore. Leurs profils sévères en bronze ornaient le couloir de l’institut de géographie entre la crèche et la bibliothèque où j’épluchais les Atlas de Justus de Perthe à m’en user les yeux, à la recherche d’un bout de côté inexploré auquel l’institut donnerait peut-être un jour mon nom. M’enverrait-on dans la vaste Terra Incognita du Nord à la recherche de l’optimum ferro-quantique où disparaissaient des étoiles par grappes entières ? Ou bien irais-je faire du cabotage récursif le long de la grande brisure océanique à l’ouest de la Colonie, au risque de me perdre à jamais dans une côte où chaque mille déroulait une nouvelle boucle du littoral, à l’infini ? « Evitez les fractales du bord du monde, ce sont les voyages les plus dangereux de tous » me prévint Alvin György, un étudiant à peine plus âgé que moi mais qui avait eu le privilège de partir pour le voyage parmi les nombres rationnels, duquel il était revenu un jour avant son départ, « tenez-vous en à l’exploration des dimensions entières et peut-être pourrez-vous aussi être sélectionné pour parcourir l’infini négatif. »
  J’avais beau lui dire ainsi qu’à mes professeurs, que les mathématiques pures ne m’intéressaient pas, je sentais néanmoins que c’était de ce côté-là que j’étais insensiblement poussé, au gré de mes notes, de quelques remarques laudatives et de mes talents musicaux à l’orgue. Pourtant, la veille de ma sortie de la crèche, il se produisit, nous dit-on à demi-mots, une révolution de Palais et les promotions étaient gelées jusqu’à ce que de nouvelles directives parviennent du sommet de l’hiérophanie crépusculaire. Mais le nom du nouvel Imperator tardait à venir, la pourpre était disputée par plusieurs prétendants, le sang s’était remis à couler dans le labyrinthe du Palais où des hommes étaient égarés. « C’est le résultat d’une querelle entre savants qui a une fois de plus mal tourné » m’expliqua plus tard Alvin György, « les nominalistes et les réalistes sont à couteaux tirés ». Cela n’arrangeait pas mes affaires. Mais le jour des mille kilomètres était arrivé et par dépit je décidai de me perdre avec la foule des oms abrutis dans une des fêtes que le régime imposait à date fixe. Il n’y avait ni commémoration de morts illustres ni cérémonies cultuelles ; la caste des hiérophantes avait décidé que l’horizon des oms de base serait rempli de gadgets jetables et de fêtes sans but. J’étais né dans une crèche à la limite des quartiers populaires. Ma génitrice était une vraie femme du peuple, pas une couveuse, qui m’avait abandonné dans un berceau à l’entrée de la Cité de la Science. En toute logique le berceau – et moi avec, aurions dû être incinérés. Quelque destin s’attachait à moi je crois et le processus de sélection me fut ce jour-là favorable. C’était il y a mille kilomètres.
  Aujourd’hui il semble que mon ascension sociale soit bloquée. Les portes de la Guilde ne s’ouvriront peut-être jamais pour moi. Existe-t-il d’autres jeunes dans ma situation ? Pourquoi l’hiérophanie sacrée lancerait-elle ainsi de fausses pistes ? Alvin a son idée là-dessus, il raconte que les produits des couveuses présentent de plus en plus souvent des aberrations et que le spectre de la dégénérescence guette ceux qui se proclament encore de « vrais humains ». La création délibérée de frustrations sociales aurait pour but de faire redémarrer le processus de sélection à un autre niveau, de forcer des individus à sortir de leurs gonds. « Des Berserks ? avais-je demandé, des sujets en proie à l’amok des profondeurs ? Ceux que la téléréalité appelait gentiment « les amocheurs ». D’ailleurs, statistiquement il se produisait un ou deux amochages dans chaque fête. J’observai attentivement les visages des oms qui me frôlaient, essayant d’y deviner les signes avant-coureurs d’une folie meurtrière. « Non, pas du tout ce genre de violence sans but mais une forme de dépassement de soi, de volonté de surpuissance liée à une pression du milieu. » Je ne comprenais pas ces théories. Alvin était féru dans la cartographie des taxons et des clades, il avait lu toute l’œuvre du grand philosophe Darwin II, l’androïde ; les œuvres de l’original Darwin I avaient disparus à tout jamais, comme l’immensité du savoir dans les grands incendies de bibliothèques et la destruction des centres de données à la fin de l’Age d’Or. Je ne m’intéressais pas aux soi-disant sciences de l’homme. L’homme n’avait-il pas disparu, remplacé par les oms ? C’était mieux ainsi, mes professeurs avaient sans doute raison, la vérité résidait dans les seules mathématiques pures et la biologie était détestable. Je suspectai pourtant d’être la cible d’une manœuvre politique, ce qui dans le climat actuel aurait été tout à fait justifié. Les étudiants servaient parfois de pions à des intrigants. Avais-je été manipulé ? C’était évidemment la question qui me poursuivait avec la légende de ma naissance. Pourquoi moi ?
  La seule chose qui m’intéressait c’était de sortir. Quitter la ville, le monde île qui navigue au gré des courants ou bien qui glisse lentement sur ses rails montés et remontés tous les cycles pour une errance sans fin. Je voulais voir « l’extérieur », faire de la géographie, redécouvrir le reste du monde, le décrire, affronter des dangers réels, noter les détails de sa faune et de sa flore. Alvin restait sceptique : « vous savez-bien que le monde entier est mort, c’est ce qu’on nous apprend ; il ne reste plus que nous, que la ville, partout ailleurs : un désert radioactif, pollué, chaud à crever ou soumis à des tempêtes qui brisent nos colosses d’acier. Tous les cartographes de votre profession ne sont jamais revenus. 
- Tous sauf un, lui dis-je
- Vous avez-raison, tous, sauf un.
- Helward Mann. Pour autant qu’il ait vraiment existé.
- Comment savoir si le sorcier qui a raconté son histoire a dit vrai ? » Sur ces dernières paroles, Alvin György eut l’air soucieux. « Cela aurait-il un rapport avec la querelle en cours des nominalistes et des réalistes ?
- Je voudrais m’en rendre compte par moi-même. Mon cher Alvin, seriez-vous disposé à m’accompagner au palais, à vos risques et périls ?
- Ces fêtes forcées sont extrêmement ennuyeuses, la compagnie des oms ne me réussit pas plus qu’à vous. »
  C’est ainsi que le jour de mes mille kilomètres, je pris la première véritable décision de mon existence. J’ignore ce qu’il nous en coûtera. Peu importe.

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C’est devenu une tradition, le premier week-end du mois de mai, la région de Bruxelles-Capitale célèbre son anniversaire de manière festive et propose de nombreuses activités gratuites sur son territoire.

Je passais par là aujourd’hui et j’y ai commencé sur mon téléphone un petit conte que vous avez parcouru.

Merci à Christopher Priest, né le 14 juillet 1943, talentueux écrivain britannique, romancier, auteur de science-fiction



Pourquoi l’incipit du roman de Christopher Priest s’est-il imposé lors de ce passage à la fête de l’Iris ? Tout simplement parce que j’y ait réellement atteint les mille kilomètres de la médaille (platine) Trekker du jeu Ingress. En voici la preuve.



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