Opéra III - Le Roman d'Arc (Triomphe de la volonté)


Leni Riefenstahl pendant le tournage du Triomphe de la Volonté, 1934

Triumph des Willens, « Triomphe de la Volonté » est d’abord le titre d’un film de propagande de Leni Riefenstahl, qui décrit le congrès du parti nazi de Nuremberg de 1934, film réalisé « à la demande du Führer ». C’est une œuvre lourde, grandiloquente, qui a influencé le langage cinématographique et dont l’objectif était d’impressionner les allemands et l’étranger. Leni Riefenstahl était connue comme actrice et réalisatrice, notamment de films de montagne qui ne sont pas dénués d’intérêt (L'Enfer blanc du Piz Palü, 1929 ; Das Blaue Licht, 1932) ; mais c’est surtout Olympia, plus connu en français sous le titre Les dieux du stade sur les Jeux Olympiques de Berlin en 1936 qui lui a assuré une grande notoriété.

Olympia, photographie de Leni Riefenstahl

« Triomphe de Ia Volonté » renvoie aussi à La volonté de puissance de Nietzsche, œuvre posthume basée sur des fragments écrits entre 1885 et 1888, dont il y eut une première édition en 1901, une seconde plus étendue en 1937 (de Friedrich Würzbach, qui est la version traduite en fr. chez Gallimard en 1995) ; c’est une œuvre reconstituée qui dans sa visée a été contestée, on sait quelle fut récupérée par l’idéologie nazie, mais on ne peut toutefois contester que le titre et l’intention d’écrire ce livre aient existés dans l’esprit de Nietzsche, d’après divers plans retrouvés dans ses archives.

« Sous un titre qui n’est pas sans danger : « La Volonté de Puissance », c’est une philosophie nouvelle où, plus précisément, l’Essai d’une interprétation nouvelle de l’évolution qui compte s’exprimer ici, de façon provisoire, sans doute, et à titre d’expérience, de préparation, d’interrogation, de prélude à des choses graves, qui exigeront des oreilles initiées et choisies ; cela va de soi, ou devrait aller de soi, chaque fois qu’un philosophe prend la parole en public. (Mais de nos jours, grâce à l’esprit superficiel et prétentieux d’un siècle qui croit à « l’égalité », on en est venu à ne plus croire aux privilèges intellectuels ni à l’incommunicabilité des vues dernières.) Car tout philosophe doit être assez pédagogue pour avoir appris à persuader avant d’entreprendre de démontrer. Avant toute démonstration, il faut que le penseur qui veut nous séduire mine et ébranle le terrain ; avant de commander et de marcher devant, il lui faut essayer jusqu’à quel point il est capable de nous séduire à son tour. »
 Friedrich Nietzsche, La volonté de puissance I, Gallimard coll. Tel, 1995, p. 3

« Triomphe de la Volonté » renvoie ensuite à un livre incomplet, posthume lui aussi, écrit par Hannah Arendt intitulé simplement « The Will » et qui constitue la deuxième partie de Life of the Mind, publié en 1981. Les quelques chapitres que l’auteur des Origines du totalitarisme a consacré à la faculté de la volonté, sont parmi les plus intriguant et frustrants de son œuvre, elle essaye d’y résoudre les contradictions de la liberté, illusion nécessaire ou réelle capacité de modifier notre destin, fondement de toute théorie de l’action politique qui se respecte et qui place la « liberté » en son cœur – mais elle n’y arrive pas, elle bute à la fin sur l’aporie des commencements et du temps inaugural des collectivités : ni commencement absolu, ni répétition, mais renaissance. La volonté de puissance et l’éternel retour nietzschéen se retrouvent en filigrane dans la lecture arendtienne de cette question. Voici ce qu’elle en dit au début du livre après avoir examiné quelques arguments de philosophes qui nient purement et simplement l’existence d’une telle faculté :

« Bien que ce soit toujours un seul esprit qui pense et veuille, comme c’est un seul moi qui unit corps, âme et esprit, il n’est pas prouvé qu’on puisse, à coup sûr, attendre du moi pensant une évaluation impartiale et « objective » quand il s’agit des autres activités mentales. Car le fond de l’affaire, c’est que la notion de libre volonté sert nous seulement de postulat nécessaire à toutes les éthiques et tous les systèmes de lois, mais est au même degré une « donnée immédiate de la conscience » (selon l’expression de Bergson) que le Je-pense de Kant ou le cogito de Descartes, dont l’existence n’a pour ainsi dire jamais été mise en doute par la philosophie traditionnelle. En anticipant un peu, ce qui a éveillé la méfiance des philosophes à l’égard de cette faculté, ce sont ses liens inéluctables avec la Liberté : « S’il me faut nécessairement vouloir, pourquoi devrais-je parler de volonté ? » demande saint Augustin. Ce qui distingue l’acte libre, c’est qu’on sait qu’on aurait aussi bien pu laisser de côté ce qu’on a fait – chose qui n’est pas vraie du tout du simple désir ou des appétits, dans lesquels les besoins du corps, les exigences des processus vitaux, ou tout bonnement la force avec laquelle on veut une chose accessible peuvent l’emporter sur toute considération de Volonté ou de Raison. Le vouloir, à ce qu’on voit, jouit d’une liberté infiniment plus grande que le penser qui, sous sa forme la plus libre et la plus spéculative possible, ne peut échapper au principe de non-contradiction. »
 Hannah Arendt, La vie de l’esprit, PUF coll. Quadrige, 1981, p. 283

Enfin, et c’est ce qui nous amène au propos de cet article, « Triomphe de la volonté » est surtout un détournement de tout ce qui précède, à savoir le titre du deuxième tableau de l’Opéra d’Arc, co-écrit en 1996 avec mon comparse de l’époque en jeux de rôles. Il s’agit en un court passage de cet opéra, comme on le verra ci-dessous, de décrire trois régimes politiques ou programmes de gouvernement, chacun illustrant à sa manière le « triomphe de la volonté » de son leader.


Episodes précédents de l’Opéra d’Arc
Opéra I – Le Roman d’Arc


Deuxième Tableau - Triom­phe de la Volonté
Le Maître du Jeu remet aux joueurs six enve­loppes, numérotées de 1 à 6, en appelant chaque joueur par un nouveau nom de person­nage. Les Personnages Joueurs deviennent instantanément des bourgeois de la ville et se voient comme tels, adipeux et riche­ment vêtus. Ils sont tous niveau zéro, armure classe 10, avec 3 points de vie. Chacun est le représentant d'une importante guilde d'Arc. Ils sont présents au domicile du nouveau chef, pour l'interroger, au lendemain de la guerre civile qui a fait rage et qui a vu s’affronter trois partis (guerre civile dont le résultat a été déterminé dans le jeu par le camp qui remporte le wargame « La bataille d’Arc »). Rappelons que les trois partis qui se sont affrontés sont constitués, en premier lieu, du camp « démocrate-libéral » d’Antonio Fereira, surnommé « le Prince des Marchands » qui a le soutien des milieux d’affaire et de la bourgeoisie, ainsi que plus curieusement de la puissante Guilde des Voleurs et de l’Académie Arcanique ; en second lieu, il y a le camp d’Ulf von Edenholm, le vieux chevalier, représentant l’aristocratie et les adeptes d’une religion populaire récemment redécouverte, celle des « Poissons », en fait des paléochrétiens. Il dispose également du soutien discret des Quendis (les Elfes). Enfin, on trouve le camp d’Archibald Bonnaire, prêtre de haut rang dans l’Eglise de Bhâr, (le culte officiel d’Arc), qui incarne le camp conservateur, mais aussi et surtout, patron de la très secrète et redoutable Fraternité Rouge, une conspiration d’assassins et de fanatiques, alliée à une force obscure pratiquant la nécromancie.

Les personnages joueurs sont les suivants :
Guilde des Artisans : Basil Ma­noukian
Guilde des Banquiers : Josquin Despré
Guilde des Mines : Anton Fugger
Guilde du Fleuve : Joao Gonzales Faria
Guilde de la Balance : Eude de Mont Saint-Jean
Compagnie des Routes de l'Archipel et du Ponant : Barthélemy de Laffemas

Ils sont installés dans un salon luxueux. Le nouveau maître d'Arc attend leur ques­tions. Entre chaque question, le Maître du Jeu se lève et annonce, à la manière d'un héraut, la question suivante. Les questions se trou­vent dans les enveloppes qui ont été distri­buées aux joueurs. Les enveloppes et les questions doivent être ouvertes et lues dans l'ordre de 1 à 6. Il ne sera répondu à aucune autre question. Les personnages joueurs sont libres de leurs mouvements mais ils ne possèdent aucune des capacités de leur personnage d’origine. A l’exception de la réponse à la deuxième question, qui est propre à chacun des nouveaux maîtres d’Arc, toutes les autres réponses sont identiques. La deuxième question permet à chaque vainqueur possible de la guerre civile d’exprimer en un saisissant résumé les points clés de son programme politique.

Question 1
« Seigneur ..... Quels ont été pour vous les points marquants de la bataille d'Arc ? »
Réponse
(Improvisée, selon les événements saillants du wargame)

Question 2
« Seigneur ..... Que comptez-vous faire maintenant que vous avez remporté la victoire ? »

Réponse d'Antonio Fereira :
« Il n'y a qu'une issue possible à la crise que nous avons traversée. Des forces ré­trogrades prêtes à tout, ont presque réussi à plonger Arc dans l'abîme. Mais la vo­lonté de justice du peuple a été la plus forte. Notre volonté à présent est de pour­suivre le développement de notre ville, vers toujours plus de liberté, de com­merce, d'initiatives, en un mot de progrès. Car voyez-vous, je crois fermement que le progrès social est possible. Je fa­voriserai l'éducation pour tous, et la recherche scientifique, car il faut en finir avec l'obs­curantisme et les dogmes. Place à la liber­té messieurs ! Chacun trouvera sa place dans la société future, selon ses mérites et non plus selon sa naissance seule. Le tra­vail sera récompensé, et la réussite valori­sée. Nous nous ouvrirons toujours plus sur le monde au lieu de nous replier sur d'im­possibles chimères. L'avenir sera aussi inscrit dans le mélange des races et des cultures. Il faudra d'abord tendre une main amicale vers les Quendis qui n'ont que trop injustement été rejetés. Vive le Progrès messieurs ! Nous entrons dans une ère de Lumiè­res. »

Réponse d'Ulf von Edenholm :
« La voie est toute tracée. Des mal­heurs sans nom se sont abattus sur nous parce que nous nous sommes détournés de la Vérité. Mais il était écrit dans le grand li­vre du Dieu Unique, que la Vérité réap­paraîtrait en son temps. La reli­gion mes­sieurs est notre seul salut, la Foi en Jésus-Christ notre Sei­gneur, et en sa résurrec­tion, voilà le ciment de notre unité retrou­vée. Nous devons assurer le salut de nos âmes, et il n'y a qu'une ré­ponse possible. Par notre vie ter­restre, poursuivre l'œuvre gran­diose du Créateur, celle que nous ancêtres avaient commencée il y a mille ans. Le salut messieurs ré­side dans l'abandon radical de tout ce que nous avons crus être, de tout ce que nous possédons ; le salut est dans l'abandon d'Arc et la poursuite du grandiose destin de la Croisade ! Par la grâce du Christ-Roi, allons libérer le Saint-Sépulcre ! »

Réponse d'Archibald Bonnaire :
« Un monstrueux complot a tenté de ren­verser le pouvoir légal et légitime de cette ville. D'iniques démagogues et des fous, héréti­ques de l'Eglise Renouvelée de Bhâr, ont pensés que le Peuple allait sui­vre leurs funestes projets. Mais le Peuple est derrière son Chef ! Le Peuple et son Chef ne forment qu'un seul corps, celui que notre belle jeunesse cultive avec ar­deur, dans un esprit pur, dans un esprit de total don de soi pour la Grande Cause de l'Ordre Nou­veau. Messieurs, les lende­mains chantent, l'avenir radieux est à nos portes. Apprenons dès à présent à forger notre volonté au feu ada­mantin de cette passion, la seule passion qui vaille que l'on vive et que l'on meure pour elle, la Passion de l'Ordre, de la maîtrise absolue de nos destins, de la pureté et de l'homo­généité de notre Groupe Social, de la lé­gitimité de toutes les Terres que nous foulerons de nos pieds. Messieurs, de grandes choses nous attendent. Aujour­d'hui Arc est à nous, demain, le monde ! »

Question 3
« Seigneur ..... Pouvez-vous préciser com­ment vous aller réaliser cela dans un avenir proche? »
Réponse
« Il reste un problème à régler. L'Ompha­los, un objet de grande valeur apparte­nant aux Quendis a été volé. J'avais de­mandé à des aventuriers dignes de foi d'aller le chercher sur le continent de Ka­ratur où des informateurs m'avaient dit qu'il se trouvait. Sitôt en possession de cet objet, je comptais le restituer à qui de droit, c'est-à-dire aux Quendis. Malheu­reusement, à peine arrivée au port, la malle contenant cet objet précieux a été volée au nez et à la barbe des gens que j'avais engagés pour la ramener et la protéger. Je vous assure qu'ils ont tout intérêt à la retrouver dans les plus brefs délais s'ils ne veulent pas encourir de gros ennuis... »

Question 4
« Qui sont ces gens dignes de foi ? »
Réponse
(suivent les noms des PJ)

Question 5
« Pouvez-vous nous dire, Seigneur ..... ce qu'est l'Omphalos ? »
Réponse
« Les Quendis disent que l'Omphalos est la source et la fin de l'Art - c'est ainsi qu'ils appellent la magie - et il semblerait qu'il se réveille tous les millénaires. D'après les Quendis ce moment est maintenant venu. »

Question 6
« Y-a-t-il un rapport, Seigneur ..... entre le réveil de l'Omphalos et la situation ac­tuelle dans Arc ? »
Réponse
« Je ne peux répondre à cette question, il faudrait la poser aux Quendis. »


(A suivre : L’opéra d’Arc, troisième tableau : Lecture Logique)

Etienne-Louis Boullée (1728-1799), Cénotaphe de Newton, projet d'architecture totale, également connu sous le nom du "Nouveau" Nouveau Temple de Bhâr, Arc an 1001 A.T. (projet retrouvé dans les cartons de la Fraternité Rouge)

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