Six jours en Juin


Sélection de quelques ouvrages, les deux premiers sur la Guerre des Six Jours, le Journal de campagne de Moshe Dayan concerne l'épisode du canal de Suez en 1956. Pour s'y retrouver dans ce conflit il faut faire appel aux analyses et mises en perspectives, les travaux de Frédéric Encel sur la géopolitique d'Israël ou du Proche-Orient sont très éclairants.


  Je me souviens d’un jour lumineux il y a cinquante ans. Je jouais dans la cour de mon oncle quelque part dans la banlieue d’Athènes, aux billes, aux osselets, à moins que ce ne fut aux soldats de plomb. C’était l’après-midi, les adultes faisaient la sieste, un poste de radio était allumé dans la cour, sous la treille. Soudain, un flash d’information explosa dans l’air calme. Des voix excitées parlaient d’une guerre qui venait d’éclater au Proche-Orient. En quelques minutes, j’avais compris que quelque chose d’important se passait de l’autre côté de la Méditerranée.

  J’ai cru longtemps à la réalité de ce script mais je sais aujourd’hui que je ne pouvais pas me trouver en Grèce le 5 ou le 6 juin 1967. J’étais à l’école à Bruxelles. J’irais passer les vacances d’été dans la famille le mois suivant, mais pour l’heure je jouais dans le préau de l’école primaire de la Place de Londres. Les nouvelles du déclenchement d’une guerre entre Israël et les pays arabes arrivaient via les adultes, professeurs, parents d’élèves qui discutaient de l’événement. Mes parents venaient d’installer le premier téléviseur dans notre appartement de la rue du Trône. Chaque soir, nous regardions le journal télévisé de l’ORTF et de la RTB. Les émissions étaient en noir et blanc. Les présentateurs de la télévision parlaient encore avec des voix radiophoniques et une gravité qui se rappelait d’une époque où les mots couverts, les mots de courage et de résistance, avaient leur importance.
  C’est donc probablement avec mes camarades de classe que j’ai commencé à discuter des événements. Parmi eux, un petit, fils de médecin, déjà féru d’histoire militaire (il allait devenir historien et se faire connaître dans la discipline peu courue des historiens d’entreprise), avec lequel je partageais mes sentiments d’admiration devant les exploits de l’armée de l’air israélienne. Il y avait de quoi. Dès la première journée du conflit, la totalité des forces aériennes égyptiennes avaient été anéanties, pour très peu de pertes en comparaison du côté israélien. En rentrant de l’école, je passais parfois par un magasin de jouets, Serneels, situé rue de la Paix. Je commençais à m’intéresser aux modèles réduits d’avions, en particulier les chasseurs-bombardiers à réaction des armées modernes : Mig soviétiques (ou égyptiens) contre Mirage français (ou israéliens), ou encore Phantom américains. Je disposais de peu d’argent de poche, la dame du magasin nous laissait admirer les boîtes colorées avec des images d’avions lancés à l’assaut du ciel. Elle savait que nos parents allaient à un moment ou un autre céder à nos attentes et elle attendait en souriant le moment où j’entrerais dans le magasin, tenant fièrement en main un billet de 100 francs belges.
  Six jours, cela passe très vite. La guerre avec l’Egypte était terminée en quatre jours. Après l’aviation, c’était au tour des tanks, ces cuirassés du désert, Centurions israéliens contre T-34 soviétiques, de conquérir le Sinaï et d’atteindre le canal de Suez. Les exploits de nos héros avaient été fulgurants, nous avions compris que cette affaire s’était achevée presqu’aussi vite qu’elle avait débuté, par surprise, avec une victoire éclatante du petit David israélien contre les géantes nations Arabes. Les gamins de mon âge ne s’intéressaient pas à la politique et le destin des réfugiés palestiniens n’allait pas nous toucher avant plusieurs années.
  Il ne faisait pas de doute, pour les enfants de mon âge et pour beaucoup d’adultes, que cette guerre préventive était destinée à prévenir l’anéantissement de l’Etat d’Israël coincé sur un territoire plus petit que la Belgique, que c’était une guerre juste. Le succès éclatant n’était-il pas en un sens l’indication d’une élection, d’une justice supérieure ?
  Strike first ! Cela nous semblait juste. Cela me parait toujours juste, du strict point de vue de l’histoire militaire, aujourd’hui, cinquante ans plus tard.

« Les conditions de l’affrontement tragique demeurent, pour l’essentiel, ce qu’elles étaient hier. Israël peut perdre la guerre en perdant une bataille ; les Arabes ont une chance de gagner la guerre, le jour où ils remporteront une seule bataille. »
Raymond Aron, « Préface » à Yves Cuau, Israël attaque, Robert Laffont, 1968

  Jamais sans doute dans l’histoire du XXe siècle, un conflit militaire n’a-t-il en si peu de temps cristallisé pour si longtemps, les éléments d’un problème qui reste toujours irrésolu, dans une région du monde au cœur de déchirements qui servent indirectement, à tort ou à raison, de justification à ces nouvelles formes de guerre non déclarées, interminables, qui s’en prennent de manière aveugle à des civils, au nom d’une idéologie théologico-politique.
  La guerre des Six Jours fut gagnée par Israël mais la paix n’a été gagnée par personne.

  Laissons encore la parole à Raymond Aron :
« En tout cas, alors qu’approche le premier anniversaire d’un triomphe militaire que les spécialistes ne se lassent pas d’admirer, une évidence s’impose, hélas : une fois de plus, la force n’a rien réglé. Et la formule fameuse de Hegel, dans sa Philosophie de l’Histoire, me revient à l’esprit : l’impuissance de la victoire. »

Un documentaire sur History Channel UK : The Six Day War 1967 Documentary


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