La prairie (La saga d'Ebenézer Jones V)



La prairie
(La saga d’Ebenézer Jones V)


Les MdC présentent un nouveau conte de La Saga d’Ebenézer Jones :

La prairie

avec Ebenézer Jones dans le rôle principal
accompagné de la ravissante Sarah Vaughan Trevor-Jones
dans un des rôles les plus piquants de sa carrière.
On y découvrira des paysages somptueux filmés en
Technicolor® et Cinémascope®



Vous trouverez ci-dessous les liens vers les épisodes précédents du cycle d’Ebenézer Jones.
L’ordre chronologique de la narration restant à établir de manière définitive, cette succession de textes d’un cycle qui n’est pas encore achevé, est donc à lire avec les réserves d’usage (tout texte de fiction publié sur le site est par définition un brouillon).

L’étrange récit d’Ebenézer Jones I                 10/04/2012
Les mouettes                                                  20/09/2014
Le feu                                                              23/09/2014
La prairie                                                        19/03/2017


How the West Was Won, John Ford, Henry Hattaway & George Marshall,
Metro-Goldwyn-Mayer, 1962


« Bon matin Mister Jones. Je crois que vous n’avez pas entendu votre réveil. »
  La voix claire de Mrs Pratchett sonnait dans la chambre aux murs cramoisis, pendant qu’elle tirait la lourde tenture. Des rais lumineux tombèrent sur le miroir dans lequel Ebenézer Jones s’inspectait chaque matin au saut du lit, allumant des reflets qui ricochaient sur le bouton cuivré de la porte, les anneaux des rideaux, la coupe en cristal remplie d’eau déposée sur la table de nuit.
« Vous m’avez expressément demandé de veiller à l’heure de votre réveil, vous avez un rendez-vous important à midi. Vous vous souvenez ? »
  Ebenézer Jones protégea ses yeux de la vive lumière qui inondait la chambre, tourna la tête, apercevant l’ombre de Mrs Pratchett auréolée de feu qui se tenait immobile au pied du lit.
« Oui, je m’en souviens, grommela-t-il vaguement avant de se retourner dos à la fenêtre. Je me souviens et cela ne me fait pas plaisir. Je vais dormir encore un peu. Laissez-moi je vous prie.
- Ce serait contraire à vos instructions Mr. Jones, vous avez insisté pour que je vous tire du lit, de force s’il le fallait.
- Cela, Mrs Pratchett, j’aimerais bien savoir comment vous allez vous y prendre.
- C’est tout vu. Votre cousine, Miss Sarah Vaughan Trevor-Jones va s’en occuper. Elle est arrivée. Dois-je faire entrer Miss Sarah dans la chambre de Mr. Jones ?
  Sur cette pirouette, Mrs Pratchett ouvrit la porte. La jeune Sarah passa la tête et le buste dans le capharnaüm qui tenait lieu de chambre où dormait son cousin.
« Ebenézer ! Faut-il donc que deux pauvres femmes vous extirpent du lit ? Levez-vous mon grand dadais de cousin. Vous avez – non, nous avons, corrigea-t-elle, un rendez-vous très important en ville dans moins de deux heures. Dois-je vous informer que les fiacres éprouvent quelques difficultés à circuler ? Il y a eu tempête de glace cette nuit, n’est-ce pas Mrs Pratchett ?
- Tout bien considéré, cette tempête tombe à pic, rétorqua Ebenézer Jones plus ébouriffé que de coutume. Le Notaire comprendra qu’il s’agit d’un cas de force majeure. Traverser la ville dans ces conditions, vous ne pensez pas y aller à pied chère cousine ? Ce n’est pas raisonnable. Allons ma chère enfant, l’affaire est entendue. « Cas de force majeure », cela relève du vocabulaire juridique. Je suis persuadé qu’à cet instant même, l’estimé Notaire biffe d’un trait rouge les rendez-vous de la journée dans son agenda. Le nôtre vient d’être effacé. Cousine, n’avez-vous point entendu le crayon rouge de la Loi ?
Et maintenant, laissez-moi dormir, voulez-vous ? »
  Ebenézer Jones se retourna une fois de plus dans son lit, face à la fenêtre.
  La jeune Sarah se rapprocha à pas feutrés du lit de son cousin, chuchota d’un air entendu : « dans ce cas, la moitié de la force majeure s’appliquera pour le tout et obtiendra gain de cause, ainsi que le prévoit le testament de notre ancêtre. La maison d’Ebenézer l’aïeul reviendra de plein droit à votre pauvre cousine, son estimé cousin ayant fait défaut de présence. C’est limpide n’est-ce pas ? Je vous en remercie d’avance cher cousin et m’en vais de ce pas léger mais sûr rejoindre l’étude de Maître Wilbur C. Smith. »
  Ebenézer Jones dressa l’oreille : comment, la maison de l’ancêtre éponyme, la maison de son ancêtre ? « Attendez-moi cinq minutes, cousine, et je suis à vous » dit-il, repoussant les draps, se dressant de toute sa hauteur, en robe de chambre, bonnet de nuit à pompon et pantoufles. « Pas plus de cinq minutes » répéta-t-il se dirigeant vers la salle de bains.
  Mrs Pratchett et Sarah Trevor-Jones échangèrent un coup d’œil complice.
  Le fiacre n’eut aucune difficulté à circuler dans les rues qu’une maréchaussée précautionneuse avait déblayée à grands renforts de sel. Il s’agissait de suivre en ligne droite l’avenue qui menait du parc au Village où Maître Wilbur C. Smith, fondé de pouvoir chez Smith & Fils, avait installé ses bureaux dans un petit château à l’angle de Washington Square et de Broadway. Ebenézer restait renfrogné pendant le trajet, les propos légers de sa cousine l’avaient piqué au vif ; l’idée d’avoir à partager la maison de l’ancêtre lui déplaisait au plus haut point – fut-ce avec la délicieuse Sarah Vaughan Trevor-Jones.
  C’est au moment précis où une mouette égarée loin des quais vint à piailler autour du fiacre, qu’Ebenézer fut transporté dans le rêve éveillé d’une de ses crises d’absence épileptique.
  Il n’y avait plus ni ville, ni mouettes, ni lampes à gaz, ni fiacres, ni haut de forme, ni fer à repasser. Il n’y avait plus que le ruban noir d’un immense fleuve s’écoulant dans une plaine éclairée par la lune et lui, ou plutôt sa conscience habillée d’un pagne, comme un oiseau se laissant porter sans effort par les chaudes brises d’un été finissant, en vol plané, embrassant les promesses du grand Ouest jusqu’à l’horizon.
  Lui, l’aigle américain, animal totémique de la jeune République se laissant glisser par les courants ascendants vers le sommet de la terre, point immatériel autant qu’axe de crucifixion, ailes déployées en apesanteur, pure conscience libre au contact des étoiles glacées, était et n’était pas en même temps l’âme d’un Indien des Plaines lequel, là-bas, au loin, tout petit, vif animal sur la terre ferme, se tenait immobile au sommet d’un tertre ayant vue sur la boucle du Missouri et du Mississipi – le Meschacebé des voyageurs du Nouveau-Monde.
  Lui, triple en un, dans un fiacre, sur un tertre, dans les airs, se remémorant une légende de l’ancêtre, le premier Ebenézer qui avait transmis à ses enfants et petits-enfants, en même temps qu’une grande bâtisse établie le long de l’ancienne palissade que l’on surnommait le mur, d’étranges secrets qui seraient bientôt révélés.
  Deux ou trois fois l’an, Ebenézer l’indien suivait les immenses troupeaux de bisons qui couvraient les plaines comme une forêt en marche. Une crainte mêlée de vénération superstitieuse le saisissait face au prodige de cette multitude qui ne faisait qu’un, corps géant d’un dieu à la tête énorme, là où le grouillement des bêtes faisait trembler le sol sur des kilomètres et il priait le ciel, observant de loin les pensées du dieu. Il prêtait attention aux pensées traînantes en queue de troupeau, aux lambeaux qui se détachaient du grand corps et ne pouvaient plus que mourir pareils aux feuilles libérées du tronc.
  Je dois me réveiller, se dit Ebenézer Jones.
  « Nous sommes arrivés. Mais réveillez-vous donc » lui dit Sarah en lui pinçant le dos de la main. Son visage était tout près du sien. Mon dieu, elle est mignonne à croquer pensa Jones qui superposa au visage de sa cousine celui de Loona, elle a les mêmes yeux clairs et la forme identique de son visage est encadrée par deux longues tresses de ses cheveux auburn noués.
« Depuis quand avez-vous défait vos tresses indiennes ma cousine ? Cela vous allait si bien.
- Ma parole, vous devenez fou mon cousin. Avez-vous encore oublié vos cachets hier soir ? » La voix cristalline de Sarah le réveilla tout à fait.
« Où sommes-nous ? Quelle heure est-il ?
- Devant la maison de Maître Wilbur C. Smith à l’angle de Bowery et de Washington Square. Regardez, une fine neige s’est mise à tomber. Comme elle tombe lentement ! »
  Ils étaient donc arrivés devant l’importante bâtisse du notaire, un château de style espagnol d’un goût douteux, surchargé à souhait, l’original étant à Burgos, que le père de l’actuel notaire avait fait construire pour rivaliser avec la bicoque d’un ignoble brasseur d’affaires qui avait défrayé la chronique mondaine et judiciaire à la grande époque des barons-voleurs.
  Ebenézer n’aimait pas cet endroit. Sa cousine le tira du fiacre, l’entraîna par la main dans le vestibule, puis dans le bureau d’étude où un employé maigrichon enregistra leur présence et leur demanda d’attendre quelques instants.
  Le bureau du maître des lieux se présentait derrière une double porte capitonnée. Le Notaire était assis à l’extrémité d’une longue table à têtes de lions, toutes gueules ouvertes, noyée sous des piles de dossiers qui allaient s’écrouler d’un instant à l’autre, à demi-caché par un coyote empaillé. Il tenait à la main une plume d’oie gigantesque qu’il trempait dans un encrier géant et d’une voix à peine audible, alors qu’il apposait sa signature au bas d’un très important document, sans lever la tête, ni même infléchir les sourcils qu’il avait broussailleux, il laissa tomber ces mots fatidiques qui allaient sceller le destin d’Ebenézer Jones et de Sarah Vaughan Trevor-Jones, à jamais, sans espoir aucun de revenir en arrière, d’annuler la séquence des terribles événements qui allaient s’abattre sur eux : « prenez place ! »
  Il tourna la page du vieil almanach qui lui servait de support rembourré pour la signature des actes, consulta un article de loi et se mit à rire : « que pensez-vous du Traité de la Signification des Catégories d’Aristote ? » demanda-t-il brusquement en tendant l’index, qui d’un coup leur sembla vertigineusement long et qui s’approcha du visage de Sarah. « Evidemment, vous n’en pensez rien, cela se voit tout de suite, enchaîna-t-il sans laisser le moindre instant à Sarah l’occasion de se ressaisir. Nous seulement cela se voit mais s’entend par votre silence, hi hi hi ! ». Wilbur C. Smith partit d’un rire inextinguible en se tenant les côtes sur sa chaise.
« Cela suffit Monsieur ! ». L’interpellation ferme d’Ebenézer provoqua l’ire du Notaire.
- Maître, s’il vous plait, dites « Maître » et articulez correctement parce qu’à cette distance je ne vous entends pas très bien. Ha ha ha ! A cette distance, que dis-je, vous êtes à peine visible dans l’immensité du cosmos. Vous êtes des comètes ! » Sa voix prit alors un tour aigu assez déplaisant.
« Mais que me voulez-vous donc ? Qu’est-ce que je vous ai fait pour que vous veniez me torturer ? N’étais-je pas tranquille dans mon tombeau ? J’écoutais le chuintement progressif de mes os retourner à la poussière, l’effritement grain à grain de ma carcasse de bédouin recuit aux déserts d’Atacama, les écailles de ma queue ondoyante, jadis aux marais du Bayou, se détacher, s’en aller dans le fond de la vase, se faire huitres et de ma poussière en faire naître des perles. Pêcheur de perles je me suis retrouvé. Vous m’avez fait pêcheur et je suis venu vous repêchez. Je suis pêcheur d’hommes ! »
  A ces derniers mots, Ebenézer Jones perçut un tremblement de l’air, l’image saurienne de Maître W. C. Smith s’effaça et il se retrouva à l’affut d’un traînard de l’immense troupeau de bisons qu’il avait vu défiler pendant des jours dans la plaine. Les hautes herbes de la prairie ondoyaient à l’infini. Sur cette mer verte, porté par un bon vent, un frêle esquif glissait jusqu’au bord du silence.
« Mon cousin, votre signature, vous devez signer ici.
- Hmm… vous m’ennuyez, je chasse le bison, où sont mes flèches et mon arc ? 
- Ici grand ahuri, prenez cette plume et signez ! »
  Maître Wilbur C. Smith semblait avoir fini son intarissable discours où les « étant entendu que… », « sous réserve d’approbation… » et autres avenants ésotériques fleurissaient dans sa bouche sèche de cabillaud, comme un poisson échoué sur une terre épuisée, privée de nourriture et d’amour.
« Bien. Nous attendons votre signature, très cher. A moins qu’il n’y ait un doute quant à l’acte lui-même, un repentir de dernière minute. Voulez-vous que je reprenne la lecture intégrale du testament et du contrat que j’ai rédigé pour vous et votre charmante cousine ? » La fatuité du Notaire ne lui inspirait que dégoût.
  Ebenézer griffa rapidement le bas de toutes les pages du contrat et signa rageusement la dernière.
« Etes-vous satisfait, pleinement satisfait ? »
- Pleinement, répondit Sarah.
- Nous sommes satisfait pleinement de votre propre et entière satisfaction, dit le Notaire. Nous vous recommandons à la satisfaction du Très-Haut dans nos pensées. Nous vous souhaitons tout le bonheur possible Monsieur et Madame Jones. Vraiment. Avec toutes nos félicitations ! »
  Le Notaire fit tinter une clochette. Une femme naine et un chien affreux entrèrent dans le bureau du maître des lieux. La naine remit un bouquet de jonquilles mauves à Sarah, qui se tourna avec des larmes de joie vers Ebenézer.
« Nous serons pleinement heureux dans la maison de l’ancêtre mon cousin et Monsieur mon époux. Vous verrez. J’y veillerai. »
  Ebenézer se leva en titubant.
« Ainsi donc, nous sommes mariés ! Que diable me chantez-vous là ! Avez-vous perdu la raison ? »
  Le Notaire et la naine applaudissaient avec lenteur. Le chien aboyait lentement, semblait-il. Chaque aboiement prenait plus de temps que le précédent, s’écoulait avec viscosité dans l’air, collait aux membres, remplissait la tête d’Ebenézer de touffes de glu.
« J’ai du mal à respirer. Sortons ! dit-il en tirant sa cousine par la main.
  Les applaudissements lents du Notaire ricanant et du chien qui s’était redressé sur ses pattes arrière et qui tant bien que mal frappait ses pattes avant l’une contre l’autre, accompagnèrent le couple jusqu’à la sortie. Les aboiements étaient devenus nettement plus aigus, en fait c’étaient les jappements de la naine qui s’était mise à quatre pattes et qui balançait la tête de gauche à droite. La chienne sortit dans la rue et se mit à lever la jambe contre un réverbère à gaz qui venait de s’allumer.
« Quelle heure est-il ? demanda Ebenézer Jones.
- La soirée est tombée. Les journées sont de plus en plus courtes mon cousin. Venez. Reprenons le fiacre et rentrons chez nous.
- Où donc chez nous, cousine ?
- Dans notre nouvelle maison. Mrs Pratchett a fait le nécessaire pour que vos affaires les plus précieuses y soient envoyées.
- Brave Mrs Pratchett, que ne serais-je pas sans elle.
- Vos malles de livres vous attendent. Vous aurez tout loisir de les ranger dans la bibliothèque de la maison. Ce n’est pas la place qui manque.
- Homère, Virgile et Dante. Est-ce que Dante y est ? Et Platon ?
- Ils y sont tous, ils vous attendent.
- Et ce romancier à la mode ?
- Dickens, oui, j’ai fait en sorte que tous ses livres y soient également transportés.
- Et Swedenborg, Schopenhauer et Grimmelshausen, tous ces auteurs allemands, y avez-vous songé ?
- Je n’ai oublié personne.
- Vous aviez tout prévu.
- C’était la volonté de l’ancêtre. C’était à cette seule condition que la maison et ce qu’elle contient pouvait revenir à ses héritiers.
- Pourquoi nous marier ? Je ne comprends pas.
- C’est une question de sang. D’union de nos sangs. L’ancêtre était très féru de ces questions.
- Je l’ignorais.
- Que contient cette maison de si important qu’il faille l’union de nos sangs pour en garantir la transmission ?
- Un objet précieux. Un cristal rouge.
- Ma cousine, vous disposez à l’évidence de connaissances très précises sur cette affaire. Je vous prenais pour une décervelée. Vous remontez dans mon estime.
- Ne m’appelez plus « votre cousine » mon cousin. Je suis votre femme désormais.
- Je suppose qu’il faudra m’y habituer en effet » répondit Ebenézer Jones plus flegmatique que jamais.
  Entretemps, le fiacre était arrivé à destination.
  Un groupe d’hommes attendait devant la grille de la maison de l’ancêtre, masse compacte de tiges et de plumes tapies dans l’obscurité.
« Nous t’attendions pour la dernière chasse dans les hautes herbes. Le vaisseau des Prairies est prêt, ses voiles sont gonflées, le vent est favorable et le moment venu pour le départ. Nous embarquons. Viens ! », dit l’un des hommes qui s’était rapproché du fiacre, le visage couvert de peintures. 
« Partez-sans moi dit Ebenézer aux hommes noirs agglutinés autour du vaisseau. J’ai un mauvais pressentiment. J’entends les cris aigus d’un chien au loin et mon sang se glace. »
  L’indien lâcha la main de la jeune femme et, se tournant vers elle, lui dit : « Ma tendre Loona, fait brûler quelques bâtonnets de sauge. Leur fumée plaira au Très-Haut. Notre cathédrale est le ciel. Les anges fument, leurs pupilles dilatées ouvrent les portes du jardin. Ainsi nous l’ont appris les Pères.
- Je ferai comme tu le demandes. Les bienheureux veillent sur les chasses éternelles. » L’indienne salua son compagnon qui se faisait appeler Ebenézer Jones en souvenir de leur père adoptif.
« Loona, j’ai besoin de dormir » dit-il.
  L’indienne tira Ebenézer Jones dans son lit d’herbes fraichement coupées. Elle a une peau verte, observa-t-il pendant qu’il lui faisait l’amour. C’est curieux, je ne l’avais jamais noté, il est vrai que jusqu’à ce moment je n’avais jamais vu ma cousine qu’habillée et de sa peau, à part le visage et les mains, j’ignorais tout de sa véritable nature. Est-elle végétale ? Est-elle reptile ? Elle est belle, c’est un fait incontestable, une enfant des forêts du monde jeune.
« Loona, je voulais dormir.
- Quoi donc cher cousin ? Que m’avez-vous caché ? » Sarah se tortillait, pareille aux poissons pris dans les filets. A chaque caresse d’Ebenézer le corps blond de Sarah se mettait à trembler.
« Vous êtes un grand fou, lui dit-elle les yeux mi-clos. Regardez-moi bien. »
  C’était cela le secret des yeux verts, pensa Jones redoublant d’énergie, fouillant l’herbe jusqu’à toucher l’humus de la terre et les humeurs de la déesse. Les Pères ne m’ont pas appris cette science. Le corps veille à satisfaire les besoins de l’âme, l’amour est prière, je me divise et me rejoins dans ta plénitude.

« Bon matin Mister Jones. Je crois que vous n’avez pas entendu votre réveil. »
  La voix claire de Madame Jones sonnait dans la chambre aux murs cramoisis, pendant qu’elle tirait la lourde tenture. Des raies lumineuses tombèrent sur le miroir dans lequel Ebenézer s’inspectait chaque matin au saut du lit.
« C’est le premier jour de l’été et figurez-vous, ma douce Sarah, que j’étais parti loin, très loin, cette nuit dans un affreux pays d’hiver. Venez près de moi s’il vous plait. Vous avez les yeux intensément verts et la peau douce comme une mangue. Je me rappelle que nous avons un rendez-vous très important, aidez-moi à mettre mes idées en ordre.
- L’héritage de votre grand-père. C’est aujourd’hui qu’une certaine malle et son contenu vont nous être livrés. Habillez-vous, le Notaire ne plaisante pas avec l’horaire.
- Qui donc ?
- Maître Wilbur C. Smith, enfin ! Le faites-vous exprès ?
- L’avez-vous déjà rencontré ?
 - Vous plaisantez, dois-je vous rappeler que nous avons signé notre contrat de mariage chez lui et acheté cette maison. Il y a vingt ans. Oui, c’est un peu loin mais ce n’est pas une excuse.
- Fâchez-vous encore Sarah, dans vos yeux soufflent les gros nuages au-dessus de la Prairie. Croyez-vous qu’un jour nous puissions traverser les Prairies sur un vaisseau poussé par le vent ? J’ai cru voir des choses inouïes entre deux éclairs. Votre regard a des profondeurs qui continuent à m’émouvoir.
- Votre chemise a été repassée, vos souliers sont vernis.
- Est-ce que je ne repasse pas mes chemises moi-même ?
- Vous racontez n’importe quoi Mister Jones. Vous êtes incapable de tenir un fer chaud en main sans brûler vos vêtements.
- C’est que j’ai déjà essayé. Tout n’est pas perdu. »
  La maison du Notaire, à l’angle de Bowery et de Washington Square, écrasait de sa masse disgracieuse les élégantes maisons edwardiennes de ce coin préservé de la folie immobilière qui saisissait la ville à l’époque des mauvaises fièvres apportées par les marais. Ebenézer Jones se promenait à l’époque souvent du côté des terres encore vierges de ce qui allait devenir le parc central, ou bien il prenait la route des indiens en suivant Broadway jusque dans la vallée de l’Hudson, loin des aigreurs et des mirages de la civilisation. Il partait de longues semaines courir les bois ; au début, le vieux Samuel qui avait connu son père et son grand-père l’accompagnait encore un peu avant de lâcher prise et de crier au jeune garçon de faire attention et de ne pas se casser les os. Le jeune Jones baignait dans l’atmosphère des romans de Fenimore Cooper, il ne voulait rien savoir de la fortune que son père était en train de construire dans le commerce des fourrures, puis les fournitures d’armée, enfin dans le rail et la spéculation boursière. Son père avait même perfectionné la science des options et des prêts à risque avec d’audacieuses trouvailles en mathématiques qu’il était bien incapable de comprendre. La seule chose qui le passionnait, lui, Ebenézer Jones III (mais il détestait ces suffixes de « Junior », il n’y avait qu’un Ebenézer Jones, l’ancêtre, dont parfois il pensait n’être qu’une pâle copie et au moins son père avait réussi quelque chose, mais lui, quoi ? rien, ou presque rien) c’était le vent, le soleil, les hautes herbes et la forêt. Ebenézer Jones vivait en étranger dans son costume de citadin à battre le pavé des villes.
  Je suis déjà venu ici, dit-il à son épouse, cet endroit me glace le sang. Il n’y a que des spectres qui habitent ce lieu.
« Venez, faisons vite, ce ne sera qu’un mauvais moment à passer », lui répondit Sarah en le tirant hors d’une de ces nouvelles voitures à moteur dont elle s’était entichée.
  Le chauffeur se tourna vers lui et Jones le reconnut. Il s’appelle Samuel, grand gaillard noir sans âge derrière de grosses lunettes qui lui enserrent la tête. Samuel le regarda avec bienveillance : « tout va bien se passer Mr Jones. »
  Je cours les bois, je cours la mer des hautes herbes, jour nuit je cours. La nuit il fait clair comme en plein jour, la lumière est blanche, les herbes sont blanches, la sueur qui coule de mon corps a des reflets de lune. Mon corps chante dans la course mon amour pour l’indienne de la lune. Le jour il fait sombre comme au plus profond de la nuit, une nuée d’oiseaux couvre tout l’horizon, une migration massive comme il arrive parfois à un natif des Plaines d’en voir une au cours de sa vie, la mer des oiseaux recouvre la terre, c’est le signe d’avant la création du monde lorsque les portes du ciel étaient fermées. Il n’y a plus que l’Esprit qui vole à la surface du monde.
  Je vole, je vole.
  L’homme à la longue redingote noire strictement boutonnée se tenait devant les époux Jones, les mains derrière le dos, le visage émacié, couvert d’une fine barbe grise, un haut-de-forme vissé sur le crâne. Son regard leur brulait les yeux, Ebenézer Jones détourna la tête, s’appuyant comme un vieillard sur le bras de sa femme.
« L’heure est venue dit le Notaire, qui se faisait appeler Wilbur C. Smith depuis des temps immémoriaux, de prendre congé des affaires de la famille Jones. Il ne manquait plus que votre signature au bas de ce document. Il tira de sa poche un paquet de feuilles froissées et graisseuses, le déposa sur le bureau à côté d’une de ces horribles statuettes grimaçantes d’une divinité mineure du panthéon hindou, lesquelles étaient fort à la mode en ces années-là, sortit de la poche intérieure de son vêtement élimé un stylo, qu’il tendit à bout de bras à Ebenézer Jones.
« Prenez et signez le document de votre sang, car il est écrit que le corps des générations de Jones se lèvera comme un seul homme, lorsque le temps de la révélation sera venu. » D’une main sûre, Ebenézer apposa sa signature et ajouta la mention « lu et approuvé ».
  Le Notaire et la femme d’Ebenézer s’éloignèrent chacun de leur côté dans une brume épaisse.




A SUIVRE





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