Opéra VII - Le Roman d'Arc - Sixième tableau : Vert émeraude



Aventuriers. Vous approchez du dénouement. Arrêtez-vous, regardez. Ecoutez.

Episodes précédents de l’Opéra d’Arc 
Opéra I – Le Roman d’Arc
Opéra VI – Cinquième Tableau : Effroyable Sentiment
Annexe – Le wargame « Le Jeu du destin d’Arc »
Autres sources – lecteur, cherche sur le site des « Métamorphoses de C. » toute information en rapport avec un Roman d’Arc ou un certain « Datzen », auteur bicéphale de la fin du vingtième siècle après le Traité (je veux dire, de l’ère commune). Bonne récompense.
Terminologie :
PJ(s) : Personnage(s) Joueur(s)
MJ : Maître du Jeu
Fiches techniques : consulter les manuels du jeu Advanced Dungeons & Dragons 2nd Edition (ADD), les abréviations des caractéristiques de jeu sont données en anglais.

SIXIÈME TABLEAU - VERT EMERAUDE


  Le MJ soignera ce tableau en lisant un texte d'ambiance (voir plus bas). Le propos général est le suivant : les PJ se trouvent sur une plage où ils voient éparpillés des morceaux de cristal (l'Omphalos détruit). Un peu plus loin des enfants quendis jouent au cerf-volant et s'approchent d'eux. Si aucun PJ n'a pris un bout de cristal, un des enfants lui en offre un. Plus loin, ils rencontrent Morgane, plus mystérieuse que jamais, et ils ressentent une certaine affinité psychique avec elle (Morgane est psionique). Ils reconnaissent la ville d'Arc derrière les dunes. Elle a été désertée par les humains et la végétation prend petit à petit possession de la cité. Tout est à l'abandon. Il n'y a plus que le bruit du vent et des animaux. Morgane les mène à la place de Briscourt, où à côté de la Rose de Vents, quatre quendis sont assis, en train de méditer. Ce sont les Rois et Reines des Quendis de la Quendinesti pré-humaine (ceux que les PJs ont rencontrés dans le chapitre IV), mais ils sont habillés à la mode "proto-quendi" (cfr. Addhana). Il s'agit de : Roi Edhel Angellion Edhelendil lan Holen; Reine Cala Ullia Calahoir thin Arondilas; Roi Laï Ormaris Laïmir an Talrond; Reine Mori Elvanshalee Morinefasti nir Hatch'net. Les quendis leurs disent que quelque chose s'est détraqué ; les humains sont partis mais l'Harmonie n'est pas revenue. Le monde est en train de mourir. Lorsque les PJs montrent le morceau de cristal, les quendis se mettent à pleurer. Rideau.

Lorsqu'ils rencontrent Morgane elle leur dit :

                        "Je suis ravie de vous revoir
                         Et si me suivre vous désirez
                         Je me ferai un devoir
                         De vous mener là où vous irez."

Le MJ lira ensuite ceci aux PJs :

            "Le sable chaud crissait sous leurs pieds. Ils avaient abandonné les enfants quendis et suivaient Morgane vers une destination inconnue. La grande plage était bordée de dunes et d'étranges arbres aux troncs annelés semblaient leur présenter de longues feuilles sagittées comme la paume de mains tendues dans une ultime demande. De gros fruits oblongs, de couleur noire, pendaient à la racine des feuilles et leur texture pileuse les rendait semblables aux membres dis­parates de quelque animal fabuleux.
            Passée la frange de ces sentinelles végétales, les premières constructions apparurent à leurs yeux. Bâties dans un style qui leur était familier, riches des réminiscences de ce qui fit leur gloire oubliée, elles s'offraient à leurs regards, serties d'alvéoles d'un vert tendre qui, en un dégradé subtil, mariaient le gris rugueux de la pierre taillée à l'azur éclatant qui les surplombait.
            Cà et là, des fleurs aux fines nuances de jaune, de bleu et de rouge ornaient les minces interstices entre les moellons mal équarris des façades décrépites. Leurs feuilles et racines tissaient une toile qui, au fur et à mesure de l'avance de nos héros, semblait plus dense comme si un invisible tisserand, reclus dans quelque abri lointain et caché, aveugle à l'apparente réalité des choses, avait, d'une trame serrée, fomenté le dessein de recouvrir la ville - car c'est d'une ville qu'il s'agissait - d'un réseau végétal à l'aune de son souhait.
            Entrecroisements multiples de formes torsadées, enchevêtrements d'en­corbellements où de fines colonnettes jadis orgueilleuses s'unissaient intimement à l'architecture foliée envahissante, anneaux de lianes dessinant d'énigmatiques nœuds de structure complexe autour des sveltes corniches de villas abandonnées, tapis de mousses délicates offrant aux pieds fatigués de nos héros un repos aussi bien qu'un support onctueux, tout cela animait la ville d'une vie latente et rampante, oppressante et insinuante, comme si les lois de la nécessité, de la contingence, du possible et de l'impossible s'étaient enlacées de façon improbable pour produire, à la lisière de leur enten­dement endormi, une moiteur cérébrale, une identification chlorophyllienne, une lenteur radicale, source d'une mutation dont ils ne cessaient pas de ne pas savoir la cause.
            Rêve de Bhâr, un temple apparut sur leur gauche, énorme construction dont la substance leur échappait au-delà de la forme, fusion du lapidaire et du radical, tresse de pierres végétales et de plantes pétrifiées, alchimie du pas-encore-là et du déjà-disparu, souvenir d'un futur révolu. Du bulbe autrefois doré à l'image de l'astre du jour s'élançaient en fuseaux drus comme la chevelure de quelque géant, sagittaux et lancéolés, d'impressionnants jets botaniques dont l'allure géométrique contrastait avec le dôme galbé d'antan. Ainsi, serpentines et chthoniennes, les pousses multipliées de la végétation de plus en plus dense recouvraient progressivement les marques d'un aboutissement cyclique.
            Le paysage captait le regard des aventuriers à un point tel que, absents et ravis, ceux-ci, irrémédiablement boule­versés et émus par tant de vivacité végé­tale, en étaient perforés, comme autant de cibles dardées de traits émeraude.
            Les plantes se faisaient maintenant plus pressantes autour de leurs corps en proie à l'humidité ambiante ; de sinueuses caresses foliées leur berçaient le bas des reins tandis que, goutte à goutte, de la cime des arbres gorgés d'eau, coulait sur leurs nuques la sève vitale de cet empire aux mille parfums.
            "Goûtez l'odeur de mon pays !" leur dit Morgane alors qu'ils progressaient difficilement, tailladant les tiges d'autant de variétés inconnues d'arbris­seaux et arbustes qui, tels des phacochè­res à l'assaut des délices d'une truffe, se jetaient sur leur chemin dans le dessein inassouvi de se gorger de leurs essences vitales.

                        Jacinthes aux jours ajourés
                        Violettes de verveine avi­nées
                        Orchidées d'ors ornées
                        Hibiscus en habit d'humble
                        Bougainvillées en bouquets bouts à bouts
                        Azalées d'hasard basanées
                        Trèfles trois fois trophées
                        Pensées en danse lancées

            Toutes concourraient à l'efflorescence de leurs méditations sylvestres. Grisés par tant de senteurs, leurs muscles répondaient par de menus soubresauts aux invasions plurielles de leur environnement, comme par à-coups, dans l'obscurcissement progressif d'une mémoire matérielle dont les pores béants de leur peau recevaient la consistante saveur. Peur infinitésimale du vertige végétal, verte tige au mycélium génésique qui, par sa sourde insistance, s'insinuait dans les limbes de leurs corps privés d'être.

                        Verts d'illusions
                        Verts de mirages

                        Verts de passions
                        Verts de rage

                        Verts d'ironie
                        Verts d'images

                        Verts de prison
                        Verts d'hommages

            Ils suivaient Morgane, frêle et volage, dans la jungle de la ville, la ville en nage, qui de sa saveur acide, emplissait la moindre fissure de ce qui pierre était et maintenant, à jamais, sera naufrage.
            Les arbres aux troncs de schiste et de basalte prenaient insensiblement possession des lieux tandis que les élégantes bâtisses à l'architecture élancée, striée de mille nervures dorées, disparaissaient dans la chaîne ininterrompue de la forêt souveraine; leurs façades ligneuses souf­fraient de l'agression de branches graniti­ques dont la vigueur et l'opiniâtreté causaient à chaque instant de nouveaux orifices béants qui, blessures profondes, stigmatisaient l'emprise d'un règne avide d'espace sur un autre en lente décomposition.
            Chênes calcaires, érables de bronze, noyers et noisetiers d'airain, bouleaux cuivrés et sureaux de porphyre, hêtres de marbre, cèdres d'opale, peupliers d'agate et saules d'améthyste, tous semblaient se fondre en fenaison subtile avec les constructions fragiles de la ville en mutation, balustrades en rosier sauvage, murs de myosotis suaves, colonnes en teck, plafonds de mousses, lambris de pistils et d'étamines tressés, charpentes de thym, d'origan, cheminées d'ébène, dallages de nénuphars, échauguettes constel­lées de cèpes et de girolles, escaliers de roseaux, colombiers de bambous.
            Soudain, un espace dégagé s'offrit aux aventuriers noyés dans tant de luxuriance ; une zone herbeuse s'étendait devant eux, avec en son centre, semblable à quelque potentat régnant sur cette ville enchevêtrée, monument à l’élégance d'un passé lointain, la Rose des Vents, ultime sculpture végétale vers laquelle Morgane s'avança..."

Séminaire - Mortelle Random

  Toute histoire a pour point de départ un accident, un dérangement de l'ordre des choses. Ainsi de l'histoire d'Arc qui a été racontée. Plus précisément, toute histoire démarre sur une chute, littérale­ment, la chute d'un corps, l'effet de l'attraction, la nécessité de la "gravité". Car le propos est tragique, c'est de la mort dont il est question, mort par accident, à moins que ce ne soit par dessein, un noir dessein, prémédité, logique, inscrit dans les lois naturelles comme la chute et l'accélération, lois du mouvement. L'univers évolue vers plus d'entropie. Il n'y a qu'une seule direction à la flèche du temps, la mort et le chaos. Certaines histoires commencent par dire "il était une fois", mais cela c'est le procédé des contes et du merveilleux, et Arc n'est pas écrit dans ce registre-là. Cette histoire-ci commence par dire "le petit chat est mort". Propos tragique, et histoire immédiate, détente sans recul possible, car le bonheur est déjà perdu, perdu d'avance. Arc commence comme n'importe quelle histoire dite "policière", par un meurtre. C'est le masque du fantas­tique contemporain, appelons-le "fantastique dur"[1]. Pourquoi le meurtre ? Tuer son semblable est-il un acte naturel, typique de l'espèce humaine, donc culturel ? Je crois que oui, et j'insiste sur l'impos­sibilité d'une nature humaine. C'est évi­demment le rêve de l'Omphalos. Non pas que le rêve de l'Omphalos soit l'"homme", la "nature" plutôt, c'est-à-dire notre vision cosmologique des choses. Henry vous en parlera dans son exposé. Le meurtre est le moteur de l'histoire des hommes depuis Abel et Caïn, Romulus et Rémus. Notez le miroir qui s'impose ici, redoublement de l'homme captif d'une mortelle fascination pour lui-même, le tabou et le bouc émis­saire des jumeaux. Il y en a forcément un de trop. Justement, il ne peut y en avoir qu'un. Bonnaire veut le pouvoir pour lui tout seul, donc il tue Fereira, son sembla­ble, son frère, frère inversé bien sûr, frère en négatif, symétrie mortelle de leurs pro­jets de société. La société, l'enjeu ultime, Arc, sinon quoi d'autre qui vaille que l'on tue ? Arc n'est pas le but en soi, le but c'est le pouvoir, tuer n'est pas un moyen, c'est la fin, c'est la saisie magique de la force de l'autre, le frère ennemi, l'adversaire admiré et haï dont on mangera le cadavre, rituel fondamental qui nous rend plus fort, plus puissant. Le meurtre est exorcisme de la mort. On tue pour ne pas mourir soi-même. Bonnaire tue pour asseoir son désir d'infini. Bonnaire voit grand, donc il veut vaincre la mort. Fereira ne tuera pas car Fereira n'a pas peur de la mort, il n'a pas le temps d'y penser, car il fait des affaires, des affaires, donc de la vie. Arc commence par un meurtre, symbolique, celui de Fe­reira sacrifié sur l'autel de la puissance de Bonnaire, et ensuite l'histoire se déroule, la machine est lancée. Les pions apparaissent, disparaissent. L'Omphalos entre en scène, et dans son sillage deux autres figures, Ulf et Ayesha. Ni l'un ni l'autre ne veulent le pouvoir. Ils veulent juste réaliser un rêve fou, l'un quitter le monde, l'autre détruire le monde. Mais cela n'est pas raisonnable, cela n'est pas de la politique mais de la religion. Et la roue tourne, la roue tourne, la roue tourne, le temps du dernier loki est arrivé, l'Omphalos éclate comme une bulle de savon. Arc n'est pas une histoire. C'est de l'actualité. Ouvrez la radio et écoutez.

  Il était une fois des peuples fiers et indépendants, empreints de sagesse et de traditions séculaires. Les uns vivaient dans des plaines infinies, d'autres dans les step­pes glacées, d'autres dans les déserts arides où on se souvenait de Tamerlan et d'Alexandre, d'autres dans les montagnes du Caucase. Ils s'appelaient Tchétchènes, Ingouches, Gabardino-balkhares, Ossètes, Géorgiens, Tcherkèses, Kalmouks, Daghestanis, Azéris, Arméniens, Adares, Adyghes, Karatchaéviens, Mordoves, Tchouvaches, Tatars, Mariis, Oudmourtes, Bachkires, Komis, Kazakhes, Karakalpaks, Turkmènes, Tadjiks, Ouzbèks, Kirghizes, Permiaks, Yakoutes, Bouriates, Koriaks, Tchoukotkes, Caréliens, Russes, Ukrainiens, Biélorusses, Lettons, Estoniens, Lithuaniens, Moldaves, Roumains, Slovaques, Magyars, Tchèques, Albanais, Serbes, Macédoniens, Slovènes, Croates, Bosniaques. Ces peuples vivaient jadis dans l'unité, dans l'harmonie d'un rêve millénaire, le rêve des Empires, centres du monde visible et invisible, ombilics, omphalos, conjonctions du Sacré et du Monde, couronnes ténébreuses et stellaires. Mais toutes les civilisations sont mortelles et la grandeur des empires n'a d'égal que le fracas de leur chute. Il était nécessaire que tombe l'Omphalos dès que Bertrand arriva. Pourquoi lui ? Quelle importance. Le Mur de Berlin s'effondra, et tout l'Empire avec lui, après que Gorbatchev vint donner un mortel baiser à Honecker lors des célébrations du 40è anniversaire de la RDA en novembre 1989. Les Rites sont importants. Ils font et défont le monde. Ainsi en était-il du dernier Loki pour les Quendis, qui étaient Quendis avant d'être Edhel, Laë, Cala ou Moris. Mais Gorbatchev savait-il ce qu'il faisait ? Non, pas plus que les Rois Quendis mille ans avant que ne s'achève la Chute de l'Omphalos. Les rêves d'unité sont dange­reux, il faut s'en méfier car ils nous laissent frustrés et méfiants, prêts à tout peut-être pour recréer en plus petit le paradis perdu. Ainsi de ces hommes qui ont pour nom aujourd'hui, Milosevic, Karadzic, Tud­jman, Doudaïev, de ces milices et de ces bandes qui se disputent la charogne. L'unité est impossible et la paix un inter­mède. Les progrès de la Cité se mesurent à l'aune de la dispute publique, des rhétori­ques et des panégyriques, des pamphlets et des dialectiques savantes. Mieux vaut mille fois l'intrigue et la palabre aux droits du sol et du sang, la Giostra à la Fraternité Rouge. Il n'y a pas de régime idéal. Bon­naire est fou, mais Fereira est comme ce New Boy qui joue du saxophone et qui siège derrière le Bureau Ovale de la Mai­son Blanche. Pour réussir il devra laisser faire beaucoup de choses, et pas toujours très propres. C'est normal, c'est le prix de la complexité, c'est pourquoi Fereira con­naît Carmelina. Et pendant ce temps-là le Général Doudaïev, ex-général de l'Armée de l'Air soviétique, président de la Répu­blique autonome des Tchétchènes arme-t-il son peuple jusqu'aux dents et conseille-t-il de poser des bombes dans les centrales nucléaires russes. Où tout cela va-t-il s'arrêter ? Sommes-nous avant ou après l'explosion de l'Omphalos ? Qu'en est-il du réel et de son ombre ? L'histoire des peu­ples se répète dans un éternel moyen-âge, pendant que des programmes informati­ques simulent la vie et que le carbone imite de plus en plus le fer. Do androïds dream of electric sheep ? Non, ils font les mêmes rêves que nous, et même s'ils ont vu ce que nous n'avons pas vu, les étoiles qui flam­bent sur l'épaule d'Orion ou les vaisseaux qui traversent la Porte de Tannhauser, ils tiennent une colombe dans leur main.

Séminaire - La chute de l'Omphalos

            Tout ceci est une histoire de sphère. C'est pourquoi il est nécessaire pour cerner l'enjeu que tout jeu implique de revenir sur cette question de la sphère et d'essayer de développer ce qu'une réflexion à partir des surfaces peut nous apporter.
            Jeu d'une part, pensée cosmologique d'autre part : voilà les éléments qu'il nous faut prendre en compte. Ce texte aura pour but de réfléchir sur ce qu'il en est de cette pensée cosmologique inhérente, non seulement à l'univers héroic-fantasy tel qu'il campe le décor de l'aventure, mais encore, au-delà de cela, au type de pensée qui, telle un arc réflexe, nous plonge dans le sphérique.
            Le fondement de cette pensée réside dans la correspondance et l'enveloppement du microcosme et du macrocosme. Que ce cosmos soit appelé univers, il a la qualité d'un enveloppant par rapport à un enveloppé, résultat de ce cosmos et y correspondant membre à membre. "Il est impossible d'extirper cette hypothèse fondamentale de telle sorte que dans le registre de pensée le microcosme n'est pas fait d'une partie retournée du monde comme on retourne par exemple la peau d'un lapin."
            De façon historiquement datée (Descartes), les mots et les choses se séparent et on découvre une rupture dans leur pacte préétabli : c'est de là que part la science et sa possibilité d'inscription. Cette rupture ouvre un trou et rompt ce parallé­lisme du sujet au cosmos.
            A partir de là, d'autres surfaces se révèlent utiles au développement de la pensée quoique la pensée cosmologique soit loin de sa disparition.
            Descartes parle d'espace en termes d’étendue : "celle d'un espace métrique (défini par la notion de distance) à trois dimensions et, ce que ceci implique au départ, c'est la sphère sans limite, sans doute. C'est là l'origine de cette fonction du miroir mise au principe de la relation de la connaissance dans la mesure où celui qui est au centre de la sphère se voit mons­trueusement reflété sur ses parois, micro­cosme répondant au macrocosme."
            Cette immense tromperie est aussi bien une limite imposée par Dieu (voir Genèse) : le firmamentum (support, soutien), le firmament du monde, celui au-delà de quoi Dieu a dit : "Tu ne passeras pas." Ainsi le terme hébreux Rakia signifie : "qui sépare les eaux inférieures (cfr Mumcali) des eaux supérieures (cfr Solilencali)" étant entendu que l'accès aux eaux supé­rieures était interdit.
            "L'important n'est pas qu'on se balade dans l'espace et y envoie des sa­tellites mais qu'à l'aide d'une combinatoire (signifiants) on soit en possession de pos­sibilités qui vont au-delà de cet espace métrique. C'est à partir du jour où nous sommes capables de concevoir comme possibles (pas réels) des mondes de 6-7-8 dimensions que Rakia, que le firmament est crevé. Dans les spéculations des ma­thématiciens, nous pouvons donner à l'espace, à l'étendue du réel, une autre structure que celle de la sphère à trois dimensions."
            Pour ce faire, revenons aux deux dimensions telles que tout support d'écriture ou de dessin se présente, la feuille de papier. Ceci nous amène à nous interroger sur les questions de frontière, de limite, de bord. Que le plan sur lequel on dessine soit infini ou qu'il soit une sphère, c'est équiva­lent, et le concept de frontière pourra nous servir à délimiter un extérieur et un inté­rieur. Nous reviendrons plus tard sur cette notion de frontière.
            Considérons toute surface comme du papier généralisé sur lequel on peut dessiner ou écrire. Etant limités aux deux dimensions, que se passe-t-il lorsque nous atteignons un bord ? Qu'est-ce que ce bord ? Appelons cela un trou, un trou dans la surface à deux dimensions.
            Pratiquons un tel trou sur la surface d'une sphère ; notons que tout trou pratiqué sur la surface d'une sphère peut se réduire à un point. Pratiquons maintenant un deuxième trou, une surface est dessinée : un cylindre. Supposons maintenant, qu'ayant pratiqué deux autres trous sur une autre sphère, nous l'abouchions aux deux trous précédents et que nous les cousions de telle manière à obtenir un anneau.

Schéma 1

            Nous obtenons ce qu'on appelle un tore et cette surface va nous permettre de revenir à la notion de frontière abandonnée plus haut pour la discuter en relation avec les propriétés dont elle est dotée sur la sphère.
            Sur le tore, les cercles se répartiront selon qu'ils sont, comme sur la sphère, réductibles à un point ou que, bouclés dans l'âme du tore, ils sont irréductibles.

Schéma 2

            Ces frontières que nous appelons coupures dans la mesure où elles peuvent être effectivement réalisées sur les surfaces déterminent un certain nombre de propriétés.
            L'essence de la structure du tore nous est révélée par une coupure particulière qui, en faisant deux fois le tour de l'âme du tore, en fait une fois le tour de l'axe et, après manipulations, donne lieu à une autre surface, riche de nouvelles pro­priétés.

Schéma 3

            La structure ainsi obtenue s'appelle la bande de Moebius.

Schéma 4

            Cette curieuse surface ne présente qu'un seul bord et une seule face (unilatère); de plus, elle abolit la notion d'extérieur et d'intérieur (construction d'une bande de Moebius simple et démons­tration).
            "Tant que la structure est faite de ces sphères qui s'enveloppent l'une dans l'autre, nous nous trouvons devant cette figure : sphère, sphère intermédiaire : idée, idée d'idées et au-delà de la dernière sphère..." Dieu. Toute la théorie de la connaissance tourne autour de cette impasse.
            La différence entre la sphère et la bande de Moebius est que si nous nous mettons à faire la doublure de cette bande de Moebius, quand nous aurons fait un tour, nous serons de l'autre côté de la bande. Pour l'envelopper complètement, il faut faire deux tours (démonstration sur support).
            Si nous coupons la bande de façon régulière et équidistante à son bord, nous obtenons quelque chose qui enveloppe complètement la bande de Moebius mais qui n'est pas une bande de Moebius. Cette nouvelle bande est applicable sur le tore où, cousue bord à bord et gonflée, elle le reconstitue cfr interface de Moïra).

Schémas 5a et 5b

            (découpage d'une bande simple et exemple sur une bande à trois demi torsions.)
            Mais c'est d'abord d'une coupure dans un autre mode de surface que la bande de Moebius est telle. Le cross-cap, ou plus précisément le plan projectif, se présente comme "une sphère pincée (bonnet de mitre) par une ligne de recou­pement. D'un côté, il se clôt comme une sphère et de l'autre il se clôt en inversant ses deux épaisseurs qui se recoupent selon une ligne double.

Schéma 6

            "La surface du cross-cap est conti­nue et unilatère, c'est-à-dire que l'intérieur est en continuité avec l'extérieur. C'est une surface close mais qui ne délimite pas l'espace. Deux surfaces se recoupent, passent l'une dans l'autre selon une ligne arbitrairement dessinée. Si l'on se repré­sente une fourmi qui marche sur l'une des de ses surfaces, elle suit ce trajet sans savoir qu'une autre surface a traversé la première."

Schéma 7

            La bande de Moebius est générée par une coupure pratiquée sur le cross-cap de telle manière que s'en détache un disque et ladite bande de Moebius.

Schéma 8

            Outre leurs différences par rapport à la sphère, ces surfaces, équivalentes à la structure du langage, permettent, en toute rigueur, de penser ce qu'il en est de la structure du sujet. Rien d'étonnant à ce que, une fois l'humanité apparue dans l'univers clos des Quendis, l'harmonie ne puisse en aucun cas être rétablie car toujours il y aura un reste, un petit quelque chose, un je-ne-sais-quoi qui viendra perturber la vision cosmologique du monde : le désir humain...




(A suivre : L’opéra d’Arc, septième tableau : Ultime Combat - FINAL)




[1] Nous empruntons l'expression "fantastique dur" (hard-edged fantasy) à la préface de Scott Baker à son anthologie Ombres portées (Présence du Fantastique, Denoël, 1990). Le propos de Baker colle, sur le fond, avec notre appréciation d'Arc.

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