J.C. Acquefacques, Next (F9), Le sanctuaire d'Apollon à Delphes. De rêve en rêves

De rêve en rêves

I.  Commençons par les rêves du dessinateur et scénariste Marc-Antoine Mathieu, auteur de la série « Les aventures de Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves » chez Delcourt (6 titres parus) dont j’ai eu le plaisir de lire le dernier volume. 


De la BD de haut, très-haut vol, métaphysique et grinçante (me fait penser à Brazil de Terry Gilliam). Les histoires de Marc-Antoine Mathieu sont inspirées par Kafka (le nom de son personnage « Acquefacques » n’est-il pas l’envers phonétique de l’auteur du Procès ?), Winsor McCay (Little Nemo) où l’on retrouve le personnage tombant de son lit et se réveillant brutalement au début de chacune de ses aventures (mais se réveille-t-il vraiment ?), sans oublier aussi la série culte Philémon de Fred, bien connue des vieux routards. A ce riche ensemble, on ajoutera, et c’est là où le style de l’auteur se manifeste avec virtuosité, des expériences de mise en page réalisées dans le cadre de l’OuBaPo (L’ouvroir de bande dessinée potentielle, créé sur le modèle des jeux de langage de l’OuLiPo (L’ouvroir de littérature potentielle) du cher Raymond Queneau). Vertiges garantis.


II.   Poursuivons cette chronique avec l’écrivain Patrick Lowie qui écrit des portraits : « de personnalités connues ou inconnues, des poètes ou des vendeurs de boutons, des gauchos ou des gauchers. » Il ajoute dans la notice de présentation, sur son site Next (F9) : « L’important est de rêver. » Il s’agit donc en toute logique noético-imaginaire de « portraits oniriques » construits à partir de fragments de rêves proposés par les modèles eux-mêmes. L’écrivain s’en empare et construit partant de ces bouts de phrases, de mots et d’impressions, son rêve à lui, j’ai envie de dire, son univers. Car en effet, ces textes font partie d’un monde en construction : Les Chroniques de Mapuetos, dont quatre premiers titres ont déjà été publiés, un cinquième finalisé (qui contiendra les 111 premiers portraits oniriques de Next (F9), ainsi qu’un prochain volume à paraître chez Maelström éditeur en mars 2018.
  Or, il se fait que, récemment, mon « portrait » a été à son tour mis en ligne sur Next (F9), précisément ici,  portrait onirique d'un bien étrange metteur en scène je dois dire. Après l’avoir lu, j’ai dû avoué ma perplexité à l’auteur, et je continue de m'interroger : dans quel monde étais-je tombé ? Sous le Volcan ? Mais étais-je sûr que « Patrick Lowie » était bien l’auteur de ces textes ? Un auteur peut en cacher un autre. Il m’a fallu cherchez du côté d’un certain « Marceau Ivréa » pour comprendre. On dit que des tomes entiers de cet auteur attendent d'être publiés. En vérité, ce texte-là est tombé comme un aérolithe annonçant quoi ? Peut-être la « Rêvolution ». Avec tous nos compliments. Et qui sait, cher lecteur, toi aussi figure-toi qu'un jour tu t'incarneras dans le rêve d'un écrivain. Tes mots sont la substance dont l'univers-monde de ces Chroniques est Next (F9) fait.



III.  Je termine avec le fragment B 93 d’Héraclite (dans l’édition princeps Diels-Kranz) qui est une formule condensée de ce que les rêves proposent :
Ό ἄναξ, οὒ τὸ μαντεἴόν έστι τὸ έν Δελφοἴς, οὔτε λέγει οῦτε κρύπτει άλλά σημαίνει.

Dont voici quelques traductions :
·      Jean-Paul Dumont, Daniel Delattre, Jean-Louis Poirier, Les Présocratiques, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 167
93 – Le prince dont l’oracle est à Delphes
  ne parle pas, ne cache pas, mais signifie.
(Plutarque, Pourquoi la prophétesse Pythie ne rend plus les oracles en vers, 21, 404 D.)

·      Jean Voilquin, Les penseurs grecs avant Socrate, Garnier-Flammarion, 1964, p. 79
93 – Le dieu, dont l’oracle est à Delphes, ne parle pas, ne dissimule pas : il indique.

·      Jean Brun, Héraclite ou Le Philosophe de l’Eternel Retour, Seghers, 1965, p. 116
2 – Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit ni ne cache rien, mais seulement signifie.

·      Yves Battistini, Trois présocratiques, Gallimard, coll. Idées nrf, 1968, p. 44
107 – Le maître dont l’oracle est à Delphes n’affirme ni ne cache rien, mais suggère.

·      Marcel Conche, Héraclite. Fragments, Presses Universitaires de France, 1987
39 – Le maître dont l’oracle est celui de Delphes ne dit ni ne cache mais donne des signes.

·      Roger Munier, Les fragments d’Héraclite, Fata Morgana, 2004, p. 59
93 – Le Maître à qui revient l’oracle, celui de Delphes, ne parle ni ne cache, mais fait signe.

  Le mot grec « anax » (ἄναξ) me semble mieux rendu par « Maître » que par « prince » ou « dieu » (même s’il s’agit d’Apollon bien sûr, le maître de l’Oracle de Delphes) ; c’est un très ancien mot qui vient peut-être de la langue parlée à l’époque mycénienne et de la société organisée autour de la citadelle du Roi, maître absolu. Le sens du verbe σημαίνει par ailleurs est meilleur avec « signifier » que « suggérer » mais c’est une nuance ; quant à la différence entre « donner des signes » ou « faire signe », je crois qu’Apollon ne « donne rien » (l’oracle se fait payer cher) et qu’il se contente de « faire » sans intention particulière.
  Une fort belle compilation d’oracles, par Jean-Paul Savignac, Les Oracles de Delphes, Orphée La Différence, nous propose un florilège de ces « signes » du Maitre tels que rapportés par la tradition. Le dernier poème inspiré du recueil, portant numéro 476, est rapporté par un certain Philostorgios et concernerait l’empereur romain Julien l’Apostat. Il mérite d’être rapporté ici, car après celui-là, les « dieux » se sont tus pour toujours à Delphes.

Είπατε τῶ βασιλῆι, χαμαι πέσε δαίδαλος αύλα.
Ούκέτι Φοίβος ἔχει καλύβαν, οὐ μάντιδα δάφνην<
Οὺ παγὰν λαλέουσάν, ἄπέσβετο και λ´άλον ύδωρ

Dites au Roi, à terre est tombée la Cour historiée.
Phoïbos n’a plus de cabane, plus de laurier divinatoire,
plus de source parlante, s’est éteinte même l’eau parleuse.





 Crédits: Bluesy

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