Théâtre des Opérations, Mars ‘17


Propage mes tweets dans tout l'Univers, lui dit-il. Silver Surfer s'élance vers les mondes habités

Journal de la Rêvolution


 « Délire laborieux et appauvrissant que celui de composer de vastes livres ; de développer en cinq cent pages une idée dont la parfaite exposition orale tient en quelques minutes. Procédé bien meilleur celui de feindre que ces livres existent déjà, et d’en présenter un résumé, un commentaire. C’est ainsi que procédèrent Carlyle dans Sartor resartus; Butter dans The Fair Heaven : ouvrages imparfaits aussi puisqu’ils ne sont pas moins tautologiques que les autres. Plus raisonnable, plus incapable, plus paresseux, j’ai préféré écrire des notes sur des livres imaginaires. »
- J.L.B Buenos-Aires, 10 novembre 1941.

« Deux dangers menacent le monde : l’ordre et le désordre. »
- Paul Valéry (1871-1945), La Crise de l’esprit ;
cité par Claude Simon (1913-2005) en épigraphe au Vent.


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  Selling England by the Pound was the fifth studio album from the English progressive rock band Genesis, released in October 1973 on Charisma Records. "Firth Of Fifth" was on the third track of Side One. The album is a masterpiece of English folk & rock culture of the seventies. It contains so beautiful songs and music.

The path is clear
Though no eyes can see
The course laid down long before.
And so with gods and men
The sheep remain inside their pen,
Though many times they’ve seen the way to leave.
- Lyrics from Firth of Fifth

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 “When the Rights of Man were proclaimed for the first time, they were regarded as being independent of history and the privileges which history had accorded certain strata of society. The new independence constituted the newly discovered dignity of man. From the beginning, this new dignity was of a rather ambiguous nature. Historical rights were replaced by natural rights, "nature" took the place of history, and it was tacitly assumed that nature was less alien than history to the essence of man. The very language of the Declaration of Independence as well as of the Declaration des Droits de I'Homme—"inalienable," "given with birth," "self-evident truths"—implies the belief in a kind of human "nature" which would be subject to the same laws of growth as that of the individual and from which rights and laws could be deduced. Today we are perhaps better qualified to judge exactly what this human "nature" amounts to; in any event, it has shown us potentialities that were neither recognized nor even suspected by Western philosophy and religion, which for more than three thousand years have defined and redefined this "nature." But it is not only the, as it were, human aspect of nature that has become questionable to us. Ever since man learned to master it to such an extent that the destruction of all organic life on earth with man-made instruments has become conceivable and technically possible, he has been alienated from nature. Ever since a deeper knowledge of natural processes instilled serious doubts about the existence of natural laws at all, nature itself has assumed a sinister aspect. How should one be able to deduce laws and rights from a universe which apparently knows neither the one nor the other category?”
- H. Arendt, “Decline of Nation-State. End of Rights of Man”, The Origins of Totalitarianism, Second Ed. 1958 Meridian Book NY, p 298

  Living a human life in dignity (and dying for it) or living like an animal in a camp (and dying anyway)? Both choices are the tragedy of life which is inevitable. What does it mean to be a human? Fighting for some ideas.

  We make our choices to be like animals or to be humans, this is what Arendt meant. We are not "human" by birth right. We become humans.

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« Le respect inconditionnel de la personne humaine est un absolu de la pensée démocratique. »
 ... nos états démocratiques qui retirent un certain nombre de droits protégeant les plus démunis ou les plus faibles (au nom de "l'efficience économique") sont-ils consistants avec le primat du respect de la personne humaine en toutes circonstances ? Nous en doutons fort. Il n'y a pas plus d'absolu ou de supériorité morale de la pensée démocratique que dans une tyrannie. La différence entre les deux régimes est celle de l'habeas corpus.

  En effet, la question des sources du Droit est importante pour fonder sa légitimité (prétention à édicter la norme et distinguer le fait), sur quelque conception d'une immanence ou d'une transcendance : i.e. l'origine de la vérité. Du moins dans l'univers non-totalitaire. Car dans l'univers totalitaire le Droit sera fondé sur la prétention objective de la nature, de l'histoire ou du marché à diriger la société "comme un seul homme" et ne marquera plus de distance lors de sa traduction en normes et règles aussi diverses qu'absurdes ou tatillonnes. Est-ce pertinent ?

  Le mythe de la Raison et de l'Homme nu face à la Nature. Ce n'est plus une position philosophique sérieuse. C'est aussi une simplification à nos yeux aujourd'hui abusive, d'où découlent toutes ces fictions dichotomiques qui rendent la pensée schizophrénique.

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  Aux origines du fascisme, les freikorps, ces "soldats perdus" de la Grande Guerre qui s'auto-constituent porteurs d'un idéal politique de rupture. Relire Jünger et les Orages d'acier. Comment ne pas revenir transformé, transfiguré par cette mystique du sang et du feu, lorsqu'on sortait vivant de cet enfer-là, de ce qu'on y avait vu et vécu ? Le phénomène a eu lieu dans tous les pays belligérants à des degrés divers. Cette révolte des soldats. Les associations d'anciens combattants en France, les Croix de Feu et la tentative ratée d'insurrection de février '34.
  Côtoyer la mort et en revenir avec la tête de mort comme drapeau : victoire sur la Méduse ?

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  Augmentation des dépenses militaires US et priorités stratégiques : la maîtrise des océans, thalassocratie contre empire continental. Navires sophistiqués ultralégers et maniables pour le support d’opérations amphibies.
  Rimland and Heartland … Mackinder

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A propos de la Philosophie des formes symboliques d’Ernst Cassirer.
  Sous sa forme étroite ou basse, dégradée, le rationalisme produit autant de réduction de la pensée que le fanatisme religieux et se comporte de manière sectaire et au final, dans la lutte pour le pouvoir réel, sanguinaire. C'est une religion comme les autres, la religion laïque. Alors que sous sa forme haute, ouverte à la pluralité des possibles, tolérante des visions du monde qui apportent chacune une richesse incomparable à l'édification d'un monde commun infini, les Lumières de la raison intègrent les symboles comme autant de sources de sens, d'entendement, de pensée féconde. Aucune pensée ne devrait être étrangère à la pensée. On pourra dire : déisme, religion naturelle, intégration du transcendant dans l'intramondain, du rêve à l'expérience, du romantisme au classicisme, d'Apollon et de Dyonisius. Tout cela est vrai et inclusif. La philosophie est juste trop pauvre dans ses moyens d'expression pour en rendre pleinement compte. Elle dit à l'Art : prend ma place pour dire la vérité du symbole. Ou à la contemplation, ce qui revient au même. Le Beau domine le Vrai et le Bien. Voilà pourquoi à l'Aufklärung succède comme un frère jumeau le romantisme allemand. Le second n'est pas la déchéance du premier. Il en est une expression plus riche. Voilà pourquoi à l'étude des sources grecques et latines les frères Schlegel et d'autres se tournent vers l'étude de la langue du peuple, la langue parlée, riche en mythes, en fécondités qui disent le travail, la valeur, les sens du peuple. La langue appauvrie du rationalisme désenchanté et de la quantification détruit les savoir-faire, les techniques anciennes au nom d'un savoir jugé seul vrai ; celui de la dernière nouveauté qui abolit toutes les autres. Misère de la science qui évacue ainsi sa part d'histoire et de mémoire. Misère des techniques et des métiers qui se perdent au nom du dernier gadget à consommer et à jeter. La raison appauvrissante conduit dès lors à la seule religion qui prétende gouverner les coquilles vides de nos humanités : profit, consommation, destruction. Oui, il faut apprendre à relire les symboles, ces formes riches, élaborées, complexe des idées, pour elles-mêmes, pas pour ce quoi elles tendent. Philosopher c'est apprendre avec sagesse à préserver le détail des significations contre la généralité des abstractions. Ou pour le dire autrement : les monstres sont aussi nos amis.

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A propos du site panslaviste et orthodoxe Katehon, dans lequel on trouve le philosophe politique russe « d’extrême-droite » Alexandre Douguin.
  L’extrême droite est une catégorie politique parlementaire comme les autres (ou presque), dont le fonds de commerce consiste à recycler des idées nationalistes et conservatrices ou antimodernistes. Il faut revenir aux doctrines pour y voir clair. Quelles sont les doctrines sur lesquelles la droite ou l'extrême-droite s'est construite ? Le nationalisme en est une bien qu’il y ait quelques contre-exemples de nationalismes de gauche. Mais tout comme le libéralisme, le nationalisme fait partie des concepts vides dans l'usage publicitaire qui en est fait aujourd'hui, car la seule chose qui compte pour la presse ou les sondeurs d’opinions revient à réduire, étiqueter et classer des philosophies politiques, des visions du monde, sur le rayonnage d’un magasin aux idées, bien sagement rangées de gauche à droite, chaque pensée mise en pot pour le choix d’un citoyen, consommateur de slogans comme de marques de lessive. Il est plus facile de repérer l’ami ou l’ennemi en y accolant un signe différentiateur simple et qui renvoie en fin de compte à une des orientations de base dans l’espace. Pourquoi la « gauche » et la « droite » et pourquoi pas aussi le camp politique de « face » ou de l’ « arrière », du « haut » ou du « bas » ? Voilà qui aurait au moins le mérite de nous restituer toutes les orientations de notre station debout de bipèdes vaguement intelligents, mais non, alors que la vie politique et la vie sociale relèvent des constructions les plus sophistiquées produites par l’évolution naturelle de l’espèce humaine dont nous faisons partie, nous sommes sommés de nous orienter sur une droite, dans un espace unidimensionnel et point-barre, ou period comme dirait l’autre comique « trumpeur ».
  J’ai trouvé le site Katehon suite à la lecture du livre d'Agamben, pour tenter d’y voir plus clair. Ce site est un bel exemple de détournement du sens originel du mot « katehon » qu'on trouve chez St-Paul, d’un sens religieux, voire eschatologique, à une sens géopolitique. Et donc pour les curieux, c’est ici.

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Considérations politiques sur les Coups d’État, Gabriel Naudé, 1639
(cité in Julien Freund, Qu’est-ce que la politique?), ou de la justification de la St-Barthélémy par la raison d'Etat. Jusqu'où le Souverain est-il autorisé à mener l'exercice de la violence légitime pour garantir la paix civile? Très loin.

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Le paradoxe de la liberté
  La liberté de conscience est la seule garantie constitutionnelle avec le respect des droits humains fondamentaux (dont elle fait partie) qui protège la société de la tyrannie ou de la dictature. Renier cette liberté au nom d'une comparaison historique connue avec les années 1930 et le risque de porter au pouvoir un parti politique liberticide, n'est pas raisonnable : car elle prépare alors inévitablement le chemin de la dictature. Comment sortir du léger paradoxe entre ces deux propositions en apparence symétriques : "la liberté de conscience pourrait mener par des chemins détournés à la dictature librement consentie" versus "l'absence de liberté de conscience mène droit à la dictature" ? En réaffirmant la primauté du droit sur le fait et sur les opinions. Nous vivons en régime démocratique et pluraliste. C'est cette liberté là qui doit être préservée et respectée chez autrui de toutes les dérives possibles, y compris, surtout, chez ceux dont les opinions ne nous plaisent pas. Respect absolu du droit de conscience d'autrui. À chacun d'y veiller par la défense et l'illustration des valeurs auxquelles il est attaché, dans le respect et le dialogue. S'interdire de franchir le premier le seuil au-delà duquel ce droit disparait et où ne s'exerce plus que la violence, mais être prêt à répondre à la violence via le seul instrument que la collectivté reconnait pour y avoir déposé le droit d'exercer la violence légitime: l'Etat de droit.
  Ainsi que l'écrit Simone Weil au début de L'Enracinement, les droits de l'homme n'existent pas dans l'absolu, il n'y a que des obligations auquelles chacun est tenu vis-à-vis de lui-même; c'est autrui qui nous reconnaît des droits et donc réciproquement, il est de notre devoir des les reconnaitre à autrui. Sans collectivité politique les droits de l'homme n'existent pas. L'homme seul face à l'univers n'a aucun droit. La liberté procède donc directement de la pluralité de la condition humaine, qui est le seul fait de nature tangible, celui de l'inégalité naturelle de la naissance, par l'octroi réciproque des droits (de conscience, d'expression etc) qui définissent un horizon possible vers lequel l'idéal d'égalité qui est celui de la justice pourra tendre. D'où procède l'obligation individuelle, le devoir initial qui est donc au-dessus des droits, qui nous force à respecter ce devoir d'accorder des droits à autrui? Du Ciel, dit Simone Weil. En naturalisant les droits de l'homme, la Révolution française a éliminé de l'équation sociale le devoir moral d'obéissance à une Loi d'origine transcendante: ne restent plus alors que des droits en compétition les uns avec les autres avec le risque que l'Etat ne devienne l'otage d'une faction.

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  Quand Le Maître du Haut-Château (P.K. Dick), La Guerre des Mondes (le célèbre radio-show, coup de bluff génial d’Orson Welles en 1938) et Donald Trump se rejoignent: comment passer d’une réalité alternative à l’autre.

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Cinétiques de l’Héliophore

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 « LE PROGRAMME EN QUELQUES SIÈCLES

On supprimera la Foi
Au nom de la Lumière,
Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l'Âme
Au nom de la Raison,
Puis on supprimera la raison.

On supprimera la Charité
Au nom de la Justice
Puis on supprimera la justice.

On supprimera l'Amour
Au nom de la Fraternité,
Puis on supprimera la fraternité.

On supprimera lˆEsprit de Vérité
Au nom de lˆEsprit critique,
Puis on supprimera l'esprit critique.

On supprimera le Sens du Mot
Au nom du sens des mots,
Puis on supprimera le sens des mots

On supprimera le Sublime
Au nom de l'Art,
Puis on supprimera l'art.

On supprimera les Écrits
Au nom des Commentaires,
Puis on supprimera les commentaires.

On supprimera le Saint
Au nom du Génie,
Puis on supprimera le génie.

On supprimera le Prophète
Au nom du poète,
Puis on supprimera le poète.

On supprimera les Hommes du Feu
Au nom des Eclairés
Puis on supprimera les éclairés.

On supprimera lˆEsprit,
Au nom de la Matière,
Puis on supprimera la matière.

AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L'HOMME ;
ON SUPPRIMERA LE NOM DE L'HOMME ;
IL N'Y AURA PLUS DE NOM ;

NOUS Y SOMMES.
»
 
- Armand Robin  Les Poèmes Indésirables (1945)

*
  Dans le métro, quartier européen de Bruxelles, une dame anglophone bien élevée, très gentille, plutôt jeune, qui demande un peu d'argent et "some food"... "pas de problème" dit-elle en s'excusant.. à n'y rien comprendre... demain, la plupart d'entre nous seront-ils à la rue? Est-ce le "nouveau territoire commun" auquel une bonne partie de l'humanité, entre exils, émigrations forcées, déshérence et déclassement sera condamnée ? Car j'ai vu les "Dalits" dans les rues des grandes villes du nord de l'Inde, par milliers, chez eux vivant (de la naissance à la mort) dans la rue. Mais c'est l'Inde éternelle me disais-je... Mais c'est l'Europe aussi dans un grand effort d'égalisation des classes sociales.

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Merci à :
JLB pour son ironie
Ian Mc Donald pour l’extraordinaire River of Gods (Le fleuve des dieux, I: Gangâ Mâtâ, II. Sat Chid Ekham Brahmâ) 
et aux Natchez de Chateaubriand pour leurs beautés

Remerciement spécial à Maurice G. Dantec (Grenoble, 13 juin 1959 – Montréal, 25 juin 2016), « écrivain nord-américain de langue française » comme il se définissait lui-même, à qui j’emprunte le titre de « Théâtre des opérations » pour le texte que vous venez de parcourir. 

Précédents épisodes du Théâtre des Opérations


Commentaires

  1. Agréables réflexions, à lire ou pour en deviser ,au coin du feu par les frileuses soirées d' hiver.
    Avec ce fameux "Katehon" qui s'est joint à la ribambelle des concepts à macérer ... ;)

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