Melanie Daniels


Création théâtrale à Bruxelles, de Claude Schmitz, au théâtre la Balsamine,
Kunstenfestivaldesarts, 14.05.13

Pour les lecteurs de ce blog, l’affaire est entendue : « Melanie Daniels » est une des nombreuses incarnations du processus métamorphique de C. qui prend sa vie et la jette dans une fournaise au risque du ratage. Un nouvel avatar.

Mélanie. Mélanie. Ton prénom « Encre », tu es celle qui écrit, qui prédit, qui annonce les catastrophes, une voyante. Trop voyante. Une blonde. Tropisme d’une vie antérieure pour les blondes. L’encre de la bile aussi, Mélanie mélancolie. Psychose mélancolique délirante, anxieuse, parfois stuporeuse. Tu es Mélanie, mon encre en cet instant.
Le maître (Alfred Hitchcock) avait mis le grappin croyait-il sur Tippi Hedren. Erreur. Tippi avait de la personnalité, elle a renvoyé le maître à ses obsessions. Il a été fou d’elle, lui a rendu la vie impossible. ‘Hitchock put me in a mental prison’. Virée après deux films, The Birds (1963) et Marnie (1964). Tippi avait de quoi s’appuyer : Melanie Daniels, une femme de caractère. Celle par qui le désir devient désastre.
Je ne suis pas un potier huguenot, je ne suis pas Bernard Palissy. Mes fournaises sont dans un antre d’où je ne sais ce qui sortira.
Ainsi de cette critique chronique commentaire, petite musique.
Pas de schéma littéral, non, ni même théâtral, même si j’évoque ici l’effet catastrophique qu’une pièce de théâtre intelligente a produit hier soir sur mon esprit.

My mind you know.
After all I should mix it all with English.
« Melanie Daniels » is a play mostly performed in English.

 Parfois en français mais on n’y comprenait rien, mots avalés, accents de travers, rien de classique, c’est la méthode de Claude Schmitz, le réalisateur bruxellois de la pièce, mélange d’acteurs professionnels et “d’individualités non formées pour la scène”, coups de coeurs personnels, amitiés, il a raison, il a mille fois raison, on écrit avec son Coeur pour ses amis, sa famille spirituelle, et le français mâchouillé tenait plus d’une langue de cour des miracles que d’un texte, et cela n’a aucune importance.

I mean, you have to figure it out, what you are watching is not a remake of “Birds” neither a sequel, it is a show of utter failure and despair around the glorious body of light of the archetypal blonde Hollywood-made star.
Karen Moran who is playing the eponym character is first-class splendid. She is American and lives also in Paris. She has studied at New York University School of the Arts, played in films, shows, like Robert Wilson and Philip Glass “Einstein on the Beach” (touring during 2013/2014), or the latest Peter Greenaway (2012). I’d like to imagine Tippi Hedren inviting her in her propery of Shambala, in Mojave Desert, sipping tea, Tippi as enigmatic as ever from her 82 years old telling young Karen what it means to play “Melanie Daniels”, and how to avoid being trapped in malevolent schemes of lurid directors.

Tippi & Karen, Melanie (1963) & Melanie (2013) dans la continuité d’une parole prophétique, ou catastrophique.
Une catastrophe au sens de la topologie différentielle, une branche de la théorie mathématique des bifurcations, ou comment décrire le continu d’une transformation de la forme qui tienne compte des variations soudaines, des singularités.
Ce qui me ramènera inévitablement à une de mes obsessions : « the Black Swan Effect » ; ce qui est un effet « Crow » ou corbeau en ce qui concerne « Melanie Daniels ».
Mais alors, n’est-ce pas cela le talent visionnaire de Melanie et de toutes ses sœurs, pythies, Cassandre, sorcières ? La vision de la grande singularité qui nous tombe dessus, nous démolit ? D’où leur vient ce talent, mystère, mais quelles conséquences pour le psychisme : folie.

Raptured by her visions, Melanie is leaving her body perfectly framed in a green-colored suit. She is a chaotic psycho killer escaping the Gaussian properties of normal distributions. She has met her own ‘black swan’. And this is why Birds are coming; she has unconsciously called them upon this world, to clean it from our little miseries, frustrations, to give us the wings missing to our hands.

Comparez les splendeurs nocturnes de Melanie avec les petites misères du réalisateur, des producteurs, de l’équipe de tournage.
Prenez l’exemple de l’ingénieur son, Clément Losson, obsédé par la goutte d’eau qui s’écoule du plafond, supplice insupportable à ses oreilles. Alors que tout s’écroule sur le plateau, la machine à café, le frigo, les ordinateurs, que les morts s’enchaînent à défaut des shots, la seule action cohérente et absurde qui nous est montrée qui arrive un peu à unir cette équipe de fous est la tentative de fixer ce problème, colmater le trou dans le plafond.
« Melanie Daniels », c’est d’abord la vision d’un visage et d’un corps qui se déploie au ralenti, ne s’abandonne jamais aux repos ou aux chaos rampant dans lequel l’équipe de tournage s’enlise en pleine dépression, en plein ratage de vie. C’est la qualité photographique des images de Melanie baignée de lumière devant la fenêtre d’où viendra le signal du départ, sa démarche, ses poses alanguies, sa voix. La beauté de Melanie s’oppose à la saleté, au sordide, au trash des autres membres de l’équipe, de la scène.
« Melanie Daniels », c’est simultanément des actions, ou des non-actions, qui se déroulent entre les individus atomisés de cette fausse équipe, des bruits, des incidents domestiques.
Le réalisateur est là pour faire un film, la suite de « Birds ». Marc Barbé, lunettes noires, cigarette, traine son spleen, bredouille, n’arrive à rien face au producteur américain Davis Freeman, persuadé que son capital-risque ne lui rapportera rien (il a raison), mais quand même, éblouit, un instant, par la beauté des premiers shots. Davis qui hurle au téléphone à une maîtresse d’aller se faire voir pendant que Marc le réalisateur s’enfonce dans l’obscurité et que Melanie face à sa fenêtre clame à qui veut l’entendre que la fin est proche.

Impossible projet pour Marc. Ecrire une suite. D’ailleurs le script s’est perdu dans les mémoires des ordinateurs et Marie Bos, l’assistante réalisation ne le retrouve plus. Il y aura donc impossibilité de tourner la deuxième scène du film, celle où Melanie rentre dans la maison, trouve un corps, celui de Mitch ? Peut-être. La première scène a été tournée. Et le film s’est arrêté après.
Impossible projet que la création, sitôt formée, l’idée s’enlise dans les dérèglements d’un corps social déconfit. Le créateur n’y croit plus. Tout retourne à l’entropie. La création est-elle mort-née ? Mise en abîme critique de l’art et de l’artiste, le réalisateur du réalisateur, Claude Schmitz, sait de quoi il parle, on sent bien qu’il a trituré la question dans tous les sens de l’ontologie mais que le sens final échappera à la rigueur du concept. Alors, la création oui, avec les moyens du bord, au risque permanent de tomber dans le trou, de se laisser tomber, effondrer, saccager, vider de toute force par une plus grande force, la destinée de Melanie sans doute. On ne peut résister devant la fatale beauté.

Les spectateurs de ce film / pièce / dissolution / fragment d’espace-temps théâtral éclaté en séquences temps réels lentes, d’une viscosité lente comme celui qu’il faut pour fumer une cigarette, boire un café un vrai café, la verront à la fin cette première séquence du film, et ce sera une apothéose, la récompense après l’interminable attente que quelque chose arrive, la preuve que la création est possible, oui malgré tout, et qu’elle sauve tout.
Entretemps il s’en passe des bifurcations, des anomalies, elles pleuvent comme « les oiseaux » qui surgissent, attaquent la maison, il s’en passe, mais semble-t-il rien qui n’en vaille vraiment la peine, ni pour Marc, ni pour Marie, ni pour les producteurs, ni même pour l’ingénieur son qui se bat avec une tapette à mouche contre des gouttes d’eau, le seul à vouloir que quelque chose se passe, peut-être, mais lui aussi, à la fin, il s’en fiche.
Sauf le café. Le café qui arrive, c’est le miracle et le retour à la normale.

Le calme revient lorsque Cassandre, la maudite, la folle, lorsque Melanie sort du jeu, de scène, du monde ; le calme revient, lorsque Melanie qui était bien une clé, referme la porte entre les mondes.
Alors tout le monde est apaisé, peut boire un vrai café.
Et Melanie revient pure image, inoffensive enfin, projetée sur l’écran de nos désirs, qui toujours auront besoin d’une machine à rêves, le cinéma, et de sa fabrique de corps.

« Melanie Daniels », du 14 au 18 mai 2013, théâtre la Balsamine. Dans le cadre de l’excellent « Kunstenfestivaldesarts » de Bruxelles.
Ecriture théâtrale sur le cinéma, écriture de cinéma, et non-écriture aussi. La force de ce spectacle. J’en suis sorti exalté, vidé. Ce que j’avais à dire, je viens de le jeter dans ma fournaise. Comprenne qui pourra.

Foncez.


Karen Moran, playing Melanie Daniels, courtesy video Kunstenfestivaldesarts



Tippi Hedren, The Birds (1963)

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