Théâtre des Opérations, Mai ‘17



Journal de la Rêvolution


La menace se précise. Galactus arrive. Sa destination : la Terre. Son but : y faire prospérer le capitalisme prédateur. Est-ce que notre système économique est conforme aux principes de la théorie de l’évolution, de la sélection naturelle et de l’origine des espèces ? C'est le début d'une réflexion qui va se poursuivre dans les prochains épisodes du Journal de la Rêvolution.

« Je dois faire remarquer que j’emploie le terme de lutte pour l’existence dans le sens général et métaphorique, ce qui implique les relations mutuelles de dépendance des êtres organisés, et, ce qui est plus important, non seulement la vie de l’individu, mais son aptitude ou sa réussite à laisser des descendants. »
- Charles Darwin (1809-1882), L’Origine des espèces, 1859

« Aussi longtemps que les hommes seront constitués pour agir les uns sur les autres, soit par la force physique, soit par la force de caractère, les luttes pour la suprématie doivent finalement se décider en faveur d’une classe ou d’un individu, et, une fois la différence établie, elle tendra à devenir de plus en plus marquée. »
- Herbert Spencer (1820-1903), Les premiers principes, 1862

« I have raised a problem in ethical philosophy in order to characterize the essence of sociobiology. Sociobiology is defined as the systematic study of the biological basis of all social behavior. For the present it focuses on animal societies, their population structure, castes, and communication, together with all of the physiology underlying the social adaptations. But the discipline is also concerned with the social behavior of early man and the adaptive features of organization in the more primitive contemporary human societies. Sociology sensu stricto, the study of human societies at all levels of complexity, still stands apart from sociobiology because of its largely structuralist and nongenetic approach. It attempts to explain human behavior primarily by empirical description of the outermost phenotypes and by unaided intuition, without reference to evolutionary explanations in the true genetic sense. It is most successful, in the way descriptive taxonomy and ecology have been most successful, when it provides a detailed description of particular phenomena and demonstrates first-order correlations with features of the environment. Taxonomy and ecology, however, have been reshaped entirely during the past forty years by integration into neo-Darwinist evolutionary theory- the "Modern Synthesis," as it is often called-in which each phenomenon is weighed for its adaptive significance and then related to the basic principles of population genetics. It may not be too much to say that sociology and the other social sciences, as well as the humanities, are the last branches of biology waiting to be included in the Modern Synthesis. One of the functions of sociobiology, then, is to reformulate the foundations of the social sciences in a way that draws these subjects into the Modern Synthesis. Whether the social sciences can be truly biologicized in this fashion remains to be seen. »
- Edward O. Wilson, Sociobiology, 1980


*
Les Perses d’Eschyle

  Cette pièce fut représentée à Athènes en 472 avant J.C. Le chorège désigné par l’archonte à Eschyle n’était autre que Périclès, alors âgé de moins de vingt ans. Les Perses racontent le triomphe des Grecs à Salamine sur la flotte de Xerxès, le 29 septembre 480 av. J.C. Le message politique de la pièce était clair : l’avenir d’Athènes était sur mer. Autant dire qu’il s’agissait d’événements contemporains. La puissante armée de l’empire Perse, maître de l’Asie, avait été battue par une coalition de cités dont la seule force résidait dans la volonté de ses citoyens libres. Le 31 octobre 1961, la Radiotélévision Française, la RTF, présentait une adaptation et réalisation de la tragédie d’Eschyle. Cette création marqua une date dans l’histoire de la télévision française, notamment avec l’emploi de la stéréophonie, l’œuvre nécessitant les ressources simultanées de la télévision et du poste de radio. Voici le début de la création télévisée des Perse. Les archives de l’INA nous donnent accès à quelques documents intéressants. En particulier, la présentation d’avant l’émission avec l’interview du réalisateur Jean Prat et du compositeur Jean Prodromidès. Ce dernier dit que ce qui l’a frappé dans la pièce d’Eschyle, c’est son côté moderne, son côté actualité, violent et agressif. Faut-il rappeler les événements, le massacre à Paris le 17 octobre 1961 d’une manifestation d’Algériens ? Ce n’est qu’à partir des années 1990 que la vérité sur ces événements sanglants a vu le jour, notamment lors du procès de Maurice Papon, préfet de police à Paris en 1961 et rendu coupable de complicité de crimes contre l’humanité lorsqu’il était secrétaire général de la préfecture de Gironde entre 1942 et 1944. C’est ainsi qu’une tragédie vieille de 2500 ans continue à nous parler. Mais pour cela, le texte ne suffit plus. Chaque époque remet en scène les grands textes, à sa manière ; continue à les rendre vivants. Voici ce qu’un média de service public était capable de réaliser il y a plus de cinquante ans en une rencontre étonnante entre l’avant-garde et une œuvre du patrimoine européen.

*
Tour et Taxis, des changements, la disparition d’un pan d’art mural (vieille femme, toujours renseigné sur un portail Ingress).

*
De l’importance relative des événements et des non-événements.

Qu’est-ce qu’un « événement » ? Le Littré nous apprend :
1. Tout ce qui arrive
2. Incident dramatique
3. Issue, bon ou mauvais succès
4. Terme de jurisprudence. L’événement de la condition, la réalisation
5. A tout événement, loc. adv. A tout hasard, quoi qu’il arrive
Retenons la notion de hasard et d’issue, bonne ou mauvaise.

  Ce matin, que me dit mon fil d’actualité ? Il ne parle que d’un débat télévisé entre deux prétendants à une élection. Est-ce un « événement » ?
  Ce matin, que me dit la gazette La nouvelle Quinzaine littéraire du 1er mai ? J’y lis la tribune de Laurent Olivier sur Fukushima, six ans après. Fukushima fut-il un « événement » ? Les conséquences de l’accident six ans après constituent-elles des événements ? Par exemple : chaque jour 300 tonnes d’eau radioactive se déversent dans l’océan Pacifique. Par exemple : la radioactivité du cœur du réacteur est tellement élevée qu’elle tuerait instantanément tout être vivant qui s’en rapprocherait. Les conséquences de l’accident dans six siècles ou dans six mille siècles constituent-elles des événements par anticipation ?
  La condition pour identifier « Tout ce qui arrive » comme événement digne de ce nom ne réside-t-elle pas dans son caractère d’irréversibilité ?
  Un débat télévisé - fut-il celui d’une élection politique importante - est un « non-événement ». Il a eu lieu mais il aurait pu aussi ne pas avoir lieu. Cela ne change rien du fond des affaires humaines.
  Fukushima, six ans après, est toujours un événement et même, un événement dont les conséquences n’arrêtent pas de s’amplifier chaque jour et cela continuera ainsi pendant encore quelques dizaines d’années voire quelques siècles ou quelques millénaires. Nous n’en savons rien.

  Ce matin, ma blonde me demande, rituellement, comme (presque) chaque matin : « quelles sont les nouvelles du monde ? »
  Ce matin, je lui dis : « il ne s’est rien passé ».
  Ce matin, je dis : lisez ce très beau texte de Laurent Olivier dans La nouvelle Quinzaine Littéraire du 1er mai 2017.
« Nous autres humains sommes les gardiens des lieux - de chaque vallée, de chaque plaine, de chaque rivage. C’est par nous que la mémoire des lieux se perpétue, et c’est d’elle que nous tirons notre raison d’être au monde. Nous sommes perdus si nous perdons cela ».

Avec, Philip K. Dick, écrivain à chats.
Avec Laurence Ferlinghetti, poète.

*
A propos d’une « politique » de publication personnelle.

  Ce que je publie directement sur le mur d’un réseau social bien connu est exclusivement destiné à mes contacts (amis et « amis » réels, virtuels, de passage etc.) ; je ne souhaite donc pas le rendre ouvert au Public (tous venants) ; par contre, ce que je relaie via mon blog est public, par définition. Entre les deux fils, les idées circulent et les mots. Peut-être ce post, ou une élaboration de celui-ci, se retrouvera-t-il dans le prochain épisode du Théâtre des Opérations ? Ce réseau social, tout comme le fichier Log d'un programme informatique génère en continu des données, statuts, informations, alertes, c’est-à-dire de l'éphémère par excellence. Mes statuts n'échappent pas à cette règle et par conséquent, je « nettoie le mur » en permanence, « vide le cache mémoire » (techniquement, je ferme la visibilité des statuts - ce qui me permet de réactiver certaines séquences plus tard en fonction des envies de mise en correspondance). Ce qui mérite d'être conservé dans une mémoire plus durable est transféré vers le blog, qui lui aussi à terme est voué à l'oubli. L'information n'échappe pas non plus à la seconde loi de la thermodynamique !

*
De la complexité dans les sciences de la nature et ailleurs

   ... restons humble face à la Nature. J'ai lu récemment un papier de vulgarisation scientifique sur une théorie quantique de la gravitation ; l'espace-temps et ses propriétés gravitationnelles seraient dans ce modèle une « propriété émergente » des interactions entre particules fortement intriquées (corrélées). Le paradigme de la complexité avec la métaphore biologique de l'émergence s'applique maintenant à la physique la plus fondamentale. Il est vrai que l'intrication quantique n'est pas qu'une élaboration théorique, il existe des expériences probantes d'interactions observées sur des distances de plusieurs centaines de mètres, ce qui vu les ordres de grandeurs des phénomènes observés est colossal. Cela reste peu compréhensible à mon niveau. Le clou de ces théories, si je puis dire, c'est qu'elles mettent l'information au cœur du dispositif quantique, l'information serait en effet la plus petite unité de l'univers physique, symbolisée par le concept de qbit (quantum bit). Les physiciens s'interrogent à présent sur la nature « physique » (i.e. matérielle) de l'information.
  La seule dimension qui importe pour nous est l'espace-temps humain, le monde que nous habitons... mal... hélas !

  Il s'agirait de formuler une loi plus générale : on parle d'émergence à la frontière de la physico-chimie (les « turbulences » chères aux « structures dissipatives » d’Ilya Prigogine) ; par extension on l’applique également à des systèmes biologiques plus complexes (passage d'un code de nucléotides à des protéines, ensuite à des cellules et au développement de l’embryon) ou aux sociétés animales ou humaines (les cultures). A chaque fois, un palier qualitatif est franchi d'une manière non-linéaire et de nouvelles propriétés « émergent » soudainement. Ce paradigme étant à présent appliqué au niveau de la physique subatomique, il couvre bien tout le spectre de la nature.


  Cette conception de l’évolution par « bonds » semble s’opposer au gradualisme darwinien qui est la plupart du temps indétectable et qui ne devient pleinement manifeste qu’à des échelles de temps beaucoup plus importantes. Il y a aussi le modèle dit de « l’équilibre ponctué » (Stephen Jay Gould) qui concilie changements brusques, sauts provoqués par des catastrophes et périodes longues de stabilisation. Un des arguments invoqués par les critiques religieux du darwinisme est celui de la complexité justement, qui serait la preuve par l’absurde qu’un organe aussi parfait (que l’œil par exemple, souvent cité) ne peut pas apparaître par tâtonnements – et qu’il faut donc bien postuler un « dessein », i.e. un Créateur. Richard Dawkins a raison de dire que la théorie pseudo-scientifique du « dessein intelligent » n’est qu’une version rhabillée du créationnisme. La « complexité » pourrait à ce titre n’être aussi qu’un argument fallacieux destiné à faire rentrer le Créateur par la fenêtre alors qu’il avait été chassé par la porte.

  Je reste toutefois humble devant les mystères de la Foi. Le scientisme risque de verser lui aussi dans un réductionnisme. On peut à la fois croire en la Providence sur le cours des actions humaines et croire en la liberté ou souhaiter la défendre. Il n'y a incompatibilité logique qu’apparente ; dans un référentiel plus complet, ces contradictions pourraient être résolues. Peut-être avec une meilleure compréhension des lois physiques fondamentales… Ce que j'ai lu mentionnait une expérience menée à l'Université de Delft aux Pays-Bas. Voici un des articles cités sur la théorie de la gravitationquantique dans le très sérieux journal scientifique Nature (c'est du lourd).



  Dans la profession de foi de l’athéiste, il y a effectivement quelque chose de radical, de brutal. Richard Dawkins l’expose avec clarté et conviction dans ses livres, dans ses conférences (Pour en finir avec Dieu). Le « coming out » des athéistes dont il se fait l’avocat mettrait croyants engagés et laïques radicaux sur un pied d’égalité, fut-ce au risque de rendre visible une nouvelle fracture.

  Par ailleurs, sur un registre beaucoup plus léger, j’ai revu hier soir le beau film Arrival. C’est une illustration du principe d’intrication (entanglement en anglais) qui ignore le temps et l’espace : dans le film, l’héroïne reçoit un don qui lui permet de connaître des événements distants, lesquels sont situés dans le futur, de notre point de vue. De son point de vue à elle, il s’agit juste de deux événements intriqués et simultanés dans lesquels le temps perd sa nature vectorielle. De manière symétrique, on comprend aussi que lorsqu’elle est dans son futur, toujours de notre point de vue, elle est à l’autre bout de l’événement corrélé et tout aussi surprise par ce qui lui arrive. L’échange d’information est donc bien simultané à travers le temps (le vecteur temps est ignoré), ce qui revient à dire que les deux moments vécus sont intriqués, participent de la même expérience
et qu’il n’y a pas, ceci en est une conséquence curieuse, de mémoire de l’événement antérieur. La conscience de toutes les parties du temps, en bloc, simultanément, rend la mémoire inutile, comme un organe vestigial dépassé par l’évolution elle subsiste sous forme de vagues rémanences.
  Les expériences des physiciens concernent des particules subatomiques et non pas des organismes aussi complexes qu’un cerveau (humain ou alien). Pure spéculation donc quant à l’extrapolation des corrélations fortes entre événements -- dans l'état actuel de nos connaissances bien entendu.
  Qu’en est-il de la nature de l’histoire dans un univers à corrélation ? Les hypothèses de l'uchronie, les scénarios what if (sur l'histoire de la seconde guerre mondiale par exemple) sont-ils plus cohérents logiquement dans un contexte où de petites variations (des corrélations locales à l’échelle d’un individu) produisent parfois des effets majeurs, globaux ? En d’autres termes, une explication de ce qui « produit l’événement » par la micro-causalité d’une corrélation locale est-elle encore compatible avec une explication en termes plus linéaires de macro-causalité ? Est-ce qu’il ne s’agirait pas plutôt de modèles complémentaires ? Nous disons parfois : « le cours des événements aurait été différent SI la séquence x, y, z s’était réalisée au lieu de la séquence a, b, c » (sachant qu’a, b, c ou x, y, z désignent des micro-causalités), mais en même temps nous disons aussi que la tendance générale de l'histoire aurait été respectée dans tous les cas de figure (fondamentaux lourds, déterminants socio-économiques etc. et que « Hitler » aurait pu s’appeler « Hillfer », être blond au lieu d’avoir les cheveux noirs, avoir fait une école de commerce plutôt que l’académie etc etc, dans tous ces cas, la Seconde guerre mondiale aurait fini par éclater en conséquence de la situation européenne et allemande à partir de 1919 – Traité de Versailles, ou de la crise économique de 1929 etc etc). Impossible de trancher quant à la possibilité de non-occurrence d’un événement. Le monde est l’ensemble de ce qui apparaît, pas de ce qui n’apparait pas. C’est un peu comme si on voulait penser au domaine du calculable sans postuler l’incalculable. A ce jour, la conjecture P = NP ou bien P <> NP n’a toujours pas été résolue. C’est un des sept problèmes mathématiques du millénaire (ici).
  On retrouve enfin cette difficulté dans le champ politique avec la question : un autre avenir est-il possible ? Comment imaginer le changement ? Est-ce que la proposition « There Is No Alternative » (TINA) est une assertion que l’on peut réfuter avec une solution calculable en un temps polynomial fini, ou bien fait-elle partie des problèmes indécidables ?
  L’hypothèse TINA sera-t-elle démontrée ou réfutée avec des ordinateurs quantiques ?
  L’ensemble de tout ce qui est est.
  Sortir des apories de l’ontologie. Etre <> Non-Etre ou Etre = Non-Etre

*
L’Europe

  La statue de l’Europe, devenue statue de l’Euro, à l’entrée du Parlement Européen de Bruxelles m’inspire les commentaires suivants :
  Cette sculpture de bronze créée par l’artiste belge May Claerhout fut offerte le 20 décembre 1993 au Parlement Européen par la présidence Belge. Elle représente l’union de peuples d’où émerge la figure légendaire d’Europe, une femme, princesse phénicienne comme on le sait, qui fut d’après la légende enlevée par Zeus métamorphosé en taureau blanc au front orné d'un disque d'argent et surmonté de cornes en croissant de lune. La princesse Europe fut emmenée sur l’île de Crète où Zeus lui fit trois enfants, dont le premier, Minos, devint roi de Crète (et ensuite juge des Enfers). Avant d’être enlevée par Zeus, Europe eut un songe dans lequel elle se voyait disputée par deux prétendants qui représentaient chacun un continent. L’Asie et …. L’Europe. La Phénicie (terre antique de l’actuel Liban) offrit à la civilisation minoenne l’écriture alphabétique. Europe fut dont une transfuge du Proche-Orient (littoral méditerranéen de l’Asie) en une terre qui devint le berceau de la civilisation grecque à laquelle nous devons (presque) tout. Voilà pour la légende. Mais qu’en est-il du symbole ?

  La femme de la sculpture tient dans sa main droite le symbole de cette union (de l’autre main, elle soutient (ou se soutient mais sans effort) ou appuie (avec douceur) sur les peuples qui aspirent à s’élever (mouvement enveloppant). Le symbole du € représente depuis 1999 la monnaie unique (mais non exclusive) de l’Union ; mais avant cette date il était censé représenter l’Europe en tant que telle, c’est-à-dire - je peux le supposer - dans l’esprit de ses commanditaires, une idée, un concept, mais lequel au juste ? Si je ramène l’œuvre par réduction, j’ai envie de dire par métonymie à son seul symbole du €, l’essence ou la nature de l’Europe est double : alphabet (culture) et devise (économie) - et double aussi comme un rappel du sens de la légende, trait d’union entre deux entités « continentales », en somme : l’Europe serait « trait d’union » dans le € de la monnaie-alphabet entre « peuples ». Si cette idée, faite femme, est assez belle, je reste perplexe devant la figuration des « peuples » : toutes figures masculines, issues du sol, représentent-elles les fondements nationaux tirés vers le haut, vers le symbole de la monnaie-alphabet - fondements « archaïques, passéistes » ? Le trait d’union aurait aussi du coup le sens d’un lien entre le passé et le futur et l’Europe ramenée à sa nature de projet, sans lieu ni époque précise. L’Europe est peut-être « toujours en construction », pour l’éternité !

Et cette femme, serait donc une version moderne de l’“Europe” de la mythologie ? Le mythe ne nous apprend pas grand-chose sur l’histoire de la Princesse phénicienne devenue amante forcée (violée serait peut-être plus juste) par Zeus incarné en taureau. De cette violence naquirent des enfants dont l’un devint Juge des Enfers (Minos). Une autre légende n’est pas loin, celle du Minotaure, d’Ariane et de Thésée. D’autres pistes à explorer dans l’inconscient symbolique et politique… nous n’en finirons pas si facilement…

Cette statue gardera quelques secrets.

*

水無月
の虚空に涼
し時鳥

minazuki no
kokū ni suzushi
hototogisu

In the coolness
of the empty sixth-month sky...
the cuckoo's cry.


*
A propos de la Gouvernance par les nombres d’Alain Supiot

  Transformation du gouvernement des hommes par l’administration des masses (Foucault et la biopolitique). La nouvelle gouvernance, c'est dans la langue le remplacement des catégories politiques classiques issues des théories de l'Etat par le vocabulaire de l'entreprise et des organisations supra-transnationales. Le sens de « liberté » ou de « justice » (par exemple) est perdu lorsqu'il est remplacé par « flexibilité » ou « efficacité ». On ne parle plus de la même chose. Pour le dire autrement : cette novlangue (« les nouveaux mots du pouvoir), est la langue de la justification du capitalisme.

*
A propos de l’impérialisme US et contre une lecture de l’histoire à la kalach.


  L’argument relevé est le suivant : les USA seraient intervenus en Europe durant la dernière guerre uniquement dans le but de contrer l’Union Soviétique, d’empêcher en somme l’Armée Rouge de s’étendre de Berlin jusqu’à Brest et pourquoi pas jusqu’à Londres dans la foulée.

  Roosevelt aidait la GB à tenir bon face aux allemands dès 1940 avant même l'entrée en guerre des Etats-Unis (consécutive à l'agression japonaise et à la déclaration de guerre de l'Allemagne). Churchill dans un discours comparait Staline au diable et disait qu'il était préférable de s'allier à lui pour vaincre le Reich (plutôt que de jouer la carte de l’ « apaisement » avec les nazis – UK serait devenu « SS GB » !). Sans l'ouverture d'un deuxième front à l'Ouest en 1944 il était très difficile de gagner la guerre. Ce n'est qu'à la fin, en mars '45, qu'on entend un général comme Patton dire qu'il faudrait prolonger l'effort et bousculer l'Armée Rouge. Ce n'est qu'à partir des phases ultimes de la guerre contre le Japon (août '45) qu'une stratégie de containment commence à se mettre en place chez le président Truman, le but étant d'éviter la partition du Japon sur le modèle allemand.

  Rien n'est encore joué après Stalingrad, il faudra au minimum attendre la victoire des Russes à Koursk (été '43) pour que la tendance soit définitivement inversée en faveur de l'offensive soviétique. Entre-temps, les plans pour un débarquement allié en Europe commencent tôt, prennent du temps, passent par des hésitations (flanc sud ? Europe de l’ouest ?) et ne se cristallisent qu'au moment où les soviétiques entament l'opération Bagration à l'Est qui pulvérise les armées allemandes. Toutefois, même si on tient compte du différentiel des effectifs engagés, même si on tient compte des coups de massue frappés sur la Wehrmacht à l'Est, il n'en reste pas moins vrai que le Reich agonisant témoigne d'une capacité de résistance prolongée très significative et que pour les Russes il faut un rapport de force colossal en leur faveur (4 contre 1) pour qu'ils se décident à lancer les dernières offensives vers Berlin. Nous ne saurons jamais ce qui se serait passé si les alliés n'étaient pas intervenus à l'Ouest. Je rappelle enfin que la dernière offensive importante lancée par les Allemands était à l'Ouest justement (batailles des Ardennes) et que rien n'était encore complètement joué jusqu'en janvier '45. Pas dans le sens d'une victoire du Reich mais dans le sens d'un cours de l'histoire qui aurait pu nous surprendre. D'où l'importance des scénarios. Comme dans les sciences du vivant, l'histoire est un domaine dans lequel de nombreuses variations conduisent à des résultats imprévisibles. Ne tombons pas dans l'illusion de l'histoire rétrospective. Rien n'est écrit d'avance et ces théories de containment de Staline qui expliqueraient tout à partir de 1943 – voire plus tôt - ne tiennent pas la route. Les Anglo-américains avaient besoin des Soviétiques, et réciproquement. Après coup, le récit de l'histoire appartient aux vainqueurs. Plus tard on leur cherche des poux et on cherche aussi à réécrire l'histoire. C'est une tendance contemporaine assez générale et intellectuellement très facile à jouer. Restons humble devant tout ce que nous ignorons. Il y a des hypothèses et puis il faut être attentif aux faits nombreux et non pas à des interprétations unilatérales.

  Pendant ce temps-là, l’aviation anglo-américaine, B-17 et Lancasters, rasait ou incendiait les villes allemandes (600,000 morts) et quelques villes françaises (Caen...) ou italiennes (Naples, Cassino...). C’est le début de la « gouvernance par le ciel »… le ciel d’où il pleut des bombes, avatar moderne des foudres de Jupiter ou de Wotan…

  Je ne récuse pas l'impérialisme US, tel qu’il s’est manifesté à partir de la fin de la guerre et surtout après. Cela ne me conduit pas nécessairement à lire l'histoire selon une idéologie ou une contre-idéologie. L’Europe de l’Ouest a bien été libérée par les Alliés en ’44-45 et je m’en réjouis. Je n’aurais pas voulu – au nom d’une critique rétrospective de l’impérialisme « ricain », naître et (sur)vivre dans une Europe où la seule alternative au nazisme était le stalinisme. Ce qui n’implique pas de mon point de vue que les totalitarismes « s’équivalent » ; ils ne sont pas symétriques, ils ne se renvoient pas dos-à-dos, ils sont tous très singuliers, inhumains et destructeurs, et demandent à être combattus « également ».

*
A propos d’une Fête des Mères contestée.

  La disparition des traditions est une condition nécessaire, mais non suffisante, à l'établissement d'une nouvelle domination (« du passé faisons table rase »). Dans le modèle actuel du grand décervelage, le vide sociétal creusé par la disparition des traditions est destiné à être comblé par le marché et la substitution de la consommation à toute forme de réflexion ou de lien avec le passé qui préserve cette notion si chèrement combattue par les post-modernes : le sens de nos identités (je mets bien « identité » au pluriel). Bref : face au vide de la dépression, une réponse simple : « remplissez-vous de rêves à bon marché ».
  Ce qui pour moi est significatif dans ce qui se dit de l’ « affaire de l’école qui ne voulait pas etc. », c'est le transfert de la sphère publique vers la sphère privée de toute expression de lien avec les traditions. C'est une neutralisation par le vide des risques perçus à tort par les différences individuelles. Or, justement, une des fonctions de « faire société » est d'apprendre à chacun de vivre avec ses différences sous le regard des autres, sous un discours cohérent. Renvoyer les « faibles » vivre leur différence uniquement dans leur sphère intime ou privée les privera justement de la capacité à « faire corps » avec les autres, sans parler de la stigmatisation accrue dans le regard des autres Osons parler des différences et célébrons ces « normes », conventions, règles du jeu, fêtes etc.., qui donnent sens à l'ensemble du corps social.

*
  Vive l'argent radioactif ! Enfin une valeur qui défiera les siècles. Proposons la création d'une Bourse des déchets atomiques avec Futures et Options. L'uranium 238 : « quand on n'a pas de pétrole, on a des idées ».

  Et pour que les choses soient claires : un ex-lobbyiste d’Areva nommé Premier Ministre ? Non, cela ne passe pas. Lisez cet article du Monde Diplomatique. Alors, la transition écologique à la E.M….

*
  Le marché des emplois de survie explose en Grèce : de nombreux jeunes sont payés 100 euros par mois pour des boulots de plongeurs dans la restauration ou du nettoyage ; à côté de cela les employés de grandes entreprises perçoivent une partie de leur salaire en bons d'alimentation (sans liberté du choix des magasins où les dépenser). Un ingénieur qui débute touchera entre 500 et 600 euros. Un cadre d'entreprise ou un poste de directeur bien payé reçoit 1000 euros par mois (l'équivalent du salaire minimal en Belgique). Le marché du service de la dette (au profit de l'Allemagne essentiellement disent les Grecs) se porte donc fort bien. J'entends dire ici depuis tant d'années que la Grèce sert de laboratoire européen pour expérimenter la résistance d'une société à l'austérité la plus dure. C'est tout à fait vrai. Et comme la Grèce n'explose pas, que le peuple est lié à sa survie quotidienne, la démonstration est faite que l'on peut aller très loin dans la destruction d'une société sans que personne ne puisse s'y opposer. « La lutte des classes existe, nous l'avons gagnée » disait Warren Buffet. Aujourd'hui il n'y a même plus de lutte des classes, il y a la haine des classes comme outil de domination des moins pauvres sur les plus pauvres. Le libéralisme de la loi du plus fort nous instruit que tant qu'il y a plus pauvre que soi à mépriser, le système tiendra bon.

*
Où l’on reparle de devises alternatives

  XRP est la devise du protocole de paiement Ripple (https://ripple.com/collateral/#xrp), code source : https://github.com/ripple construite sur les mêmes principes que Bitcoin (BTC). C'est une unité de transaction cryptée qui sert de devise électronique garantie par des algorithmes de chaînes de bloc (blockchain). Pas d’équivalent de banque centrale pour l'émission de la « devise ». La différence entre XRP et Bitcoin est que la première est une crypto-devise de première génération qui arrive lentement au bout de la fabrication de sa masse monétaire (par conception de l'algorithme). Bitcoin est beaucoup utilisé pour des opérations illégales, d'où une partie de sa réputation sulfureuse, due aussi à la légende qui entoure son concepteur anonyme qui détient la moitié des BTC en circulation. XRP par contre est un exemple parmi d'autres de crypto-devises de deuxième génération qui occupe une place dans un marché de transactions fiduciaires ou comptables de toutes sortes en plein essor destinées à briser d'autres marchés traditionnels captifs que celui de l'émission de monnaie souveraine (celui des notaires par exemple ou des lettres de crédit, ou de tout type de transactions sur des biens ou des instruments financiers. La faiblesse de toutes ces devises découle de leur fondement libertarien ; comme il n'y a pas d'autorité centrale régulatrice il n'y a pas non plus de garantie en cas de vol des liquidités. Détenir des BTC ou autres, revient donc à s'exposer au risque non négligeable de voir ses comptes siphonnés par des hackers sur les plates-formes d'échange peu sécurisées qui servent à les commercialiser.

*
La crise du commerce de détail

  Quelle évolution pour les centres commerciaux ? Rendre l’entrée payante. Idée farfelue ?
  L'hyper-segmentation de la consommation et du marché (le stade ultime étant celui du consommateur - marché), le déplacement de la création de valeur de l'industrie vers les services et ensuite vers les services personnalisés, l'idée enfin que ce que recherche le consommateur individualiste dans un monde de marques et de différentiation c'est une « expérience » plutôt qu'un produit ou qu'un service, tout ceci explique cela. Le client sera prêt à payer le prix symbolique de cette synthèse entre marché, spectacle, création d'expérience et de valeur, source de différence imaginaire, qui remplacera de plus en plus le vide de toute expérience propre, intime, silencieuse et distante du monde des artefacts.
  Demain, il faudra payer pour prendre en photo de beaux paysages, se promener sous un ciel dégagé, retrouver la quiétude d’une zone de silence dans la nature. Quand le marché devient le paradigme principal pour décoder le monde des artefacts, n’importe quoi devient source de monétisation (encore un beau mot inventé dans les écoles du « doux commerce »).
  Ce qui est remarquable avec les théories enseignées aujourd'hui en économie, c'est qu'elles semblent s'être échappées de toute validation avec la réalité (avec ce qui résiste). Si les faits ne correspondent pas aux attentes, changeons les faits ! A grande échelle, cela donne par exemple pour certains pays, envers et contre tout, à poursuivre des politiques macro-économiques désastreuses, au nom de l'orthodoxie budgétaire. L'enseignement de l'économie est pris en tenaille entre les doctrinaires du modèle néoclassique (l'homo oeconomicus et ses décisions toujours rationnelles dans un monde clos) et les évangélistes du marché pour qui le consommateur est aujourd'hui devenu la nouvelle frontière. La sagesse populaire fait partie de ces paradigmes qu'il faut jeter à la poubelle avec d'autres vieilleries réactionnaires. Une grande entreprise qui licencie aujourd’hui n’a qu’à dire que c'est « à cause de ce que veut le client » et le tout est joué. Au nom de l'évolution programmée de nos gouts et de nos besoins, les cas de conscience et la morale passent dans la colonne « Liability » (Dettes et Obligations ou Passif) du Bilan Comptable.

*
« J'affirme fièrement qu'aucun de mes ancêtres n'est mort en bas-âge. »
- Richard Dawkins, Qu’est-ce que l’évolution ?


*
  Les revues de presse de Marc Molitor sur la situation en Grèce sont désormais hébergées sur Global Worlds, le site « frère », réactivé pour la circonstance, des Métamorphoses de C. Pour que la Grèce ne disparaisse pas entièrement des radars de l’actualité. Il existe encore des journalistes qui font leur travail. En dehors de toute structure. Pour alimenter quelques infophages et contribuer à ce que de l’information de qualité continue à circuler, dans les marges, les niches, les bords du système médiatique.

*
  Et nous terminons cette revue des événements mémorables ou minuscules du mois, par un écho de la cruelle vie littéraire il y a soixante ans, rappelés à notre bon souvenir par l’Agenda 2017 de La Pléiade.
«   Le 4, Céline donne son accord à Roger Nimier et à Marcel Arland pour la publication d’un extrait de D’un château l’autre, dans la NRF, non sans préciser (à Arland) qu’il entend être mis à la hauteur de Rabelais et de Dostoïevski (et à Nimier) qu’il veut « de l’encens à torrent ! des tonnerres d’Orgue » ! Nimier est convaincu que le livre, qui relate notamment le séjour des collaborateurs français (et de Céline lui-même) à Sigmaringen en 1944-1945, a « une façon neuve d’exprimer le monde moderne » et permettra à son auteur de retrouver un public. Ce « conte de fées et de sorcières (peu de fées, beaucoup de sorcières) » doit être considéré comme un nouveau Voyage au bout de la nuit ». »

*
Merci à :
Eschyle
Jacqueline de Romilly pour son commentaire de l’Orestie
et aux Grecs d’aujourd’hui qui se battent pour leur survie.

Remerciement spécial à Maurice G. Dantec (Grenoble, 13 juin 1959 – Montréal, 25 juin 2016), « écrivain nord-américain de langue française » comme il se définissait lui-même, à qui j’emprunte le titre de « Théâtre des opérations » pour le texte que vous venez de parcourir. 


Précédents épisodes du Théâtre des Opérations :

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Et si pas maintenant, quand ? Arendt et Heidegger, par Emmanuel Faye

Cœur ouvert XI