Origines du totalitarisme, un commentaire (p. 604)


 Fiche de lecture / recension


Il y a quelque temps j’ai rédigé sur ce blog des notes pour une recension du livre d’Emmanuel Faye (sur Arendt et Heidegger), dans lesquelles je relevais notamment qu’il faudrait aller plus loin dans l’analyse du livre avec des fiches détaillées en partant du texte d’Arendt. En voici un première à propos d’un point de désaccord portant sur l’utilisation d’un extrait d’Origines du Totalitarisme :



“Pour elle (Arendt), les “tribus sauvages” vivent et meurent “sans avoir contribué d’aucune manière à un moment commun” (2). Ces tribus africaines ne connaîtraient-elles donc nulle forme de vie commune ? Par ces affirmations, Arendt n’est pas loin de rejoindre ce que Heidegger enseignait dans son cours du semestre d’été 1934 à propos des “groupes d’hommes” - “Nègres, Cafres” - dits par lui “sans histoire” (3).
-E. Faye, Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée (p. 121)

Faye renvoie en note à deux références :
(2) Arendt, Les Origines du totalitarisme, Quarto Gallimard, p. 604
(3) Voir supra, chap. 5 § 18 — Faye renvoie à un passage de son propre livre, “L’historicité de la Lingua Tertii Imperii” pp. 191-198, en particulier au cours du semestre d’été 1934 (p. 196): Logik als die Frage nach dem Wesen der Sprache, trad. fr. “La logique comme question en quête de l’essence du langage”, Gallimard.

Qu’écrit donc Faye dans l’extrait que j’ai sélectionné, p. 121 ?
« Pour elle, les “tribus sauvages” vivent et meurent “sans avoir contribué d’aucune manière à un monde commun”. »
Je suis allé vérifier le texte dans Origines du totalitarisme. Arendt écrit (je cite le paragraphe complet en marquant au fluo la sélection de Faye), p. 604 de l’édition Quarto chez Gallimard:

“Aussi les arguments de Burke prennent-ils une signification accrue pour peu que l’on considère l’ensemble de la condition humaine des individus qui ont été chassés de toute communauté politique. Quel que soit leur sort, quel soit leur degré de liberté ou d’oppression, qu’ils soient traités justement ou injustement, ils ont perdu tout rôle dans le monde, et tous ces aspects de l’existence humaine qui sont l’aboutissement de nos efforts communs, le fruit de l’invention humaine. Si le drame des tribus sauvages est de vivre dans une nature brute qu’ils ne savent pas maîtriser, mais dont la générosité ou le dénuement décide de leur subsistance, et qu’ils vivent et meurent sans laisser aucune trace, sans avoir contribué d’aucune manière à un monde commun, alors ces gens sans-droits sont réellement rejetés dans un étrange état de nature.”

La comparaison de la sélection opérée par Faye avec le texte complet d’Arendt est problématique. Il reprend entre guillemets un passage qui n’existe pas en tant que tel (il aurait pu l'indiquer de cette manière : "tribus sauvages... vivent et meurent ... sans avoir contribué d'aucune manière à un monde commun"), mais surtout, alors qu’Arendt pose comme hypothèse conditionnelle (“Si… alors”) son énoncé concernant les “tribus sauvages”, Faye gomme cette conjonction de subordination qui est transformée en affirmation. Il écrit ensuite “Ces tribus africaines ne connaîtraient-elles donc nulle forme de vie commune ?” 
Arendt ne parle pas des “tribus sauvages” comme d’une anthropologue qui étudierait ces sociétés pour elles-mêmes. La question de Faye (qui est une affirmation déguisée) devient : “ces tribus africaines ne connaissent donc nulle forme de vie commune”. Or, Arendt reprend une discussion antérieure sur les fondements idéologiques du racisme dans Origines du totalitarisme, à propos du débat sur les droits naturels et les droits de l’homme. Les “tribus sauvages” sont à entendre par rapport au contexte de la discussion où elle oppose l’universalité abstraite de la déclaration des droits de l’homme aux analyses d’Edmund Burke sur le caractère concret des droits garantis par une communauté politique (“les droits des Anglais”). L’argumentation clé d’Arendt dans ce chapitre (Le déclin de l’état-nation et la fin des droits de l’homme) consiste à dire qu’un individu expulsé de sa communauté politique (j’insiste : “politique” et non pas “naturelle” au sens des thèses racistes) se retrouve “sans droit”, exposé à la violence et l’arbitraire. C’est dans ce sens-là qu’il faut comprendre que ces individus ”ont perdu tout rôle dans le monde”. Par l’hypothèse qu’Arendt pose (Si … alors), elle retourne l’argument de l’existence d’un droit naturel des “gens sans-droits (qui) sont réellement rejetés dans un étrange état de nature.” Ce qu’elle dit me semble-t-il, peut se décrire comme la mise en évidence d’une contradiction, que je formulerais ainsi :
  1. Les tribus sauvages vivent en état de nature (or, hypothèse : il existerait quelque chose comme un “droit naturel”)
  2. L’état de nature ne permet pas de construire un monde commun (lutte pour la survie, pas le temps d’échapper aux contraintes de base de l’existence)
  3. Or, les droits politiques résultent d’un monde commun (expérience des sociétés civilisées)
  4. Donc, privés de droits (politiques) ces sujets “sans-droits” se retrouvent dans un “étrange état de nature” dont ils ne peuvent sortir
  5. Par conséquent, un “droit naturel” serait une contradiction dans les termes
  6. Corollaire : un citoyen privé de ses droits politiques est exposé à “l’état de nature” (apatrides, réfugiés…)

Faye cite Arendt en sélectionnant des mots pour en faire une phrase, comme s’il s’agissait d’une citation continue. Il affirme ensuite indirectement qu’Arendt dénie aux tribus africaines toute forme de vie commune (alors que ce n’est pas le sujet du propos d’Arendt). Enfin il conclut, et c’est le glissement le plus significatif de sa démonstration: “Par ces affirmations, Arendt n’est pas loin de rejoindre ce que Heidegger…” - or, Arendt ne pouvait pas avoir connaissance du cours du semestre d’été 1934 publié en 1998 - et quand bien même, Faye, pour enfoncer le clou de la liaison problématique Arendt - Heidegger, finit par dire : “groupes d’homme” - “Nègres, Cafres” - dits par lui “sans histoire” alors qu’il n’y aucune mention de ce vocabulaire chez Arendt, pas plus que du racisme exprimé par Heidegger dans son cours de 1934.
La méthode utilisée par Faye dans cet extrait repose sur les éléments suivants : 
  1. Sélectionner des mots ou des phrases d’Arendt destinés à prouver sa thèse (tous les commentateurs procèdent de cette manière : mais attention à restituer correctement ce qui est dans le texte source et ce qui relève d’une interpellation ou omission non signalée)
  2. Induire l’idée qu’Arendt affirme quelque chose alors qu’il s’agit dans son chef d’une hypothèse de travail destinée à démonter le concept de droit naturel (affirmation déguisée en question)
  3. Affirmer ensuite qu’Arendt n’est “pas loin” de rejoindre la pensée de Heidegger (réf. au cours de 1934) mais Arendt ne peut pas avoir connaissance de texte et le passage de Heidegger cité dans le livre de Faye concerne l’interprétation du concept d’histoire. Stricto sensu, la définition du mot « histoire » est liée à l’écriture. Il me semble qu’on peut parler de « peuples sans histoire » sans qu’il s’agisse d’un jugement à caractère raciste et je suppose que c’est bien ainsi qu’Arendt entendait ce terme.
  4. De là, l’idée qu’Arendt défend un point de vue raciste se glisse dans l’esprit du lecteur, mais ce n’est jamais dit ouvertement.

On pourra critiquer Arendt qui passe à côté des travaux de l’anthropologie sociale, qui a une vision  européocentrique et conservatrice de l’histoire etc. Le point qui me parait par contre important est, qu’il lui est reproché dans l’extrait que j’ai analysé ici, un point de vue qui ne s’y trouve tout pas. 



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